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University of Ottawa
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L'ART
^^^LflAsSft^^**-*-*-'
DE
BRILLER EN SOCIÉTÉ
ET DE SE C0>D11.1U
DANS TOUTES LES CIRCONSTANCES DE LA VIE
CONVERSATION. — PI.'RETK HR I.WT.AOE. — FAITES A EVITER. — DEFAITS A COREIICER. — USAGE IJl' MONliE.
— CONVENANCES. — CESTES. — MAINTIEN. — PARTIE ANECIIOTIQI F , ETC.
SOIS LA DIIIECIION DE
M. BESCHERELLE AINE.
ILl.LSTRK PAR MM. J.-A. BEAUCE, STAAL, H. EMV, ETC., ETC.
MARESGQ ET C'% ÉDITEURS
LIBRAIRIE CENTRALE DES PUBLICATIONS ILLUSTRÉES A 20 CENTIMES
5, RIE DU PONT-DE-LODI, 5
MARINS
ILLUSTRES
PREFACE.
Thémistocle avait dit, bien des siècles avant notre poêle
Lcmierre :
Le trident de Neptune est le sceptre du monde,
et l'histoire nous montre que les peuples qui ont su s'empa-
rer de l'empire de In mer ont surpassé tous les autres eu
richesse, en puissance, en civilisation. Quels peuples que
les Phénicieus, les Grocs et les Carlha|iinois, dans l'anti-
fjuilé! Au moyen àse. Venise, Pise et Gènes, ne sont que
de simples cités, mais elles se sont créé une marine active
59 Fuis. _ lu,. Sim^n Il»v a et C. rit d Erfuilli, I.
et florissante, et elles sont tour ;i tour les reines de la
Méditerranée, brillant comme des phares splendides au
milieu des ténèbres de la barbarie féodale. Christophe
Colomb a plus fait que Charles-Huint pour la gloire et la
grandeur ae l'Espagne. C'est (lar leurs vaisseau.x cjne les
Portugais et les Holiandais, ces penides qui ont à peine un
territoire sur notre continent, deviennent, aux seizième et
dix-seplieme siècles, les dominateurs de l'indo et les fac-
teurs du monde. Demandez ;i l'Angleterre d'où lui vien-
nent et sa puissance gigantesque, et sa prospérité fabu-
leuse, et. sa prépondérance universelle : elle vous mon-
dera ses chantiers de Wioiwiih et de Deptford, et son
hôpital de Greenwich, l'asile de ses vieux marins. Oh '. que
1
LES MARINS ILLUSTRES.
In Fiance aurait encore plus de motil's d'être orjjueilleuse
cl lière de son rôle dans le monde moderne, si le génie
de Colbert s'était perpétué avec la même persévérance que
le génie de la reine Elisabeth chez nos voisins d'outre-
Mai'iche; si la France, (jui a des ports ouverts sur l'Océan,
sur la nier du Nord et sur la Méditerranée, s'était conslam-
mcul préoccupée de la grandeur et de la prospérité de sa
marine !
Un instinct secret a toujours averti les peuples riverains
de la mer que c'est là le plus noble théâtre que Dieu ait
offert à l'audace et à l'industrie de l'homme. Aussi voyons-
nous que, dans tous les temps et chez tous les peuples,
les grands marins ont toujours joui du privilège dune ad-
miration sans réserve et d'une sympathie unanime. C'est
surtout dans leurs rangs qu'abondent les noms vraiment
populaires. Vous ne rencontrerez pas un Hollandais qui
ne se découvre au nom de Tromp ou do Ruyler. Quel Gé-
nois ne prononce avec orgueil celui de Doria? Beaucoup de
Français, sans doute, ignorent encore à quels souvenirs
glorieux de notre histoire se rattachent les noms des Tu-
renne, des Condé, dos Vauban ; mais nommez-leur ou
Jean Bart, ou du Quesnc, ou du Guay-Trouin, et vous ver-
rez s'ils ne savent pas que ce sont là trois noms des plus
illustres de la manne française, sous le régne d'un grand
roi qui s'appelait Louis XIV.
Le peuple, dans sa justice que rien n'égare, mesure la
gloire du marin à la somme d'audace, d'abnégation et de
courage qu'il est tenu de dépenser dans sa rude carrière.
Sur la mer, il semble que l'homme s'élève du premier
bond à des proportions surhumaines; il grandit, à nos
yeux, de toute l'immensité de l'élément qu'il domine, de
toute la grandeur des périls qu'il affronte. D'ailleurs, la
supériorité du marin procède de tant de qualités et de ta-
lents divers, qu'elle ne saurait jamais être le partage d'un
cœur et d'un esprit d'une trempe vulgaire. « Qu'est-ce
qu'un homme de mir? a dit Thomas. — C'est un homme
qui, placé sur un élément orageux, où il a des enni mis à
combattre, doit mettre toute la nature d'intelligence avec
lui-même.-..; commander à son navire, comme l'àme com-
mande au corps, avec le même empire et la même rapi-
dité; distinguer la direction réelle des vents dans leur di-
rection apparente; diminuer ou augmenter à son gré leur
impulsion; tirer de la même force des effets tout contraires;
se rendre niailre de l'agitation des vagues , ou même la
faire concourir à la victoire; enchaîner l'inconstance do
tant de causes différentes, de la combinaison desquelles
résulte le succès; enfln, calculer les probabilités et maî-
triser les hasards, tel est l'art d'un homme de mer. »
Encore le rhéteur a-t-il oublié de nous montrer son hé-
ros dirigeant, intrépide et calme au milieu des éléments
de ruine et de mort qui l'environnent de toutes parts, la
foudre multiple que recèlent les lianes de son navire.
Ainsi, vous voyez bien que cet art si complexe de l'homme
de mer a quelque chose de sublime, de divin même, qui
saisit et captive l'imagination, qui commande à bon droit
l'admiration et le respect!
C'est à ce double sentiment que nous avons voulu ré-
pondre en offrant à nos lecteurs une galerie des marins
les plus illustres. Nous aurions pu la rendre plus nom-
breuse; mais, obligé de nous restreindre, nous avons mieux
aimé réduire le nombre de nos portraits que d'en tron-
quer le dessin. Il nous a semblé que ce n'était pas faire
connaiire un personnage que de placer sous sou nom un
sommaire aride de ses faits et gestes depuis sa naissance
jusqu'à sa mort. Une biographie ainsi faite ressemble trop
à une collcctifln d'épitaphes; nous voulions promener no-
tre lecteur dans un musée, et non pas dans un cimetière;
lui montrer de nobles figures animées de leur auréole de
gloire, et non pas de froids squeh Iles enveloppés de leur
linceul. Nous avons compris la biographie comme Plu-
tarque et Cornélius Nepos, et nous avons essayé de faire
aussi de l'histoire sous des noms propres.
On regrettera, sans doute, (dus d'un nom absent de
celte galerie. Nous croyons qu'on ne nous reprochera pas
d'avoir laissé usurper à une célébrité secondaire la place
d'une illustration de premier ordre.
Cet essai, exclusivement consacré aux plus grands noms
de la marine niililâire dans 1rs temps modernes, appelle-
rait pour pendant nue galerie de grands navigateurs. iVous
y avons pensé, cl cette pensée nous la réaliserons, si
l'accueil l'ait à ce pnmier travail nous autorise à croire
que le |)ublic ne trouverait pas nos efforts trop au-dessous
d'un si beau sujet.
AD, MICHEL.
LES MARINS ILLUSTP.ES.
AliSO!II (GKorr.F.s\ amirnl nngl.ii«, né dans le Slafford-
Shire. en 1697. mnrt en 1702.
La marine lirilanniqiie n'a nas de nom ]'liis illustre que
celui de Georges Anson. Issu a'iine famille noble et aisée,
gui l'éleva n'iblement. il manifesta, dés Tàge le plus ten-
ore, une vocation Irés-prouoneéc pour la carrière mari-
time. A peine eut-il pnrcouru le cercle des études qui en-
trent dans réducali'n d'un paifiit gentleman, qu'il s'arra-
cha aux douceurs de la maison paternelle, à l'esistence
facile et brillanle que lui permettait un riche p.itri-
moine, pour se livrer avec ardeur aux rudes f.itisruesde la
vie de bord. Il y révéla promptement les éminentes qua-
lités qui devaient le conduire au faite de la hiérarchie na-
vale. Hâtons-nous de constater qu'avant d'y arriver il
passa successivement par tous les grades subalternes, et
que si sa naissince aristocratique put aplanir sous ses pns
certaines difficultés, son avancement n'eut rien de cette
rapidité qui décèle la faveur, et que la justice n'en fut ja-
mais contestée. Chacun de ses grades fut le prix d'une ac-
tion d'éclat, ou d'une mission laborieuse et difficile, ho-
norablement remplie. Le gouvernement anglais a tonjcirs
trop compris l'importance du rôle de la marine militaire
pour le progrés de sa puissance et de sa gi-andeur natio-
nale, pour abandonner le choix de ses officiers aux in-
fluences de cour et aux caprices du favoritisme. Chez nos
voisins, on pouvait être officier ]iar droit de naissance
dans l'année de terre; dans l'armée navale, on ne le de-
venait que par droit de mérite.
En 1730, Georges Anson comptait déjà dix-huit années
de services de mer, et il n'était encore que capitaine de
vaisseau; il resta neuf années dans cette position. Sa car-
rière, cependant, n'avait pas cîssé d'être aussi active que
brillante: il avait assisté à de nombreux combats, et rem-
pli diverses missions in.|'Oilanles dans toutes les mers sil-
lonnées par les escadres de sa nation. Il avait été chargé
d'un gouvernement dans une partie de la Caroline du Sud,
et y avait même fondé une ville qui porte son nom. Promu,
en 1759, au grade de commodore, qui donne le droit de
commander une division, il reçut, cette même année, le
commandement d'une escadre destinée à attaquer les éta-
blissements espagnols dans les Indes occidentales par la
nier du Snd , en même temps que l'amiral Vernon les at-
taquerait par la mer .Atlantique. Tous les deux devaient
s'avancer jusqu'à l'isthme étroit qui réunit les deux Amé-
riques et qui ferme à l'ouest le golfe de Panama, à Pest le
golfe du Darien. Là les deux "champions de l'ambition
britannique auraient pu se toucher la main, l'un riche des
dépouilles recueillies le long des côtes du Chili et du Pé-
rou, l'autre ceint des lauriers moissonnés sur les ruines
de Carthagéne. Celte ville était alors le boulevard de la
puissance espagnole dans la mer des Antilles, et le ren-
dez-vous général des galions qui ti-ansportaient en Espagne
les trésors du nouveau monde.
Mais il n'en fut point ainsi. Le ciel ne protégea point
celte double expédition, entreprise contre la foi des traités,
dans un intérêt purement nicrcmlile et pour l'unique
profit des trafiquants de Londres et de Liverpool. Ver-
non, après un long siège, échoua devant Carthagéne; de
nombreux désastres eif.pêchéreni Anson de rien entre-
prendre de décisif et de sérieux. Toutefois, cette expédi-
tion ne laissa pas d'èlre hinorable et glorieuse pour
ce dernier; elle lui fournit plus d'une occasion de déve-
lopper toute l'énergie de. son caractère et toutes les res-
sources de son génie, et nous verrons qu'en fin de compte
L'Ile ne fut pas sans profit pour sa forlune particulière.
Bien qu'il eût reçu sa commission dés 1759, Anson ne
put mettre à la voile que le 18 septembre de l'année sui-
vante. Son escadre se composait de cinq vaisseaux de
guerre (1 1, d'une chaloupe et de deux aulres petits bâli-
ir.eiiis chargés de vivrts, le tout portant quatorze cents
hommes, parmi lesquels on comptait de vieux invalides
tt deux cents jeuues gens de recrue.
Le 19 février 1741. l'escadre avait atteint la côte des
Patagons, â l'extrémiié de laquelle se trouve le détroit de
-Magellan. Pour éviter ce passage dangereux et fertile eu
naufrages, elle poussa plus au sud encore, et arriva, le
7 mars, n l'entrée du détroit de Lemaire, qui s'ouvre entre
la terre de Feu et celle des Etats; affreux parages où la
mer, semée d'écueils, est incessamment sillonnée par des
courants rapides, soulevée par des vents impétueux; ou la
terre, aride et sauvage, ne se montre, à travers les bru-
mes épaisses, que sous un éternel manteau de neige. .Au
delà se déploie le grand Océrn austral, dont les limites
sont inconnues. Bientôt l'escadre eut â lutter contre les
horribles tempêtes qui grondent sans relâche autour du
cap Horn, pointe méridionale de la terre de Feu. C'est là
surtout que l'Océan semble avoir accumulé toutes ses fu-
reurs, pour mettre au défi l'audace et la témérité du génie
de l'homme.
Pendant sept semaines, le commodore Anson et son es-
cadre se trouvèrent assaillis par tous les éléments de des-
truction : roulis atroce qui précipitait les hommes sur le
lillac on contre les bords des navires en les brisant, ou
qui les lançait à la mer pour s'engloutir dans les replis
Je ses vagues; pluie froide et neigeuse qui couvrait de
glace tous les agrès, gelait les voiles que le vent rompait
ensuite comme du verre, qui engourdissait jusqu'à la gan-
grène les membres des matelots; irrésistible vent d'ouest
qui semblait interdire aux efforts les plus désespérés le
doublement du cap, qui rompait avec fureur vergues, mais
et cordages I Ce ne fut que le 24 avril que l'escadre par-
vint à franchir ce terrible pas, ayant perdu deux de ses
principaux bâtiments, la Seiern il la Perle, que la tcm-
1 été avait séparés d'elle, et qu'elle ne revit plus. On ap-
prit depuis que ces deux bâtiments étaient retournés au
Brésil, et de là en Angleterre.
L'escadre ainsi réduite, et entrée dans la mer du Sud,
éprouva encore les plus rudes assauts en remontant vers
le tropique du CajTicorne. Elle fut entièrement dispersée,
et, le 9 juin. Anson arriva, avec son seul vaisseau le Cen-
turion, devant l'ile déserte de Juan-Fcrnandez. Cette île
est silôée vers le (renle-quatriémc degré de latitude mé-
ridionale, à soixante-quinze myriamètrcs environ de la
côte du Chili (2). Elle offrait au moins un bon monillagc
pour les vaisseaux, et, pour les hommes, un lieu deri'pos
sur et sal'.il.rc. Le commodore n'hésita pas à y relâcher,
car son équipage avait grand besoin de prendre du re-
(I) Le Cenliiricn, freg.ilc de soixante canons, que monlail lo
commodore; le GlocesUr, la Severn, la Perle et le Triitl ; ce der-
nier, brick-geêlelte. arme de liiiit cinons seulemoiu : c'cl.nil un
bàlmieot d'un modèle nouveau ; son nom anglais sigailie épreuve
ou essai.
(2] Son nom de Juan Fernandez lui vient du pilote espagnol
qui It découvrit en 1585.
LES MARINS ILLUSTRES.
pos et de quitter son navire, où le scorbut exerçait d'af-
freux ravages. Déjà celle maladie lui avait enlevé qua-
tre-vingts hommes; le reste était si affaibli par le mal
ou par la fatigue, qu'à peine comptait-on dix liommes à
bord en état de faire le service. L'aspect de cette île ver-
doyante , où coulaient en abondance des eaux pures et
limpides, ranima les courages abattus, et fit renaitre l'es-
pérance au cœur de ces hommes, qui n'avaient encore
rencontré que des vents contraires et une mer incléniente.
Ce qui ajouta à leur joie, ce fut de voir arriver, le même
jour, au même rivage, le Trial, un des bâtiments qui s'é-
taient séparés d'eux en dernier Heu. Six jours après, ils
étaient encore ralliés par le Glocesler, dont l'équipage,
réduit des deux tiers, était dans un état si déplorable, que
les officiers et leurs domestiques étaient obligés de s'em-
ployer aux manœuvres. Enfin, le lendemain, 16 juin, un
troisième bâtiment rejoignait son pavillon ; c'était un de
ceux qui portaient les vivres ; ce qui |)ermit de rendre à
tous les équipages leur ration entière de pain, qu'il avait
fallu considérablement réduire depuis deux mois. On at-
tendit en vain le quatrième des vaisseaux égarés et qui
clait aussi chargé de vivres ; il ne revint pas , et l'on sut
depuis qu'il avait éclioué vers le quarante- septième degré
de latitude méridionale, entre deux petites îles voisines
de la côte du Chili.
Anson fit un séjour de trois mois dans l'ile de Juan-Fer-
nandez. Il avait posé ses tentes près de la mer, dans une
clairière au milieu des bois, enceinte de grands myrtes
disposés en amphilhéàlre, dominée par les sommets des
hauteurs voisines et rafraîchie par l'eau limpide de deux
petits ruisseaux, dont le lit et les bords étaient abondam-
ment pourvus des végétaux les plus antiscorbutiques , tels
que le cresson, le pourpier et l'oseille sauvage. Des chè-
vres qu'ils y trouvèrent, et dont quelques-unes portaient
une coupure à l'oreille, leur confirmèrent la vérité du ré-
cit publié par le capitaine Rogcrs, en 1712, sur les aven-
tures et le séjour dans cette île du matelot Selkirk. C'est
ce matelot écossais, ramené en Angleterre après quatre
ans et demi d'isolement dans cette île, qui a fourni le type
du roman si célèbre de Rohinson Crusoë. La race de ces
chèvres, qui fut d'une si grande ressource pour les équi-
pages d'Anson, avait été introduite, depuis un siècle il
demi dans cette oasis de l'Océan austral, par le premier na-
vigateur espagnol qui en avait fait la découverte. Anson
voulut laisser, à son tour, quelque trace duralile de son
passage, et qui put aussi faire bénir son nom aux Euro-
péens que la tempête ferait échouer sur cette côte : il fit
répandre dans l'ile une grande variété de semences pota-
gères, et de noyaux d'abricots, de prunes et de pêches,
ajoutant ainsi à la végétation indigène une végétation nou-
velle et utile, qui s'y est multipliée à ravir sous l'inûuence
d'un climat doux et tempéré.
Le commodoro Anson quitta l'ile de .hian-Fcrnandez dans
les pi-emiers jours de septembre (1741). A peine en mer,
l'escadre signala un bâtiment qui fut bientôt reconnu pour
être espagnol. On lui fit la chasse et l'on s'en rendit maî-
tre sans beaucoup d'efforts. C'était un vaisseau marchand,
dont la cargaison ne laissait pas d'avoir de l'impor-
tance. Celte première prise fut suivie de plusieurs autres.
L'une d'elles entraîna la perte du Trial, qui, s'étant me-
suré corps à corps avec un gros bâtiment, dont il avait fini
par s'emparer à l'abordage, éprouva de telles avaries dans
sa coque, que le comniodore dut iirendrc le parti de le
brûler. Il en fit passer l'équipage et les munitions à bord
du bâtiment capturé, qu'il nomma la Prisc-du-Trial.
Informé, par ses prisonniers, que la ville de Païta, sur
la côte du Pérou, vers le sixième degré de latitude méri-
dionale, renfermait de grandes richesses, il forma le hardi
projet de s'en rendre maître. « Il ne se servit, dit Voltaire,
ni de ses vaisseaux de guerre, ni de tout ce qui lui restait
d'hommes, pour tenter ce coup h.irdi. Cinquante soldats,
dans une chaloupe à rames, firent l'expédition. Us abor-
dèrent pendant la nuit. Cette surprise subite, la confusion
et le désordre que l'obscurité redouble, multiplient et
augmentent le danger. Le gouverneur, la garnison, les ha-
bitants, fuient de "tous côtés. Le gouverneur va dans les
terres rassembler trois cents hommes de cavalerie et la
milice des environs. Les cinquante Anglais, cependant,
font transporter paisiblement, peudanl trois jours, les tré-
sors qu'ils trouvent dans la douane et dans les maisons.
Des esclaves nègres, qui n'avaient pas fui, espèces d'ani-
maux appartenant au premier qui s'en saisît, aident à en-
lever les richesses de leurs anciens maîtres. Les v.iisseaux
ili' guerre abordent. Le gouverneur n'eut ni la hardiesse de
ilesccndre dans la ville et d'y combattre, ni la prudence
de traiter avec les vainqueurs' pour le rachat de la ville et
lies effets qui restaient encore. Anson fit réduire Païta en
cendres (novembre 1741), et partit, ayant dépouillé aussi
■lisémcnt les Espagnols que ceux-ci avaient autrefois dé-
pouillé les Américains (1). » Une autre relation ajoute
iju'avant de s'éloigner le commodore anglais eut la pré-
caution de faire enclouer les canons du fort et de faire
couler à fond cinq vaisseaux espagnols qui se trouvaient
dans le port.
Pendant cette expédition, le GlocesUr se rendit maître,
à quelque distance de la rade, de deux bâtiments espa-
gnols, à bord desquels on trouva, indépendamment do
marchandises précieuses, prés de quatre-vingt mille pias-
tres (quatre cent mille francs) en argent.
Ainsi l'expédition d'Anson, maigre les désastres qui l'a-
vaient tant affaiblie, ne laissait pas de jeter la terreur
sur les côtes du Pérou, si mal gardées, si mal défendues
surtout, et de ]iorler un tort considérable au commerce
espagnol. Le pillage et l'incendie de Païta leur coûtaient
déjà plus de dix millions de notre monnaie.
Cependant le commodnre avait appris, par ses prison-
niers, le mauvais succès du siège de Carlhagène, entrepris
de l'autre côté de l'isthme par l'amiral Vernon. D'après
ces nouvelles, il comprit qu'il n'y avait pas lieu pour lui
de concourir à la conquête du Mexique, et il borna son
ambition à s'emparer d'un galion immense, chargé d'ar-
gent, que le Mexique envoie tous les ans du port d'Aca-
pulco, à l'ile de Manille, capitale des Philippines (2).
(1) Précis du rèi/ne de Louis XV, ch, xxvn.
(2) Les Philippiues furent ainsi nommées en l'honneur de
l'hlli|iiie 11, sous le règne duquel clks lurent découverlcs par
les lispuguols.
LES MARINS ILLUSTRES.
Dans ce but, il remonta vers la baie de Panama, et se
tint pendant plusieurs mois à la hantcin- d'AcapiiIco,
espérant que le galion ne manquerait pas de tomber au
milieu de son escadre. Hais sans doute que la croisière
anglaise avait été signalée aux Espagnols, et le galion re-
tarda son départ. Après plusieurs mois d'une vaine attente,
Anson quitta ces parages, et s'enfonça dans l'océan l'a-
cifique, pour gagner les Indes orientales. On était au (3
mai 1742.
Dans le cours de cette longue traversée entre le tropi-
que du Cancer et l'équateur, il fut obligé de sacrifler le
Gtoccstcr, qui ne pouvait plus se soutenir en mer et qu'il
n'avait aucun moyen de faire réparer. 11 y fit mettre le l'eu,
après avoir fait passer sur le Centurion l'argent, les vi-
vres, le matériel et l'équipage, considérablement réduit
par le scorbut, qui avait de nouveau envahi cette escadre
aventureuse.
Anson n'avait donc plus qu'un seul vaisseau, suivi de
deux espèces de chaloupes, dont l'une était, nous le sup-
posons, le bâtiment espagnol qu'il avait décoré du nom de
la Prise-du-Trial. Le Centurion n'était pas lui-même en
Irés-bon état, le scorbut faisait des ravages épouvantables
dans son équipage , et bientôt les bras allaient manquer
Sour les manœuvres. On ne comptait plus que soixante-
ouze hommes eu état de rendre quelque service; miséra-
ble reste du personnel réuni de trois vaisseaux de ligne,
qui, à leur départ d'Angleterre, présentaient ensemble un
effectif de prés de mille hommes! Parvenu, au mois d'oc-
tobre, dans l'archipel des Mariannes, Anson se hâta de relâ-
cher dans une des iles de ce groupe, appelée Tinian. située
vers le quinzième degré de latitude septentrionale. Cette
île, que les Espagnols avaient abandonnée depuis un demi-
siècle à la suite d'une épidémie, était alors presque en-
tièrement déserte. Les Anglais y trouvèrent un refuge non
moins salubre que celui que leur avait procuré vers l'au-
tre tropinue l'ile de Juan-Fernandez. Tinian possède des
sources d'une eau excellente ; elle foisonne en gibier de
toute espèce; les Espagnols venaient même s'y approvi-
sionner de cochons, de volailles et de bétail, dont l'ile est
couverte; l'oranger, le citronnier, le cocotier, y sont in-
digènes ainsi que l'arbre à pain, et fournissent en abon-
dance des fruits délicieux et une nourriture rafraîchis-
sante. Anson et ses compagnons, tant éprouvés par la for-
tune, eurent donc encore ici une occasion de bénir la Pro-
vidence. « Tout, dit l'auteur de la relation du voyage
d'Anson, réveillait chez nous des idées de fermes, de vil-
lages, et rappelait à chaque instant l'image de la patrie
absente. » Nous devons avertir, cependant, que ce tableau
enchanteur n'est pas exempt d'e.xagération.
A l'approche du vaisseau anglais, le petit nombre d'In-
diens qui étaient restés dans l'ile s'étaient enfuis dans les
bois, abandonnant leurs cabanes, ce qui épargna aux ar-
rivants la peine de dresser des tentes. La plus grande fut
disposée en infirmerie pour les malades. Tous les offi-
ciers, Anson lui-même, aidèrent à les transporter; la plu-
part étaient dans un état si désespéré, qu'il en mourut
vingt et un pendant les deux jours que dura l'opération du
débarquement.
Le Commodore lui-même avait été atteint par le mal qui
avait si cruellement décimé ses équipages; si, chez lui, la
force morale domptait la douleur physique, il n'en avait pas
moins besoin des mêmes soins qu'il faisait prodiguer à ses
compagnons. Il se fit dresser une tente sur le rivage, d'où,
couché sur son lit de douleur, il pouvait présider aux tra-
vaux qu'exigeait l'état du CetUurion, et avoir l'œil con-
stamment fixé sur la mer; car il se défiait des Espagnols, qui
entretenaient une garnison au fort Gouaham, à une assez
petite distance de Tinian. Mais la tempête, qui avait été
jnsque-là sa plus redoutable et presque son unique enne-
mie, lui préparait encore une catastrophe. On était au
mois de septembre, et le commodore, prévoyant une mer
houleuse pour les jours de la pleine lune, avait fait pren-
dre toutes les précautions que la prudence et l'expérience
peuvent suggérer, pour fixer fortement le Centurion au
rivage. Mais, dans la journée du 22, un ouragan épouvan-
table rompit tous les câbles et poussa le vaisseau en pleine
mer. Pendant la nuit, l'orage redoubla de fureur. La pluie
tombait par torrents, le tonnerre grondait avec un fracas
horrible, la rafale fouettait l'air de ses sifUemenls aigus,
de fauves et rapides éclairs sillonnaient l'obscurité pro-
fonde de leurs lueurs sinistres. En vain , sur le rivage,
toutes les oreilles étaient tendues , tous les regards fixés
sur l'horizon de la mer : on n'entendit aucun signal de
détresse, on n'aperçut aucun feu du vaisseau que la tem-
pête venait d'emporter! Puis, à l'aube du jour, quand on
se fut assuré que le Centurion avait disparu, sombré peut-
être sur un des écueils dont cette mer est semée, ce fut
un désespoir immense, un découragement général. Tous
se voyaient condamnés à finir misérablement leur vie sur
cet écueil perdu aux extrémités de l'océan Indien.
Un seul homme se montrait calme et plein de courage
et de fermeté : c'était Anson. Il fit comprendre à ses com-
pagnons qu'il y avait quelque chose de mieux à faire pour
eux, dans une conjoncture aussi grave, que de se lamen-
ter et de s'abandonner à un stérile désespoir. « Ce n'est
point en nous croisant les bras pour pleurer comme des
femmes, leur dit-il, que nous sortirons d'ici. Soyons hom-
Un seul liomme se montrait plein de courage et de fermeté :
c'était .\nson.
mes, ingénions-nous, mettons-nous à l'œuvre sans perte
de temps ! Nous ne sommes pas ii loin de la mer de Chine
que nous ne puissions, avec les moyens qui nous restent,
y gagner urt port. Là nous trouverons toute espèce de res-
sources pour assurer notre retour en Europe. 11 faut nous
hâter de déloger d'ici, où nous sommes trop voisins des Es-
pagnols pour être eu sûreté. » 11 ajouta, quant au Centu-
rion, que, si ce vaisseau n'avait pas péri, ce qu'il était
permis d'espérer, car il était de taille à lutter contre la fu-
reur des élémeuts, ou bien il reparaîtrait dans quelques
jours, ou bien on ne manquerait pas de le rejoindre ou de
recevoir de ses nouvelles en cinglant vers la Chine.
Ayant ainsi relevé le courage de ses gens, le commo-
dore résolut de transformer sa" chaloupe en flûte ou ga-
barre du pori de quatre cents tonneaux, en la faisant scier
en deux pour l'allonger de quatre à cino( mètres. A la con-
dition d'être ponté, iin pareil bâtiment était capable de les
transporter jusqu'en Chine, quoique la distance à parcou-
rir fût de plus de vingt-cinq degrés. Un hasard providen-
tiel avait fait que les charpentiers et le serrurier du Cen-
turion se trouvassent à terre avec une grande partie de
leurs outils. On se mit donc immédiatement à l'œuvre,
recourant aux expédients les plus ingénieux pour suppléer
6
LES MARINS ILLUSTRES,
aux instniments on aux matériaux dont on manquait. An-
son déploya dans cette circonstance toutes les ressources
d'un ingénieur inventif et habile. Il ne dirigeait pas seu-
lement les ouvriers par ses conseils, il donnait lui-même
l'exemple de la diligence et de l'activité, prenant alterna-
tivement la hache et le marteau, toujours le premier et le
dernier A l'ouvrage. On arriva à fin d'œuvre en moins de
vingt jours.
Déjà, il ne s'agissait plus que de mettre à flot la cha-
loupe allongée, exhaussée, pontée, transformée enfln
comme par enchantement, et l'on se livrait aux prélimi-
naires de cette opération lorsqu'un matelot, descendu de
l'une des hauteurs de l'ile, accourut précipitamment vers
le rivage, montrant la mer et criant de toute la force de
se? poumons : Vaisseau! l'aisseau! Et chacun de se pré-
cipiter vers la direction indiquée, et toutes les voix de se
confondre dans un seul cri de joie à l'aspect d'un point
noir qui se montrait à l'horizon; car on ne doutait pas
que ce ne fiit le Centurion, ce vaisseau tant regretté.
C'était lui en effet! et les acclamations redoublèrent dés
que l'espérance fut devenue une certitude, dés que, par
ses signaux et ses hourras frénétiques, l'équipage du
Centtirion eut répondu aux signaux, aux cris de joie qui
partaient du rivage !
Ayant vent arriére et toutes voiles dehors, il fut bien-
tôt dans la rade de l'île. 11 rentrait après dix-neuf jours
d'absence, pendant lesquels il avait subi toutes les ri-
gueurs d'une mer inclémente. Dix jours suflirent pour re-
mettre de ses fatigues l'équipage harassé, réparer les ava-
ries du navire, et l'appareiller pour une nouvelle course.
On reprit la mer le 21 octobre, avec vent en poupe, vent
frais et constant, qui permit de faire quarante à cinquante
lieues par jour. Jamais encore il ne leur était arrivé, de-
puis leur départ d'Angleterre, de rencontrer une mer si
constamment bénigne, un ciel si constamment propice.
Après une traversée aussi rapide qu'heureuse, ils purent
mouiller, le 9 novembre, dans la rade de Macao. C'est une
ville assez considérable, bâtie par les Portugais dans une
ile qui fait face à la célèbre ville de Canton, et qui n'en
est séparée que par un étroit canal. Depuis plus (le deux
ans qu'ils erraient sur l'Océan, c'était la première fois
qu'il arrivait aux Anglais du Centurion d'aborder dans un
port ami, au milieu d'un pays civilisé. Et il était temps
qu'il en fût ainsi; car tout commençuit à leur manquer :
l'argent et les marchandises précieuses dontils avaient dé-
pouillé les Espagnols dans la mer du Sud n'avaient été
pour eux, jusqu'à présent, qu'un lest inutile et un em-
barras de plus.
Anson fut très-bien accueilli par le gouverneur portu-
gais, qui lui promit de lui procurer toutes les ressources
que le pays fournit. Mais les Portugais ne sont à Maciio
que sous le bon plaisir du gouvernement chinois, cl le
gouverneur fil observer au commodore anglais qu'il ne
pouvait rien faire sans une autorisation formelle du vice-
roi de Canton. Il fît cependant conduire son vaisseau à
Typa, port situé en dehors du canal, et où il serait facile
à'Anson de faire radouber son vaisseau. Celui-ci traita à
cet effet avec des ouvriers chinois; mais l'opération prit
beaucoup de temps; non-seulement parce que les Chi-
nois sont très-minutieux et peu expédilifs dans tout ce
qu'ils font, mais encore parce qu'il fallut passer par une
longue filière de négociations et de formalités pour obte-
nir des autorités chinoises les ordres nécessaires. Le Cen-
turion ne fut entièrement radoubé que dans les premiers
jours d'avril 174.").
Anson n'avait pas renoncé au projet de s'emparer du
galion de Manille. Conjecturant que le temps de son arri-
vée ap])rochail, il se mit en mesure de gouverner vers les
Philippines à sa poursuite. Ayant renforcé son équipage
de ([uelques matelots indiens et hollandais, qui lui paru-
rent propres à faire un bon service, il remit à la voile le
19 avril, feignant d'aller à Ratavia, l'annonçant même à
son équipage; mais, dés qu'il fut en pleine mer, il révéla
le véntablc but de celte excursion. Une trouva à son bord
que des approbateurs et des hommes bien disposés à con-
courir vaillamment à la conquête du riche butin qu'il leur
montrait en perspective.
Enfin, le 9 juin suivant, ils décoiiviirent, à la liauienr
du cap Espii-itu-Santo de l'ile de Samer (l'une des Philip-
jjines), et se dirigeant sur Manille, ce galion, que, depuis
mus de quinze mois, ils poursuivaient d'un hémisphère à
l'autre. Dos que le Centurion fut arrivé à la portée du ca-
non, il arbora son pavillon de guerre, et le combat s'en-
gagea avec beaucoup de l'èsolutinn des deux parts. Le ga-
lion était commandé par le Portugais Montéro, le plus
brave et le plus habile officier que les Espagnols eussent
dans les Philippines. Non-seulement ce vaisseau rempor-
tait sur son adversaire par ses dimensions, mais il avait à
bord cinq ccntcinquante hommes, c'est-à-dire beaucoupplus
(|ue le double de l'équipage du Centurion, qui n'était que
de deux cent quarante hommes; il était armé de trente-six
pièces de canon et de vingt-huit pierriers. Toutefois l'at-
tnque fut conduite avec tant de vigueur et d'habileté par
le commodore anglais; l'appât du butin qu'ils avaient sous
les yeux avait tellement exalté le courage de ses hommes,
qu'il se rendit maître du galion après une heure et demie
de combat. Les Espagnols eurent soixante-sept des leurs
tués et quatre-vingt-tiuali-e blessés; à bord du Centurion.
on ne compta qife deux tués et dix-sept blessés. Cette
grande disproportion s'explique parla précaution qu'avait
eue Anson de faire placer dans les hunes de son navire
trente de ses meilleurs tireurs, qui firent un grand ra-
vage sur le jiont ennemi.
Le trésor que portait le galion était d'environ quinze cent
mille piastres, ou huit millions de notre monnaie; il con-
tenait, en outre, une assez forte partie de cochenille. An-
son se hàla de retourner avec sa prise dans la rivière de
Canton, et, In A juillet, il entra d'autorité dans le port
chinois, après avoir refusé formellement d'acquitter au-
cun droit, prétendant que c'était le privilège de tout vais-
seau de guerre, cl déclarant qu'il brûlerait plutôt la ville
que de se soumettre à une exigence humiliante pour sa
nation. Les mandarins iiensèrent qu'il n'était pas prudent
d'insister; mais ils lui aemandèrent la remise des prison-
niers espagnols, qui appartenaient à un pays allié de la
Chine; ce qu'Anson leur accorda d'autant plus volontiers,
que déjà il commençait à s'inquiéter de la nécessité où il
allait se trouver de iiourrir tant d'étrangers.
Pendant son séjour dans le port de Canton, il eut occa-
sion de sauver la ville d'un efl'royable incendie qui s'y
était manifesté, et qui l'eût dévorée tout entière, sans le
courage, l'intrépidité et l'adresse des marins du Centurion,
dirigés par l'intelligence et le sangfroîd de leur capitaine.
Celte circonstance, "jointe à la considération que lui don-
nait la force imposante du Centurion, le premier vais-
seau de guerre qui eût encore mouillé dans ces parages,
lui procura les honneurs d'une audience solennelle du vi-
ce-roi. Cette audience eut lieu avec tout le cérémonial usité
pour la réception des ambassadeurs des grandes nations,
touvées dignes d'entrer en relation avec le céleste empire.
Une escorte de deux cents soldats, ayant plusieurs man-
darins à leur tête, attendait le commodore à la porte de
la ville, et l'accompagna jusqu'à la grande place du pa-
lais, où étaient rangés en bataille dixmille hommes sous
les armes, et tous habillés de neuf. C'est au milieu de
celle armée qu'Anson fut conduit jusqu'à la salle d'au-
dience. 11 y trouva le vice-roi, trônant dans un fauteuil
de parade, sons un dais d'une grande richesse, ayant à ses
cotés tous les mandarins du conseil. Un siège vide atten-
dait le commodore; il s'y plaça, n'ayant entre le vice-roi
et lui que le chef de la loi et celui de la trésorerie. Anson
obtint dans cette audience tout ce qu'il crut devoir de-
mander au grand dignitaire du céleste empire; et ce ré-
sultat mit un terme à une infinité de lenteurs, de diffi-
cullés et de chicanes qui entravaient ses relations, soit
avec les autorités secondaires, soit avec les négociants dii
pays.
L'époque des vents favorables à son retour en Europe
étant arrivée, Anson quitta la ville de Canton, séjourna
une semaine seulement à Macao pour y vendre le galion
espagnol et ce qu'il ne jugea pas à propos d'emporter de
ses prises en marchandises, et appareilla de ce port pour
l'Angleterre, le l,"» décembre ilVt. Le 15 juin de l'année
suivante, après une heureuse navigation do six mois, cou
LES MARINS ILLUSTRES.
pée par «ne station de trois semaines dans la colonie
hollandaise du Cap de Bonne-Espérance, il rentrait dans la
rade de Spitehead. Il avait accomidi le tour du monde en
faisant la guerre, une guerre de forban, il faut bien le
dire, au commerce espagnol, d'un tropiciue à l'autre ; et
cette circumnavigatiiin militaire, qui fut la première, et,
pour l'honneur de la civilisation, la dernière de ce genre,
avait duré trois ans et neuf mois, moins trois jours. Elle
avait coiité aux Espagnols plus de trente millions de per-
tes, aux Anglais deux vaisseaux de guerre et quelques
centaines d'hommes , elle assurait la fortune du chef qui
l'avait conduite et de ceux de ses compagnons qui avaient
survécu comme lui à tant de fatigues et ae dangers.
Le retour de cette célèbre expédition fit une grande
sensation en .Angleterre. « Anson fit porter à Londres, en
triomphe, sur trente-deux chariots, au son des tambours
et des trompettes, et aux acclamations de la multitude.
les richesses qu'il avait conquises. Ses prises se montaient
en argent et en or à dix millions, monnaie de France, qui
furent le prix du commodore, de ses officiers, des mate-
lots et des soldats, sans que le roi entrât en partage du
fruit de leurs fatigues et de leur valeur il). » Le pays ap-
plaudit avec enthousiasme à celte munificence intelligente
de son gouvernement.
Bien que le voyage dont nous venons de rappeler les
principaux incidents appartienne spéci.ilement aux expé-
ditions militaires, il ne fut pas sans intérêt pour la science.
Anson y recueillit une foule d'observations faites avec
soin, et" dont les domaines de la physique générale et de
l'ethnographie se sont enrichis. L'une des plus importantes,
ainsi que le fait remarquer Voltaire, fut celle de la varia-
lion de la boussole, qu'on trouva conforme au système de
Dalley. « L'aiguille amiantée, dit un ]ieu témérairement
notre philosophe, suivait exactement la route que ce grand
astronome lui avait tracée... Et cette petite escadre, qui
n'allait franchir des mers inconnues que dans l'espérance
du pillage, servait la philosophie sans le savoir. »
Anson, à son retour en Angleterre, fut élevé au grade de
contre-amiral, et deux ans plus tard à celui de vice-ami-
ral. En 1747, année désastreuse pour la marine française,
il commandait, ayant sous ses ordres le contre-amiral
Warren, une escadre de seize vaisseaux de ligne et de
plusieurs frégates, qui croisait dans la Méditerranée. Le
14 juin, à là hauteur du cap Finisterre, en Galice, les
deux amiraux se trouvèrent en présence d'un convoi con-
sidérable destiné pour les Indes Orientales, et qu'escor-
tait le capitaine la Jonquière avec une escadre de cinq
vaisseaux de ligne et une frégate. Cette escadre, après une
défense héroïque, et qui sauvait au moins l'honneur de
notre marine, tomba tout entière au pouvoir de la flotte
ennemie. Il faut convenir, et les historiens anglais le re-
connaissent eux-mêmes, que la grande supériorité de
forces dont disposait l'amiral vainqueur ôte beaucoup à
la gloire de son triomphe. La plus grande partie du con-
voi put s'échnpper pendant que son escorte >e sacrifliitsi
généreusement dans une lutte désespérée; seize bâtiments
seulement tombèrent au pouroir des Anglais; mais ce
n'étaient pas les moins richement chargés, puisque de l'or
et de l'argent en lingots qu'ils portaient, on remplit seize
chariots qui furent conduits à la bourse de Londres. Cette
affaire valut à l'amiral Anson d'être promu à la pairie.
Quatre ans plus tard(1751), il fut nommé premier tord de
l'amirauté, ou ministre de la marine.
Sous son administration éclata la rupture de la paix d' Aix-
la-Ch.npelle, et la guerre de 1756 entre la France et r.\ngle-
terre. L'opinion publique, dans ce dernier pays, fit peser
sur lord Anson une partie de la responsabilité de la dé-
faite de l'amiral Byng en vue de Minorque. et de la perte
du Port-Mahon . si "intrépidement enlevé par les bataillons
français que commandait le duc de Richelieu. On lui ro-
procnait le mauvais choix de l'amiral, les relards apportés
dans le départ de la flotte, et sa trop faible composition.
Après la chute du ministère dont il faisait partie, une en-
quête parlementaire fut ouverte sur cette expédition mal-
(1) Voltaire, ouvraye cili.
heureuse; elle eut pour résultat de faire décharger lord
Anson et ses collègues de toute accusation. On ahandonna
cependant une viciime au ressentiment national, et l'a-
miral Byng fut condamné à mort.
Au mois de juin 1758, une flotte anglaise, composée de
vingt-deux vaisseaux, vint mouiller dans la baie de Can-
cale. près de Sainl-Malo, en Bretagne, et débarqua sur le
rivage quinze bataillons de troupes légères et d'artillerie.
La iiotte était commandée par lord Anson, et les troupes
par le duc de Mariborough. fils du célèbre général de la
reine Anne. Les ennemis s'avancèrent jusqu'à Saint-Ser-
van, faubourg de la ville, avec un port, ou ils brillèrent
trois frégates de la marine royale, plus de cent trente
liiiiimenls d'armateurs ou de pêcheurs, et quelques ma-
gasins d'ap|irovisionnemenls mariiimes. Au bout de huit
jours, les Anglais se rembarquèrent, bornant leur expé-
dition à ce dègàl; résultat bien peu digne, il faut le dire,
de l'appareil qu'on avait déployé dans celle entreprise,
1 1 des chefs qu'on lui avait donnés. Un fait, cependant,
doit être constaté à la gloire de ces derniers, c'est qu'ils
donnèrent des ordres sévères pour qu'aucun acte de vio-
lence et de brigandage ne fut commis par leurs soldats au
préjudice des habilanls. Sept matelots et un soldat, con-
vaincus d'avoir enfreint ces ordres, furent impitoyable-
ment pendus aux vergues des vaisseaux.
C'est en 1701 que tïeorges Anson fut élevé à la dignité
d'amiral. Il jouit peu des honneurs attachés à celle di-
gnité : il succomba, au mois de juin de l'année suivante
fl702), à une attaque^d'apoplexie.
« Anson, dit l'auteur de son article dans la Biograplne
universelle des frères Michaud, avait toutes les qualités
qui constituent le marin : un sang-froid à toute épreuve,
une intrépidilé réfléchie, une connaissance profonde de la
tactique navale. Il respectait l'humanité au milieu des
horreurs de la guerre. 11 n'eut qu'un seul défaut, ce fut sa
trop grande confiance; elle le rendit quelquefois la dupe
des intrigants et des fripons. Il ne connaissait ni les hom-
mes, ni la société; aussi a-t-on dit de lui qu'il avait f.nit
le tour du monde, et qu'il n'y était jamais entré. ><
^T^T^
B4RT (Je«), chef d'escadre, né en 1C50, mort en
17U-J.
Des illustres marins qu'a produits en si grand nombre
le si-'cle de Louis XIV, il n'en est point dont le nom soit
resté aussi populaire que .lean B.^rt. Ce héros naquit à
Dunkerque. en 1050, douze ans avant que sa ville natale,
successivement espagnole, française et anglaise, fût défi-
nitivement restituée à la France. .Tean Bart, Français dans
l'Sme, se dédommagea bien, depuis, de la fatalité qui l'a-
LES MARINS ILLUSTRES.
vait l'ail iiaitre sujet anglais. Sur la foi des mémoires ré-
digés sous le nom du chevalier de Forbin, on a répété,
dans beaucoup d'histoires et de biographies, que le père
de l'illustre marin n'était qu'un pauvre pêcheur si misé-
rable, qu'il n'avait même pu faire apprendre à son fils la
lecture et l'écriture, ces premiers éléments de toute in-
struction. Cela fùt-il vrai, que nous n'y trouverions qu'un
motif de plus d'admirer ce flls de ses œuvres, dont le gé-
nie se serait ainsi développé malgré le double obstacle
de l'extrême pauvreté et de l'extrême ignorance. Mais il
n'en est rien : Jean Barl naquit au sein d'une famille aisée
et considérée. Son père était un de ces intrépides arma-
teurs, comme Dunkerquc était en possession d'en produire
depuis un temps immémorial, se livrant à la pêche du
hareng ou armant en course, suivant les circonstances de
la paix ou de la guerre. On sait même que Corneille Bart,
pore de notre héros, était mort à la suite d'une affaire en
mer, oii il avait été grièvement blessé en commandant un
abordage. Il laissait deux fils en bas âge, dont Jean Bart
était l'ainé. Outre qu'on a la preuve que ce chef d'escadre,
non-seulement écrivait d'une manière très-nette, mais en-
core rédigeait en fort bon style ses dépêches et ses rap-
ports officiels, comment admettre que l'enfant, né dans
une condition aussi honorable, n'eut pas même reçu l'in-
struction la plus élémentaire avant d'être lancé dans la
rude carrière ou l'appelaient également les traditions de
sa famille et sa vocation personnelle.' Ce qui est certain,
c'est que Jean Bart commença de très-bonne heure son
apprentissage de la mer; et ce fut sous un maître qui ne
pouvait lui donner que de grandes et prolitables leçons-
car ce n'était rien moins que le grand et ilhislre M'ichel
Ruyter. {loy. ce nom.)
Par la sainte-barbe, dit .lean Cart à son fils, le bruit et la fumde de la poudre te font peur I — Pa2;e 9
Le patronage de l'amiral hollandais assurait au jeune
marin duukcrquois une rapide et brillante fortune, et il ne
tenait qu'à lui d'avancer immédiatement dans cette voie,
en consacrant son courage et son activité au service dos
Provinces-Unies. Mais la guerre s'étaut déclarée entre la
France et la Hollande (1G71), il aima mieux renoncer aux
avantages qui lui étaient offerts de ce côté que de s'expo-
ser à servir contre son pays. Rentré à Dunkerquc, il s'en-
çagea comme second sur un bâtiment armé pour la course.
Il s'y fit bientôt une réputation d'audace et d'intrépidité
qui le rendit cher aux armateurs. C'était à qui pourrait
l'enrôler sur son bâtiment. Mais un rôle subalterne nui-
sait â l'essor de son génie: en 1674, dn produit de ses
parts de prise, il acheta et arma un petit bâtiment, dont il
forma l'équipage de trente-six hommes bien détorminés
et qui avaient toute confiance dans kur jeune capitaine.
Sa première sortie fut inaugurée par un brillant succès:
au bout de quelques jours, on le vit rentrer au port de
Dunkerquc avec une frégate hollandaise de dix-huit ca-
nons, qu'il avait prise à l'abordage dans la rade du Texcl.
Une société d'armateurs lui coniie aussitôt le commande-
ment d'une frégate de six canons, et de nouveaux succès
couronnent soii audace et son intrépidité. Plein de con-
fiance dans sa bonne étoile, il s'est lancé jusque dans la
Baltioue, et tombe inopinément au milieu d'une Hotte
marchande i|u'escorlaient deux frégates de guerre. L'une
est prise de vive force, et l'autre n'échappe au même sort
qu'en gagnant honteusement le large. Du convoi mar-
chand, uni' partie a été brûlée ou coulée â fond pendant
l'action ; mais la plus considérable et la plus riche devient
la proie du jeune corsaire dunkerquois.
Les associés de Jean Bart, en bons spéculateurs qu'ils
étaient, se hâtent d'ajouter quatre nouveaux bâtiments rcs-
peclablement armés â sa petite frégate, et lui forment
ainsi une véritable escadre, â la tête de laquelle le hardi
capitaine devient la terreur et le lloau de la marine anglo-
batave. Pas une de ses sorties du port de Dnnkerque qui
ne fut marquée par un désastre pour les ennemis de la
France. Nul vaisseau de commerce n'osait plus se hasar-
der sur les mers explorées par sa redoutable flottille. La
paix de Nimègue, signée en 1078, put seule mettre un
terme à ses courses et à ses exploits.
LES MARI>'S ILLUSTRES.
9
La répulaliùn que Jean Bart venait d'acquérir au ser-
vice des armateurs de sa ville natale avait marqué sa
place dans les cadres de la marine royale : il y entra,
comme lieuti naut de vaisseau, sous le ministère de Sei-
guelay, ûls du grand Colbert, et son digue successeur dans
l'administration de la marine française. La fortune du ma-
rin flamand, au service de la flotte, resta longtemps liée
à celle du Provençal Forbin. Tous les deux égaux d'âge
et de grade, entres pour ainsi dire le même jour au ser-
vice du roi et attachés à la même escadre; tous les deux
également intrépides et résolus dans l'action, profondé-
ment séparés, néanmoins, quant au caractère moral, par
ces nuances si tranchées que la nature a mises entre
l'homme du Nord et celui du Midi : celui-ci emporté,
tranchant, vantard; celui-là toujours plein de flegme, de
réserve et de simplicité; l'un plus brillant que solide,
l'autre, au contraire, plus solide que brillant : on les vit
pendant plusieurs années, associés aux mêmes entreprises,
mêlés aux mêmes aventures, rivaux ou plutôt émules de
courage et d'audace dans les conjonctures périlleuses, et
avançant à peu près du même pas dans la noble carrière
où ils se signalaient à l'envi. Seulement le chevalier de
Forbin, né gentilhomme, sut porter avec aisance l'habit
de cour; le chevalier Bart ne put y assouplir sa rude en-
colure et resta toujours un ^Tai marin d'eau salée, plus i
l'aise sur son tillac que sur les parquets glissants de Ver-
sailles.
La nécessité d'abi'éger et la crainte surtout de paraître
tomber dans des redites, nous forcent de passer sur un
grand nombre des prouesses maritimes de notre liéros.
Nous noterons, cependant, un trait entre mille, trop ca-
ractéristique pour être négligé. C'était en 1689; Jean Barl
Parlant ainsi, il se dirige avec sa mèche enflammée vers un baril de poudre. — Page li.
et Forbin, montés chacun sur une petite frégate, escor-
taient des convois de guerre et de commerce, de Dun-
kerque aux ports de la Normandie ou de la Bretagne. Dans
une de ces expéditions, un corsaire hollandais était tombé
sur leur route; ils s'en étaient rendus maîtres après un
sanglant abordage et l'avaient conduit à Brest. Jean Bart
avait à son bord, son fils, enfant de douze ans, auquel il fai-
sait déjà faire, sous ses yeux, le terrible noviciat de
l'homme de mer. Au signal du branle-bas de combat,
l'enfant n'avait pu maîtriser son émotion et son père l'a-
vait vu pâlir au bruit de la première volée de canon lan-
cée par l'ennemi. — « Par la sainte-barbe, dit Jean Bart
en lançant un regard sévère à son Dis, le bruit et la fumée
de la poudre te l'ont peur ! C'est un vilain mal pour un
marin que la peur, et je vais t'en guérir (lour toujours! »
Aussitôt, il l'amène au pied du grand mât, l'y attache
et l'y laisse jusqu'à la fin du combat. Nous reproduisons
ce trait sans aucun commentaire, persuadé, toutefois,
qu'il se trouvera peu de mères assez Spartiates pour l'ad-
mirer.
La même année 1G89 manqua d'être fatale à Jean Bart
ainsi qu'à son camarade Forbin. Tous les deux escortaient
de conserve, dans la Manche, un convoi de vingt bâti-
ments marchands partis du port du Havre, lorsque, par le
travers de î'ile de Wight, ils se virent poursuivis par deui
vaisseaux anglais, portant chacun cinquante pièces de ca-
non. Dans de"s conditions aussi inégales, leur nerte était
inévitable s'ils se laissaient atteindre; la prudence leur
conseillait donc de prendre le large à toutes voiles; mais
le convoi était perdu, et l'honneur leur prescrivait^ de
tenter de le sauver, même en se sacrifiant. Ils n'hésitè-
rent pas un seul instant, et, comprenant que l'audace seule
pouvait compenser l'iufèriorilé de leurs forces, ils se dé-
cidèrent à prendre résolument l'offensive, et à se préci-
piter aveuïïlément à l'abordage dès qu'ils auraient pu
prendre le vent sur l'ennemi. Pour occuper l'un des vais-
seaux anglais pendant qu'ils entreprendraient l'assaut de
l'autie, ils avaient eu le soin préalable d'armer trois des
plus eros navires de leur convoi; précaution que rendit
mutile celle que prirent les équipages de ces navires de
se dérober au combat, dès que le signal en fut donné par
les chefs de l'escorte, Jean Bart et Forbin restèrent donc
iO
LES MARINS ILLUSTRES.
seuls aux prises avec l'ennemi. La lutte fut terrible et
longue ; car les deux officiers français, tenant à donner à
la ifotte marchande le temps de gagner le large et de se
mettre hors de toute atteinte, avaient juré de n'amener
leur pavillon qu'à toute extrémité. Tant qu'ils juirent
conihatlre et soutenir de leur parole et de leur exemple
le courage de leurs équipages, la victoire demeura indé-
cise; enlin, grièvement blessés l'un et l'autre, ils se trou-
vent réduits à l'impossibilité d'agir ou de donner des or-
dres ; les deux tiers de leurs équipages sont étendus morts
sur les ponis, ce qui reste est à peu prés mis hors de
combat; les deux frégates, rasées de l'avant et de l'arriére,
ne présentent plus que deux misérables carcasses prêtes
à sombrer. Toute satisfaction ayant ainsi été donnée à
l'iionneur et au devoir, il ne reste plus aux deux braves
officiers qu'à se résigner à leur mauvaise fortune; ils ne
capitulent pas, ils se laissent emmener. Du moins leur
dévouement n'avait pas été stérile : le convoi pour lequel
ils avaient si généreusement combattu était sauvé: pas
un seul de ses bâtiments n'était tombé au pouvoir de
l'ennemi.
Jean Bart et Forbin furent conduits à Plimouth, en An-
gleterre, où on leur donna pour prison une chambre d'au-
berge, aux fenêtres étroitement grillées par de lourds
barnaux de fer, et dont la porte fut soigneusement gar-
dée par une sentinelle. La nouvelle de la mésaventure
arrivée à ces deux braves officiers ne fut point reçue en
France avec indifférence. Le gouvernement songea aussi-
tôt à les faire sortir de prison par voie d'échange, et Sei-
gnelay n'était pas homme à marchander leur rançon. Il
laissa échapper à cette occasion un mot qui jieint bien
le grand cas qu'il faisait de notre héros, et que nous de-
vons consigner ici à la gloire du Dunkcrquois et du mi-
nistre. « Nous ne devons pas hésiter, disait le ministre,
à rendre au plus vite deux si braves officiers à la flotte ;
mais Jean Bart d'ahord, Jean Bart surtout! »
Les deux prisonniers ne crurent pas devoir attendre le
résultat des négociations dont ils étaient l'objet, et, dés
qu'ils se sentirent assez remis de leurs blessures pour
pouvoir .supporter les fatigues d'une traversée, ils songè-
rent à s'évader. Grâce à l'intérêt qu'ils surent inspirer au
chirurgien qui les soignait, et à ceux-là mêmes qui avaient
mission de les garder, ils s'en procurèrent facilement les
moyens. Ce fut l'affaire de quelques barreaux coupés à la
grille de leur prison, d'une nuit obcure et d'un canot qui
les attendait dans un endroit écarté du port, La rade qu'ils
avaient à traverser était couverte de bâtiments : de nom-
breuses vigies, en les voyant glisser rapidement sous celte
forêt de mâts, ne cessaient de leur crier qui rive? à quoi
ils répondaient par ce simple mot : Pécheurs! que Jean
Bart prononçait eu anglais d'un accent assez irréprocha-
ble pour tromper la vigilance des sentinelles. Ils étaient
d'ailleurs protégés par un épais brouillard.
Ils mirent deux jours et demi à traverser la Manche sur
leur frêle embarcation. Leur arrivée à Saint-Malo, qui
allait bientôt avoir son Duguay-Trouin, fut célébrée par la
marine marchande et la marine militaire comme une fête
de famille cl une solennité publique tout à la fois. Cette
aventure valut à chacun de nos deux héros le grade de
capilain'e de vaisseau et une gratification de quatre cents
écus. «Avant la fin de l'année, dit un historien moderne,
Jean Bart et Forbin avaient déjà pris leurrevanche, en enle-
vant, dans leurs courses incessantes, nombre de bâtiments
ennemis (I). »
La révolution politique qui s'était opérée en Angleterre
en 1688, et l'intérêt que prenait Louis XIV à la restaura-
tion de Jacques II, qu'il avait royalement abrité dans le
palais de Saint-Germain, avaient rallumé la guerre entre
les deux nations. En 1090, l'amiral Tourville était sorti
du port de Brest, à la tête d'une Hotte imposante, pour
se porter à la rencontre de la Hotte anglo-batave, jusque
dans les eaux britanniques. Jean Bart commandait, dans
cette expédition, VAkijon, frégate de quarante canons.
La Hotte ennemie ayant clé signalée au delà de l'ile de
(i) Louis Gucrin, Uisloire marilime de France
Wigbl, à la hauteur du caji Benchy-Head, autrement dit de
Béveziéres, Tourville demande un officier de bonne vo-
lonté, à la fois hardi et expi rt, pour aller la reconnaître,
et lui rapporter un compte exact de sa force et de ses
dispositions. Jean Bart se présente. Il monte dans une pe-
tite chaloupe, où il fait mettre des filets, et s'avance pen-
dant la nuit vers les vaisseaux anglais. On lui jette le qui
vive? Là, comme dans la rade de Plymouth, il répond :
Pécheur! en bon anglais, et on le "laisse tranquille. Il
parcourt avec soin et sans trouble toutes les positions de
la flotte ; prend les notes les plus exactes et les plus pré-
cises Fort des bons renseignements qu'il lui a rapportés,
l'amiral français prend ses mesures et donne l'ordre d«
combat pour' le lendemain malin. Nous n'avons point à
entrer ici dans les détails de l'affaire de Béveziéres, qui
fut une débâcle réelle pour la llolle anglo-batave, laquelle
n'échappa à une destruction complète que parce que la
Hotte française eut toujours le vent contre elle.
Tourville étant rentré à Brest pour faire réparer ses
vaisseaux, Jean Bart fut envoyé dans le Zuyderzée avec or-
dre de faire la chasse aux pêcheurs hollandais, dont il
coula bas presque tous les bateaux. Sa mission remplie,
il revenait vers Dunkerque lorsqu'il fait la rencontre de
deux vaisseaux anglais; les attaquer et les enlever ne fu-
rent pour lui que l'affaire d'un instant. 11 eût été inouï
que ses compatriotes le vissent rentrer au port sans la
moindre prise I .\ peine arrivé, il se remit en campagne
avec quatre bâtiments et deux brûlots, pour appuyer les
parlisansde Jacques II en croisant sur les côtes (l'Irlande.
Celle petite escadre ne servit guère qu'à ramener une
partie des vaincus de la bataille de la Boyne, si funeste à
la cause des Sluarts.
L'année suivante (1691), Jean Bart attendait à Dunker-
que les ordres du roi, lorsque ce port fut bloqué par les
forces réunies de l'Angleterre et de la Hollande. Fatigué
de son inactivité, notre capitaine arme pour la course une*
flollille de bâtiments légers. Ce n'est pas sans beaucoup
de difficultés qu'il obtient du ministre l'autorisation de
la mettre en campagne; mais, cette autorisation obtenue,
il ne perd pas un instant, et profile de la première nuit
favorable pour sortir du port el franchir la ligne du blocus.
Le malin même, il se trouve en présence de trois bâti-
ments de commerce anglais, escortés par un vaisseau de
guerre. Il attaque celui-ci à sa manière, c'est-à-dire par
un abordage immédiat, cl s'en rend maître ainsi que du
convoi , et va mettre sa prise en sûreté dans le port de
Bergue ( Bergen i en Norwége, A deux jours de là , il sur-
prend, dans la mer du Nord, un autre vaisseau de guerre
protégeant une flotte hollandaise chargée de harengs. Le
vaisseau est enlevé, el la Hotie brûlée.
Ou raconte, à l'occasion de cette campagne, l'anecdote
assez curieuse que voici. Jean Bart, après avoir croisé
quelque temps devant les côUs d'Ecosse, était rentré au
port de Bergen pour y reprendre sa capture et la ramener
en France. Il est rencontré sur le port par un capitaine
anglais qui l'aborde, el le dialogue suivant s'établit entre
eux : « iN'êtcs-vous pasJean Bart? — Lui-même pour vous
servir. — J'ai résolu de me battre avec vous. — Bien n'est
plus facile; mais j'attends des provisions, cl je ne me re-
mettrai en mer qu'après les avoir reçues, — Qu'à cela ne
tienne;je vous attendrai. Promcllez'-moi de me prévenir
quand vous serez prêt à partir. — Je vous le promets. »
Fidèle à sa parole, Jean Bart, ayant ses provisions faites,
vient prévenir le capitaine anglais que rien ne le relient
plus au port, el qu'il est sur le point de lever l'ancre.
L'Anglais l'invite à déjeuner à son bord, « Ce sera du
temps perdu. Le vent est bon; hàlons-nous d'en profiter,
répond Jean Bart. » L'Anglais insiste; le Français cède à
ses instances. On s'attable, et le repas s'accomplit avec
beaucoup de gaieté et d'entrain. Au dessert, la conversa-
lion se prolonge le temps nécessaire pour brûler une pip«
convenablement arrosée de quelques petits verres de vieux
rhum. Enfin, Jean Bart lève le premier la séance en di-
sant à son amphitryon : « Savez-vous bien, capitaine, que,
si nous voulons joiïer notre partie avant la nuit, il est grand
temps que nous mettions toutes voiles dehors. Au revoir!
— Vous êtes mon prisonnier, répond l'Anglais. Vous n'a-
LES MARINS ILLUSTRES.
U
vez pas payé voire rançon de Plymouth, et je me suis en-
gagé à vous conduire en Angleterre. »
A ces mots, Jean Bart lance sur son interlocuteur un
de ces regards qui brillent comme l'éclair et annoncent
la foudre! 11 saisit une mèche, l'allume, et, se tournant
du côté de ses navires, il crie d'une voix terrible : « A
moi, VEntendu! » C'était le nom du vaisseau qui portait
son pavillon. Puis, s'adressant au perfide Anglais : « Ali!
double traiire, tu dis que .Jean Bart e.«t ton prisonnier!
Eh bien! tu en as menti, et c'est moi ([ui suis maître de
ton vaisseau, et qui vais le faire sauter ! » Parlant ainsi, il
se difige avec sa mèche cnllammée vers un baril de pon-
dre; et, tandis que les Anglais éperdus s'efforcent ae le
retenir, les Français de VEntendu, accourus à la voix de
leur capitaine, escaladent précipitamment le bord ennemi,
taillent en pièces une partie de réquipai};e, et se rendent
maîtres du bâtiment. Le capitaine anglais devenu à son
tour, mais sérieusement et loyalement, le prisonnier de
Jean Bart, est conduit au port de Brest avec les autres pri-
ses effectuées par le capitaine dunkerquois.
Louis XIV fut curieux de connaître ce marin de la côte
de Flandre qui faisait tant d'honneur ,i sa Uolle, et dont il
entendait raconter tant de traits merveilleux et souvent su-
blimes d'audace et^ d'intrépidité. Jean Bart fut invité à se
présenter à Versailles. Ce fut sou camarade d'escadre,
l'orbin, l'adroit et vaniteux Provençal, qui lui servit d'in-
Iroducteur ;i la cour. Jean Bart, que sa vie de bord avait
mal préparé aux pompes et aux délicatesses de Versailles,
s'y trouva fort dépaysé. Sa bonhomie toute flamande, sa
parole pleine de franchise, mais dépourvue de toute élé-
gance, et la rudesse native de ses manières, ne pouvaient
paraître que des excentricités bien étranges à la foule des
courtisans. Mais le grand roi.. qui sentait le héros sous
la rudeécorcedu marin, accueillait fort mal les épigram-
mes des beaux esprits de son entourage. « Son langage
est un peu trivial et ses façons d'agir un peu vulgaires,
disait Louis XIV; mais il me sert bien noblement, et je n'en
connais pas qui soit plus digne de mon estime. » Nous
rapportons ce mot. moins pour la gloire de Jean Bart (|ue
pour celle du monari[ue qui savait si bien l'apprécier.
L'intrépide marin se sentait trop déplacé dans les anti-
chambres ou les salons de Versailles pour y faire un long
séjour. Il se lassa bienl4t de n'être pour ce monde élégant,
fardé et frivole, que l'Ours de M. de Forhin; car il était
de mode à Versailles, pourvu que le roi ne l'entendit pas,
de désigner ainsi l'homme qui était déjà une des gloires
de la marine française! Jean Bart revint donc le plus tôt
qu'il put dans sa lionne et chère ville de Dnnkeri|ue, au
milieu de ses braves compatriotes, si bien faits pour l'ai-
mer et l'admirer, au milieu de ses inlrépides marins, si
dévoués, si fiers de l'avoir pour capitaine et pour ami !
Jean Bart ne prit aucune part à la campagne de 1092
dans la Manche, signalée par le désastre de la flogue; mais
il servit avec distinction dans celle de l'année suivante, où
Touiville (voij. ce nom) prit une brillante revanche dans
la Méditerranée. Avec nn seul vaisseau de soixante-deux
canons qu'il commandait, le Glorieux. Jean Bart attaqua
près de Faro (Portugal) six bâtiments hollandais faisant
partie de la flotte de Smyrne, qui venait d'être dispersée
ou détruite dans la baie de Lagos. Ils réunissaient entre eux
prés de deux cent cin(|uante canons, et avaient à défendre
une riche cargaison. Le capitaine du Glorieux les pour-
suivit si vivement et avec tant de bonheur, qu'il les fit
échouer et les brûla ensuite.
Au retour de celte expédition dans la Méditerranée ,
Jean Bart alla prendre, dans sa ville natale, le comman-
dement d'une escadre destinée ;i amener de la Baltique en
France une flotte chargée de blé. La mission était d'autant
plusdiflicile, que Dunkerquc était toujours bloqué par les
vaisseaux anglo-bataves, et qu'il fallait tromper la vigilance
des croisières ennemies qui sillonnaient l'entrée de la Man-
che. Mais c'était lu le triomphe du génie du capitaine dun-
kerquois. A l'aller, comme au retour, il passa à travers les
escadres ennemies, et conduisit sans encombre, à sa des-
tination, l'important convoi qu'il avait mission de proté-
ger. Peu de temps après, il enleva, prés des bancs de
Flandre, trois frégates anglaises, dont les deux premières
servaient d'escorte .i un transport de munitions de guerre
que les Provinces-Unies envoyaient à Guillaume lll.
169i. Mais voici, de tous les exploits de notre héros,
le plus hardi peut-être et le plus i-emarquable. surtout
par l'importance de son résultat. Jean Bart était sorti de
Uunkerque, le 27 juillet, avec une escadre composée do
six vaisseaux de guerre de troisième et de quatrième rang
et de deux flûtes. Il avait ordre d'aller au-devant d'une
Hotte de plus de cent bâtiments chargés de grains dans les
ports de la Baltique, et qui étaient attendus en France avec
une impatience d'autant plus grande, qu'on y souffrait
beaucoup de la disette. Cette flotte si précieuse s'était
mise eu mer n'ayant pour toute escorte que deux vais-
seaux de guerre, l'un suédois, et l'autre danois. Jean Bart
la rencontra, le 29 juillet au matin, entre le Texel et la
Meuse, mais devenue la proie d'une escadre de guerre
hollandaise, forte de huit vaisseaux de second rang, com-
mandée par le contre-amiral Uyde de Frise : c'était un
rude jouteur, que cet amiral hollandais, et il avait de son
côté la supériorité de l'armement. Mais, indépendamment
de l'honneur de se mesurer avec un pareil adversaire,
l'enjeu était trop considérable pour que Jean Bart ne fût
pas impérieusement poussé à tenter la partie à tout prix.
Il assemble autour de lui tous les ofliciers de son esca-
dre, et leur annonce qu'il s'agit d'un combat à outrance :
c'est une occasion suprême, où il n'y a d'autre alternative
que le succès ou la mort. « 11 faut avancer et combatlre
les yeux fermés, dit-il, l'intérêt de la France l'ordonne. »
Ces paroles tombent sur des hommes dignes de les com-
prendre et de les exécuter. Chacun retourne à son poste,
non moins résolu , non moins dévoué à la fortune de la
France, que le brave capitaine de tant de braves gens.
On gouverne droit à l'ennemi; dès qu'on se trouve à
portée de canon : « Camarades, s'écrie Jean Bart, point de
canons, point de fusils! rien que le pistolet et le sabre!
Je me charge du contre-amiral, et vous en rendrai bon
compte. IJue chacun fasse comme moi! » Animé de la
même pensée, llyde de Frise gouvernait aussi à l'enconlro
du Fortuné, c'était le nom de bon augure qui se lisait à
la poupe du vaisseau pavoisé de la cornette de Jean Bart.
Les deux vaisseaux sont bientôt aux prises et accrochés
l'un à l'autre. Jean Bart, plus prompt que son adversaire,
est santé sur son bord, eulraiuant avec lui son intrépide
équipage. D'un coup de jiistolel, tiré à brùle-pourpoinl, il
étend à ses pieds l'amiral hollandais. Même vigueur, même
succès de chaque Français en face de l'adversaire qu'il a
rencontré! En unclinà'œil, toutl'état-majordu bâtiment
fui mis hors de combat, et le pont jonché de cadavres.
Du conlre-amiral , le Fortuné passa à un autre b.âlimcnt,
et lui lit amener son pavillon. Un troisième tomba encore
au pouvoir de l'escadre française; un quatrième n'échappa
que parce que les grappins qui l'avaient saisi se rompi-
rent : une prompte retraite, à force de voiles, sauva le
reste de l'escadre hollandaise. Jean Bart comptait une belle
page de plus dans sa vie de marin. 11 rentra glorieusement
au port, escortant le convoi qu'il avait recouvré, et les
trois vaisseaux de guerre qu'il avait conquis sur l'ennemi.
Celle action eut en France un immense retentissement.
Une médaille fut frappée pour en perpétuer le souvenir.
Louis XIV, qui avait déjà décoré Jean Bart de son ordre
de Siint-Louis. récemment créé, lui délivra des lettres de
noblesse, u De tous les ofliciers qui ont mérité l'honneur
d'être anoblis, est-il dit dans ces lettres, nous n'en trou-
vons point ((ui s'en soit rendu plus digue que notre cher
et bien-aimé Jean Bart. » Certes, et on peut le dire aujour-
d'hni même, elle n'est pas un vain titre la noblesse
ainsi fondée sur de grands services personnels. Le jeune
ûls de l'intrépide capitaine du Fortuné, François-Cornille
Bart, qui avait combattu auprès de lui dans cette chaude
affaire du 29 juillet, et mii en avait apporté la nouvelle à
Paris, fut promu au grade d'enseigne de vaisseau.
lin !<>96, Jean Bart avait reçu le commandement d'une
escadre de sept vaisseaux de guerre, dont la mission était
lie parcourir en tous sens la mer du Nord, et de faire au-
tant de mal que possible aux vaisseaux de guerre et de
commerce des confédérés. Celait le triste droit et l'une
des affreuses nécessités de la guerre maritime. Le contre-
12
LES MARINS ILLUSTRES.
amiral aiis;l.iis Bembow tenait le port de Duukerqite bloqué
avec une flolle de vingt-deux vaisseaux ; mais ce n'était
pas là un obstacle sérieux pour le capitaine dunkerquois,
accoutumé à se jouer de la vigilance et des précautions de
ses ennemis. 11 traversa donc encore une fois, pendant une
nuit, la Hotte de blocus, entraînant à sa suite un certain
nombre de bâtiments de course, convaincus avec raison
qu'il y avait toujours bonne moisson à faire en sa compa-
gnie. L'escadre se dirigea vers les côtes de la Hollande,
(lans le but de se tenir à l'affût de la Hotte marcliande de
ce pays, qu'on savait avoir quitté les ports de la Baltique,
au nombre de plus de quatre-vingts bâtiments richement
chargés. Dans la soirée du 17 juin, cette flotte fut signalée
marchant en tres-bon ordre et en lignes serrées, sous l'es-
corte de cinq gros vaisseaux de guerre hollandais. Jean
Bart flt mettre en panne (1), et attendit ainsi l'ennemi pen-
dant toute la nuit. A la pointe du jour, le convoi hollan-
dais n'était plus qu'à quelques portées de canon, .leàn Bart
ordonna aussitôt la manœuvre de gagner le vent; cette
manœuvre exécutée, il donna le signal de l'abordage vif et
prompt, selon son habitude, et courut vent arriére sur les
bâtiments de guerre hollandais. Ce que voyant, ceux-ci
s'étendirent en longueur pour couvrir la Hotte marchande;
et dans rinipossibiiité où ils se trouvaient d'éviter l'enga-
gement, ils attendirent les Français, taudis que leur con-
voi s'apprêtait à s'éloigner à toutes voiles, à la faveur du
combat.
Cependant .lean Bart gouvernait droit sur le comman-
dant de l'encadre ennemie ; mais un autre bâtiment veut
" U
lui barrer le passage : il n'était pas de force, et il est aus-
sitôt pris qu'abordé. Cet incident n'a pas détourné notre
capitaine de son but; c'est à lui qu'appartient l'honneur
d'attaquer la tête de l'escadre hollandaise; il arrive fière-
ment, terriblement, contre le bâtiment qu'il cherchait,
l'accroche, se précipite le premier sur le pont et lue le
capitaine de sa main. Le bâtiment est à lui! Il avait été
dignement secondé, dans ces deux abordages si vigoureux,
si brillants, par sou fils et par tous les hommes de son
li) Mettre en panne, c'est mniiœuvrer de manière que le vais-
seau n'avance ni ne recule sensiblement.
équipage. 11 y avait eu émulation de vigueur et de résolu-
tion iiarmi les autres vaisseaux de l'escadre française, et
chaque abordage avait été suivi d'une prise. Tous* les bâ-
timents hollandais tombèrent ainsi au pouvoir des nôtres.
Pendant l'action, les armateurs dunkerquois qui avaient
suivi Jean Bart, ne demeurèrent pas oisifs; se jetant au mi-
lieu de la flotte marchande éperdue, ils enlevèrent, au dire
de quelques mémoires contemporains, quarante-cinq bâti-
ments qu'ils se hâtèrent de conduire en lieu de sîireté.
Cependant, l'arrivée inopinée d'une escadre hollandaise
de treize vaisseaux, dont cinq de plus de soixante canons,
ne permit pas au vainqueur de conserver toute sa, con-
quête. Après avoir rallié tous les bâtiments de son esca-
dre autour de son pavillon, retiré ses équipages des prises
qu'il avait laites, il réunit sur l'une d'elles'tous ses pri-
sonniers, et les renvoya en Hollande, non sans avoir pris
la précaution de faire encloucr leurs canons et de mouiller
leurs poudres. 11 livra ensuite aux flammes les quatre au-
tres vaisseaux de guerre et le plus grand nombre des bâ-
timents marchands capturés, et n'en garda que nuinze des
plus richement chargés.
Ce ne fut pas le seul dommage qu'il causa aux Hollan-
dais dans le cours de cette campagne. 11 les empêcha de
se livrer à la pêche du hareng, l'une des principales bran-
ches de leur industrie maritime, et pour laquelle ils em-
ployaient, chaque année, quatre ou cinq cents bâtiments ;
il força les confédérés à entretenir, pendant cinq mois,
cinquante-deux vaisseaux de guerre, divisés en trois esca-
dres. Enfin, obligé de relâcher faute de vivres, il rentra
dans les ports de France, en passant, avec ce bonheur et
cette habileté qui n'appartenaient qu'à lui, à travers trente-
trois vai.sseaux anglais et hollandais qui voulaient lui bar-
rer la route.
Cette rude et glorieuse campagne valut à Jean Bart la
cornelte de cheï d'escadre. On lui confia, en 1697, le
commandement de l'escadre de la province de Flandre,
en remplacement du mar(|uis de Langeron , qui venait
d'être nommé lieutenant général des armées navales.
Louis XIV, dans une audience qu'il donna à l'illustre ma-
rin, se plut à lui annoncer le premier la récompense qu'il
venait de décerner à ses éclatants services. « Je vous ai
nommé chef d'escadre, dit-il à Jean Bart, dès qu'il se pré-
senta devant lui. — Sire, vous avez bien fait, » répondit le
Dunkerquois , avec autant de franchise que de bonhomie.
Et les courtisans de se regarder tout ébahis, prenant pour
sot orgueil ce qui n'était chez cet homme smiple et naïf
que la con.science de ce qu'il valait. Mais le roi l'avait
mieux compris: a Messieurs, dit-il à ceux qui l'entou-
raient, on peut s'en rapporter au témoignage de monsieur
Jean Bart; c'est un excellent juge en matière de bien
faire. » Et,s'adressant de nouveau à l'illustre marin: « Al-
lez, monsieur Jean Bart, ne vous lassez pas de me bien
servir, et je ne me lasserai pas de bien faire à votre
égard. » Voilà de ces occasions oii Louis XIV se montrait
vraiment un grand roi.
A quelques mois de là, en septembre 1097, le chef d'es-
cadre Jean Gart reçut la mission délicate de conduire, avec
sept vaisseaux de 'guerre, sur les côtes de Pologne, le
prince de Conti, neveu du grand Condé, l'un des candidats
au trône laissé vacant par la mort de Jean Sobieski. Il eut
à passer au milieu de deux escadres ennemies, en nombre
double et triple de la sienne. Il échappa à ce double écueil
avec son adresse et son bonheur ordinaires. Le prince,
après avoir félicité Jean Bart sur son habile manœuvre,
avait ajouté : « C'est un vrai coup de maître que d'avoir
pu ainsi passer à la barbe de ces gens-là; car je crois,
chevalier, que s'ils nous avaient attaqués, nous courions
grand risque d'être pris. — Impossible, monseigneur ! ré-
pliqua vivement Jean Bart. — Et comment auriez-vous
fait? — Plutôt que de me rendre, plutôt que de nous voir
tomber au pouvoir de l'ennemi, j'aurais fait sauter le vais-
seau. Mon fils avait ordre de se tenir à la sainte-barbe,
pour y mettre le feu au premier signal. — Mais le remède
eût été pire que le mal, reprit le prince un peu effrayé. Je
vous déiénds, monsieur Jean Bart, d'y recourir tant que je
serai sur votre bord. »
L'escadre arriva heureusement à Dantzick; mais trop tard
LES MARINS ILLUSTRES.
tô
quant au but politique de l'expédition. Toutes les chaiiccN
de rélectiou avaient tourné à l'avantage du graud-élecleur
de Saxe. Le prince de Conti, peu confiant dans le parti
qui l'appuyait, jugea prudent de se désister de sa candi-
dature, et "Jean Birt le ramena eu France.
Dans le même temps (septembre et octobre 1697) se si-
gnait la paix de Riswick, qui mettait un terme, ou plutôt
qui n'apportait qu'une trêve de quelques années, à l'éter-
nelle rivalité de la France et de l'Angleterre. Cette paix
fit rentrer tous les vaisseaux dans les ports, et laissa no-
tamment sans occupation l'escadre de Flandre. Rentré à
poste fixe au milieu de ses concitoyens, Jean Bart se con-
.snla facilement, dans les douces joies de la famille et de
l'amitié, de l'oubli où le gouvernement de Versailles pa-
rut le laisser pendant plusieurs années.
Cependant la succession d'Espagne , après la mort de
Charles II, el l'avènement d'un pctit-fîls de Louis XIV 1 1)
à la couronne de ce pays (1700), avaient rallumé, plus ar-
dents que jamais, les brandons mal éteints de la guerre dans
l'Europe occidentale. Jean Bart, encore dans toute la force
de l'âge et dans toute la maturité de son génie, allait ren-
trer dans la carrière active, lorsqu'il fut subitement enlevé
à la gloire et à son pays par une attaque de pleurésie. Il
mourut dans sa ville natale, le 7 avril 1702, n'ayant pas
enciire accompli sa cinquante -deuxième année. La mort
fut deux fois injuste envers ce brave marin : d'abord pour
l'avoir atteint si jeune encore; ensuite pour ne l'avoir pas
frappé en pleine poitrine dans le tumulte d'un combat à
bord, comme lUiyter, ce glorieux maître dont il avait été
un si digne élève !
L'auteur d'une élégante et attachante Histoire mari-
time de France, M. Léon Guérin, a tracé du héros dun-
kerquois un portrait qui nous a paru touché de main de
maître, et que nous reproduisons comme résumant d'tuie
manière plus saisissante que nous ne saurions le faire
nous-mêmes les divers traits épars dans notre faible es-
quisse :
« Il n'était personne qui ne se plut à dire , même à la
cour : c( J'ai vu Jean Bart. » Homme capable de concevoir
et d'exécuter les plus grandes choses avec un héroïsme et
«ne habileté extraordinaires, sa modestie, après le succès,
ressemblait presque à de l'indifférence. Peu lui importait
qu'on usurpât sur lui la gloire du résultat, s'il avait en
lui-même la conscience de l'avoir méritée. Sa franchise
était égale à sa valeur; mais la timidité de ses manières et
de son langage, quand il était dépaysé, c'est-à-dire quand
il n'était plus sur son bord ou au milieu de ses Dunker-
quois, avait pour l'observateur, ami des contrastes, un
cachet plein de charmes; car il n'est rien qui séduise
comme la force du lion se voilant , dans les temps ordi-
naires, des généreuses apparences de la douceur, presque
de la faiblesse...
« Au physique, le héros dunkerquois avait une véritable
tète flamande, aux cheveux et au teint blonds, aux yeux
d'un bleu limpide, aux traits arrondis et respirant la bon-
homie.
« Comme caractère privé , c'était un homme affable ,
d'une douce familiarité, sincèrement religieux, la provi-
dence des malheureux quand il revenait de ses courses ;
oubliant sa propre personne, et, parfois même, sa famille,
qu'il laissa pauvre, pour secourir ceux qui s'adressaient à
son intarissable commisération.
« Tel était Jean Bart, le marin le plus populaire, non-
seulement de son temps et de la France, mais de tous les
temps et de tous les pays. »
BliAKE (RoBEr.T), amiral anglais, né à Bridgewater
en 1597; mort en 1057.
Le baron de Sainte-Croix, dans sa remarquable Histoire
des Progrès de la puissance nacale de l'Angleterre, n'hé-
site pas à proclamer Robert Blake comme le plus grand ami-
ral que cette nation eût alors vu nailre dans son sein. Ceci
était écrit en 1780. Ce célèbre capitaine a donné, de son
(1) Philippe lie France, duc d'Anjou, second fils du daupliin.
11 coinmençj, sous le nom de Pliibppe V, la dynastie des Bom-
bons d'Espagne.
temps, un éclatant démenti au préjugé qui a fait passer en
force d'axiome, que, si la naUirc fait les généraux de
terre, et si l'occasion les improvise, il n'y a que l'expé-
rience et le temps qui puissent faire les amiraux. Blake avait
cinquante ans lorsqu'il prit le commandement des flottes
de sa patrie, el, jusque-là, il n'avait jamais servi que sur
terre (1).
L'aristocrate et royaliste Clarendon , dans son Histoire
de la Re'bellion, c'est-à-dire de lépoque d'Olivier Crom-
well. nous apprend que R. Blake était un homme d'une
médiocre naissance, à qui son père, bourgeois de Bridge-
water. avait laissé une fortune assez considérable pour lui
permettre de vivTe en gentleman, indépendant et sans tra-
vail. Il en profila pour se procurer les avantages d'une
bonne et solide éducation. Il étudia dans l'université d'O.x-
ford, où il prit le grade de maître es ai'ts. Ses études ter-
Robert Blake,
minées, il s'établit à Bristol , où il vécut assez obscuré-
ment, cultivant, par manière de distraction, les sciences
nKilliémaliques et la philosophie. II ne commença à se
mettre en évidence qu'au moment où vinrent à surgir en-
tre Charles I" elles Communes, les querelles qui abouti-
rent à la catastrophe de Whitehall i2). Blake, qui penchait
vers les idées républicaines, se rangea alors ouvertement
parmi les adversaires de la cour. Ce même Clarendon, cjue
nous citions tout à l'heure, assure que le futur amiral
d'Olivier Cromwell était un homme mélancolique, chagrin,
très-frondeur de sa nature. « Il passait, dit-il, la plus
grande partie de sou temps avec des parasites, qui anproii-
vaient ses caprices et la liberté avec laquelle il déclainait
incessamment contre la licence des temps et l'autorité de
la cour; et ceux qui le connaissaient à fond, découvrirent
qu'il avait l'esprit antimonarchique, alors même qu'on ne
soupçonnait pas encore que le gouvernement royal fût en
danger (3). »
(1) L'Angleterre offre un remarquable exemple d'une vocatiou
maritime encore plus tardive, dans la personne d'Edouard Mon-
ti"ne, comte de ï^andwicli. Il était né eu 159o, eut un regmient
ci l'àse de huit ans, et ne fut employé qu'en 1G56 dans la marine,
par ordre de Cromwell, qui l'envoya .avec Blake dans la Me-
.literranée. Sandwich fut nommé vice-amiral d Angleterre, et
perdu la vie à la journée de Solebai (ou Soulliworld). en 1672.
('2 Charles 1", condamné à mort par le Pjrlement, eut la tele
trantliée sur la place de Wliilehall, à Londres, le 9 février 16i9.
(3) Hisloire Je la Rebellicn.
u
LES MARINS ILLUSTRES.
Uuand la guerre civile éclata, en 1642, Biake, déjà ar-
rivé à toute la maturité de l'âge , se mit au service des
Parlementaires, el fut un des plus ardents et des plus ha-
biles lieutenants d'Olivier Cromwell. On le mit à la tète
d'une compagnie de dragons, avec laquelle il se distingua
dans plusieurs affaires. Ce ne fut qu'en 1G47, que le Par-
lement, en disette d'amiraux, car la plupart des officiers
de marine étaient passés au parti royaliste, mit le capi-
taine Blake à la tète de la flotte, en lui donnant l'orare
de chasser des cotes d'Irlande le prince Ruperl, qui com-
mandait la flotte royale. Par les succès qu'il obtint à son
début dans la carrière maritime, Blake prouva que le gé-
nie, en toute chose, est un don inné, qui n'atloiid, pour
se révéler et se développer, que les occasions. Il empê-
cha, pendant cette campagne, les escadres espagnoles et
portugaises de porter aucun secours aux Royalistes.
Le principal mérite de l'amiral Blake l'ut de dédaigner
tout ce qu'on regardait encore de son temps comme les
véritables traditions de la science navale et le ncc plus
ultra do la tactique; science qui consistait principalement
à tenir un vaisseau et son équipage hors de danger. Il pen-
sait qu'en mer, comme partout ailleurs, la fortune aimait
toujours à se déclarer pour les audacieux, a II fit voir le
premier aux marins, dit Clarendon, que les forts bâtis sur
terre, qu'on avait toujours jugés si formidables pour les
vaisseaux, ne servaient qu'à intimider par le bruit, et ne
pouvaient nuire que rarement. U sut inspirer, à ceux qui
combattaient sous ses ordres, un courage et une résolu-
tion à toute épreuve, en leur démontrant, par l'expérience,
de quoi sont capables des gens résolus, en leur enseignant
à combattre sous le feu comme sur l'eau. Et , quoi qu'on
Tait bien imité depuis, c'est le premier qui ait donné
l'exemple de cette espèce de courage maritime, qui ne se
plait qu'aux entreprises hasardeuses. »
Dans la guerre de 1(3 J2, entre l'Angleterre et la Hol-
lande, guerre sur laquelle nous donnerons de plus amples
détails en parlant de Tronip et de Uuyter {voy. ces noms),
DIake lutta avec avantage contre les efforts des plus intré-
pides et des plus habiles amiraux de Provinces-Unies. U
fut assez grièvement blessé dans la seconde affaire du
29 novembre {voy. Tromp); ce qui détermina la retraite de
sa flotte devant celle de Hollande, commandée par l'illus-
tre 'l'ronip. Mais il prit une éclatante revanche au mois de
février de l'année suivante, où, après une lutte gigantes-
que de trois jours (18, 19 et 20 février 1653), il eut l'hon-
neur de voir battre en retraite devant lui la flotte hollan-
daise, commandée par Martin Tromp et Ruyter.
La lettre dans laquelle il rendit compte" au Parlement
de cette triple bataille , dont l'issue attachait à soji nom
une gloire impérissable, commençait ainsi : « Dieu a com-
battu pour nous contre un ennemi que nous avons totalement
détruit en trois furieuses rencontres. Deux jours aupara-
vant, nous étions en prières; et le 18, nous remarquâmes
que Dieu nous apprenait où ils étaient, par le texte de
l'Ecriture qu'on lisait : Pars dcviain, et va ronirc eux.
A peine le chapitre où se trouvent ces paroles eût été ex-
pliqué, que nous aperçûmes, avant l'aube, la flotte enne-
mie. » Ce style doime une idée et de l'esprit du temps et
du caractère personnel de l'amiral Blake. On sait combien
était grande la part du fanatisme religieux dans cette ré-
volution politique, dont Olivier Cromx'vell était l'àmo et le
héros. — La triple victoire de Blake fut célébrée en An-
gleterre par des réjouissances publiques : les honneurs
d'un triomphe, ou figuraient comme principal ornement
les prisonniers hollandais, furent décernés à l'amiral de
la flotte anglaise, et le Parlement ordonna un jour extra-
ordinaire d'actions de grâce.
Pour des causes que nous ignorons, on ne laissa cepen-
dant point à Robert Blake le soin d'achever celte guerre;
il dut céder au général Monck le commadcmeni de la
Hotte, pour aller "châtier les corsaires des cotes Bubares-
qucs. Arrivé avec une escadre devant Tunis, il battit le
fort de la Goulette à coups de canon, franchit le canal,
brûla dans le port six vaisseaux turcs, el, ayant débarqué
avec douze cents hon}mes, il tailla en pièces une armée
de trois mille soldats turcs. .Après cet exploit il visita, de
la même façon, Tripoli et Alger, châtia rudement les for-
bans abrités dans ces repaires, et se fit rendre tous les es-
claves anglais tombés entre leurs mains.
Cromwell, qui faisait une guerre peu loyale, d'ailleurs,
aux Espagnols, chargea Robert Blake, en IG67. de se rendre
avec une escadre aux Canaries, pour y attendre le retour
des galions du Mexique. Leur enlever ces galions, c'était
leur couper le nerf de la guerre. Arrivé en vue de l'ile de
Ténériffe, Blake prend la résolution de pénétrer dans la baie
de Santa-Cruz, où les galions étaient mouillés, sous la
prot(^ction de six ou sept forts et de nombreuses batteries.
Sans tenir aucun compte de ce que cette position avait de
formidable, et profitant de l'avantage du vent, il force,
sous le feu de toutes les batteries ennemies, l'entrée de la
baie, en lançant lui-même des bordées si meurtrières,
que les Espagnols se voient obligés d'abandonner leurs
vaisseaux. La plupart avaient éprouvé de telles avaries,
que Blake reconnut l'impossibilité de les faire sortir de la
baie; il y mit le feu. el les brûla jusqu'à lleur d'eau; et
ce ne fut qu'après les avoir vus tous sombrer avec les tré-
sors qu'ils contenaient dans leurs soutes, qu'il songea à
se retirer. Le vent qui l'avait poussé au fond de la' baie
venant à changer comme par enchantement, le mit rapi-
dement hors de la portée des batteries de la côte, el poussa
son escadre au large. Il sortit, sans avoir perdu un seul
vaisseau, au grand étonnement des Espagnols, qu'il lais-
sait aussi surpris de son heureuse témérité, qu'altérés du
désastre ((u'il venait de leur infliger.
Il donna, en cette circonstance" une bien grande preuve
de la trempe toute romaine de son caractère et de la rigi-
dité de ses principes. Son frère, le capitaine Ilumphrey
Blake, qui commandait un vaisseau pour la première fois,
se montra aussi dépourvu de courage que de talent. L'a-
miral, reconnaissant que son jeune frère n'était pas ne
pour la profession des armes, et qu'il ne pourrait jamais
faire qu'un mauvais marin, n'hésita pas A le casser immé-
diniemcnl et à le renvoyer dans ses foyers. « Ce qui fait
d'autant mieux ressortir ce qu'il y a de beau et d'admira-
b'.e dans cette action, dit son biographe Johnson, c'est
qu'il continua à traiter son frère avec des égards et une
affection toute fraternelle, et lui légua tous ses biens après
sa mort. »
Comme Robert Blake ramenait en Angleterre son esca-
dre triomphante, il fut attamié d'un fièvre scorbutique,
dont il mourut en rentrant à Plymouth, le 17 août 1057.
En recevant la nouvelle de son heureux coup de main
de Santa-Cruz, le Parlement avait ordonné qu'on lui en-
verrait une lettre de remercîment et un anneau orné d'un
diamant de la valeur de cinq cents livres (douze mille fr.).
Ces honneurs furent changés en des obsèques solennelles
et magnifiques. Son corps fut d'abord transféré à Green-
wieh, d'où il fut conduit, avec beaucoup de pompe et de
cérémonie, à Westminster pour être inhumé dans la royale
abbaye. On sait que Westminster est à la fois le Saint-De-
nis el le Panthéon de l'Angleterre, el la carrière de Bbikc
avait été assez glorieuse pour t|u'on lui en accordât les hon-
neurs.
Le patriotisme de Blake s'élevait jusqu'au dévouement le
plus absolu et ne reculait devant aucun sncrillce. < Le bien
et l'honneur de son pays, dit Johnson, lui paraissaient
préférables à toute chose; il n'était rien qu'il ne se crût
obligé de leur sacrifier, et, quand il avait satisfait à ces
.grands intérêts, il s'abandonnait volontiers aux affections
domestiques. Sa conduite envers les ennemis vaincus fut
toujours celle d'un homme plein de douceur et d'huma-
nité. »
BOUROOVIVAIS (Bertband-Frakcois, Maué, comie
DE La), né à Saint-Malo (Ule-et-Vilainc), lé 11 février 1099,
mort en 1751.
« Maué de La BouiiDOKPiAis, a dit Voltaire, était, comme
les nu(|uesne, les Bart, les Dnguay-Trouin, capable de
faire beaucoup avec peu. et aussi intelligent dans h: com-
merce (juc dans la marine... Cet homme, à la fois négo-
ciant et guerrier, vengea l'honneur du pavillon français en
Asie (I). » Cet éloge a besoin d'être complété; car le gou-
(1) l'récis du iiécie de Louis XV, ch. xïUt.
LES 5IAR1XS ILLUSTRES.
lî
verneiirde Bourbon et de l'Ile-de-France, le viiinquiiir de
Kegapatnam et de Madras, a prouvé qu'il n'était pas moins
e.^spirl dans la mécanique, dans l'art des cunslruclions na-
vales et des forlificalions. dans la tactique des armées de
terre, que dans la science du marin. Lt pourtant il avait
commencé à naviguer dés l'âge de di.\ ans , pt toute son
éducation avait dû se faire à ijord des navires sur lesquels,
avant sa diï-neuvicme année accomplie, il avait déjà par-
couru toutes les mers du Sud, du ?iorà et du Levant. Il est
vrai que, chez lui, la plus gr.inde facilité de conception
s'unissait à une grande opiniàlrelé de imvail.et que, dés son
plus jeune âge, il avait contracté l'halilude de ne jamais
donner plus de deux ou trois heures consécutives au som-
meil. Dans ses nombreuses et longues traversées sur les
bâtiments de commerce qui faisaient la traite de Sainl-
Malo aux Indes-Orientales et aux iles Philippines, il s'était
quelquefois renconlré avec des hommes instruits, qui s'é-
taient plu à cultiver son heureuse aptitude pour les éludes
malhématiques et les sciences exactes, et il avait profité
avec avidité de leurs leçons.
A vingt ans, La Bourdonnais entra, en qualité de lieu-
tenant, au service de la Compagnie française des Indes-
Orienlales. Cinq ans plus tard, il était promu au grade de
capitaine, juste prix aes qualités éminenles qu'il avait dé-
ployées au profit de la compagnie. En cette qualité , en
IT'JS, il fit partie d'une expédition dirigée contre .Mahé,
sur la côte du Malabar, et contribua plus qu'aucun autre,
par les ressources de son génie, au succès de celte expé-
dition. Il quitta, peu de temps après, le service de la Com-
pagnie, et arma pour son propre compte dans la mer des
Indes. Les succès répondirent à l'habileté, à l'intrépidilé
qu'il déploya dans cette entreprise, et il put revtnir en
France, possesseur d'une fortune qui le mettait à même de
se procurer toutes les jouissances d'une existence de grand
seigneur ou de traitant enrichi; mais il avait une ambition
plus grande et plus noble, et il sollicita l'honneur de se
rendre utile à son pays, autrement qu'en dépensant fas-
tueusemenl les trésors qu'il avait rapportés de la mer des
Indes. Eu 1733, La Bourdonnais fut nommé gouvcineur
général des iles de France et de Bourbon, qui se trouvaient
alors comjirises dans le privilège de la Compagnie des In-
des, quoique se rattachant géogiMphiquement au continent
d'.\frique.
(( Dés que La Bourdonnais fut arrivé dans les îles de son
gouvernement, dit .M. Léon Guérin, il les étudia à fond.
Son heureuse pénétration, son infatigable activité abrégè-
rent le travail. Il établit partout la discipline et la subor-
dination, maniant avec autant d'adresse que de sévérité
des esprits fougueux, et qui jamais encore ne s'étaient vus
retenus dans les bornes du devoir et de l'obéissance. -Vprés
avoir réglé les intérêts moraux, comme eut fait un légis-
lateur consommé, il prit soin, en bon père, des intérêls
matériels des colons. Le premier, il dota h s iles de France
cl de Bourbon de leurs plantations de cannes à sucre, et
il établit des raffineries qui produisirent presque immé-
diatement ,i la Cimipagnie des Indes des sommes considé-
rables. 11 fonda aussi des fabriques de coton et d'indigo,
fît cultiver le riz et le blé poiir la nourriture des Euro-
péciis, et naturalisa aux îles orientales de l'Afrique, pour
ta subsistance des esclaves, le manioc, qu'il avait apporlé
du Brésil. .Manquant d'ingénieurs et d'architectes, Li Cour-
donnais se fît l'un et Faulre, et bientôt des maisons, des
hôpitaux, des magasins, des arsenaux même, s'élevèrent à
la place des cabanes, avec do bonnes fortiGcations pour
protéger le tout; des communications furent ouvertes, des
canaux creusés, des ponts, des aqueducs, un porl et des
quais construits comme par enchantement.
H .\vant l'arrivée de La Bourdonnais on ne savait, û l'Ue
de France, ce que c'était de radouber ou de caréner un
vaisseau, les habitants, qui avaient de petites embarca-
tions pour aller à la pèche, étaient incapables d'y faire
par eux-mêmes la moindre réparation, et n'attendaient rien
que du secours des ouvriers qui, de hasard, relâchaient
sur leurs côtes. L'intelligent gouverneur, dont le coup
d'oeil avait deviné dans llle-de-France une émule possible
de la colonie hollandaise de Batavia, un entrepôt commode
et sur pour la Compagnie française des Indes-Orientales,
encouragea de toutes ses forces les colons à le seconder.
11 1)1 chercher, voitnrer. façonner tous les bois propres à
la marine, et, en moins de deux ans, il eut tous les maté-
riaux qu'il désirait ;i sa disposition... Bientôt les ouvriers
de riK-de-France furent en état de doubler et radouber,
non-seulement les bniiments de leurs côlcs, mais encore
ceux qui venaient d'Europe. On ne s'en tint pas ià. Un
beau brisantin , navire de bas bord , avec un grand mât .
un mât de misaine et un mât de beaupré, plus en usage
pour le commerce que pour la guerre, quoique Ires-pro-
pre à faire la course, fut entrepris avec un plein suc-
cès par La Bourdonnais, qui lui fit succéder immédiate-
ment, sur le chanlier, un bâtiment de cinq cents tonneaux.
Le port de l'Ile-de-France ne tarda pas à être en aussi
bonne renommée, pour la construction des vaisseaux, que
celui de Lorieut... C'est ainsi quu l'Ile-de-France et celle
de Bourbon, hier encore presque dédaignées comme d'inu-
tiles rochers, devinrent en quelques jours l'orgueil de la
mer des Indes, l'objet de la jalousie et de l'ambition des
Anglais et des Hollandais (I). »
(lui le croirait 1 ces prodiges d'un génie créateur n'eu-
rent pas de succès en France. Les étroits financiers, qui
dirigeaient à Paris les spéculations de la Comiagnie des
Indes, ne furent frappés que des dépenses de premier éta-
blissement: ils les trouvaient ruineuses; ils remochaient
au gouverneur de ne pas assez prendre soin de leurs divi-
dendes et de trop sacrifier le présent à l'avenir. La Bour-
donnais fut obligé de se justifier. Ou alla même jusqu'à
l'accuser d'administrer beaucoup plus pour son intérêt
personnel que pour celui de la Compagnie. Un des direc-
teurs ne craignit pas de lui demander un jour comment,
ay.int si bien fait ses propres affaires, il avait si mal con-
duit celles de la Compagnie. Il répondit fièrement à cette
outrageante question : « C'est que j'ai fait mes affaires se-
lon mrs lumières , et celles de la Compagnie d'après vos
instructions. » Il faut reconnaître, toutefois, nue le gou-
vernement lui rendit plus de justice, en lui délivrant un
brevet de capitaine de frégate dans la marine rovate
(1741).
Cependant, la politique de la paix à tout prix avait cessé
de présider exclusivement aux conseils du gouvernement
de la France, depuis que le vieux cardinal Fleury n'était
plus. En I74i, un an après la mort de ce Ires-pacifique
minisire, qui sacrifiait à la paix, avec la même facilité,
l'honneur de la couronne et l'intérêt du pays, la France
s'était vue obligée de déclarer la guerre à l'Angleterre et
â l'Autriche. « La France ni l'Espagne, dit le philosophe
de Ferney, ne peuvent être en guerre avec l'Angleterre,
que celte secousse donnée à l'Europe ne se fasse sentir
aux exlrémités du monde (2). » Celait aussi l'opinion de
La Bourdonnais. Se trouvant à Paris au moment de la
rupture, il proposa au gouvernement un projet qui devait
avoir pour résultat d'assurir, pendant la guerre, l'empire
de la mer des Indes â la France. « Convaincu, dit Haynal,
nue colle des deux nations qui serait la première en armes
dans l'Inde aurait un avantage décisif, il demanda une es-
cadre qu'il conduirait à l'Ile-de-France, où il attendrait le
commencement des hoslililés. Alors il devait partir de
celte ile et aller croiser dans le détroit de la Sonde, par
lequel passent la plupart des vaisseaux qui vont eu Chine,
et tous ceux qui en reviennent. Il y aurait inlerceplé les
bàlimcnts anglais et sauvé ceux de son pays. Il s'y serait
même empare de la petite escadre (|ue rAiiglelerrc envoya
dans les mêmes parages, et, maître des mers de l'Inde, il
y aurait ruiné tous les établissements anglais. «
Le ministre de la marine, Maurejias, parul comprendre
la grandeur de ce projet et l'accueillir avic fivcur. L'es-
cacfre que demandait La Bourdonnais lui fut même accor-
dée. Mais la Compagnie des Indes, qui n'avait pas été préa-
laliloment consultée, s'offensa d'abord du procédé, et s'ef-
frava ensuite d'une entreprise dont les dépenses allaient
pes"er sur elle, et dont La Bourdonnais aurait seul toute la
gloire et, suivant elle, tous les profils. Elle prétendit qu'uu
(l) Hisl. maril. de Frana, t. II, cli. vu, deuxième édition,
1844.
l2j Voltaire, Précis du siècle de Louis XV, ch. xivii
16
LES MARINS ILLUSTRES.
Irailé avec l,i Coinii.igiiic niiglaisu lui assiirail une ueulra-
lité complète dans l'océan Indien. Bref, elle fit si bien, que
l'escadre fui rappelée. Mais qu'arriva-t-il ? c'est qu'au pre-
mier signal de guerre, le gouvernement de Saint-James,
qui n'était pas assez mal avisé pour sacriGer les grands
intérêts de la politique aux petites vues d'une société de
marchands, envoya dans la mer des Indes une escadre, et
celle-ci lit main basse sur tous les bâtiments français na-
viguant dans ces parages sous la foi de cette neutralité
dont s'était si naïvement bercée notre Compagnie des Indes.
« La Bourdonnais, dit encore l'auteur qiie nous venons
de citer, fut touché des inepties qui causaient le malheur
de l'Etat, comme s'il les eut faites lui-même, et il ne son-
gea qu'à les réparer. A force de soins, de constance, de
ressources de toute espèce, dont personne ne s'était avisé
avant lui; sans magasins, sans aijrés, sans équipages ni
officiers de bonne volonté, il parvint à former une escadre
composée d'un vaisseau de soixante canons, et de cinq na-
vires marchands armés en guerre (1). »
C'est avec cette escadre improvisée que La Bourdon-
nais osa se mettre à la recherche de l'escadre anglaise,
forte de six vaisseaux de guerre. 11 la découvrit le ii juil-
let 1740, à cinq heures du matin, à la hauteur de Néga-
patnam, dans le golfe du Bengale.
(( Le temps était serein, la mer belle, et il faisait un
petit frais (2j. Les vaisseaux anglais, plus fins manœu-
vriers et meilleurs voiliers que ceux qui avaient été si hâ-
tivement construits par les Français, conservèrent avec
soin l'avantage du vent. La Bourdonnais, perdant l'espé-
rance de le pouvoir gagner, mit en travers tous ses hu-
J.^'.BL^v^''■L.
VAchiUe, monté par La Bourdonnais, tira à lui seul mille coups de cnnon dans moins de deux heures.
niers(l), pour attendre l'ennemi dans quelque position
que ce fût. Mais lus Anglais, voulant apparemment tàter
le feu de leurs adversaires et étudier les mouvements de
ceux-ci avant do se livrer, n'arrivèrent que sur les quatre
heures du soir, afin de pouvoir fuir à la faveur des ténè-
bres si lé combat leur devenait désavantageux. La Bour-
donnais les laissa tirer les premiers; mais il leur riposta
avec un tel élan, que le commandant anglais (Peyton), qui
avait assisté à plusieurs actions, avoua qu'il n'en avait ja-
mais vu une aussi chaude. L'ÀchiUc, monté par La Bour-
donnais, tira à lui seul mille coups de canon dans moins
de deux heures; et cependant, comme il était contraint de
prêter toujours le même côté, il n'y avait que vingt-cinq
de ses pièces qui pussent jouer, tandis que les vaisseaux
anglais, virant sur une même ligne avec une vitesse admi-
ratle et sans perdre un pouce d'espace, se servaient tout à
(1) Ce sont les principales voiles d'un vaisseau, les meilleures,
les mieux iilacces et les plus utiles: elles se placent aux deux
niàts de hune, celui du milieu {grand mal de hune) cl celui de
l'iivant (pelll ni'ilde liune), et prenncntles noms de^icfif et grand
hunier, suivant le mil auquel elles appartiennent.
l'aise de leurs deux batteries. Mais l'activité du feu sup-
pléait, du côté des Français, li l'infériorité du nombre des
canons. L'artillerie de LÎi Bourdonnais était garnie de pla-
tines de fusil appliquées à cûté de la lumière, et, par ce
moyen et celui d'un bout de ligne attaché à la gâchette,
que le pointeur tirait aussitôt que le mouvement du na-
vire mettait la pièce de canon vis-à-vis de son objet, le feu
avait la promptitude du coup d'œil. Celte invention, duc à
La Bourdonnais lui-même, ne contribua pas peu à faire
pencher le sort des armes en faveur des Français. Autant
ceux-ci se montrèrent empressés d'en venir à l'abordage,
autant leurs ennemis cherchèrent à l'éviter. Le comman-
dant anglais ne se laissa jamais approcher qu'à portée de
mitraille. Toutefois, après trois heures de combat, son es-
cadre, affreusement maltraitée, profita de la nuit pour hâ-
ter sa fuite, tandis que La Bourdonnais, tous ses fanaux de
comliat allumés, la poursuivit encore à travers une épaisse
obscurité. Peylon s'était allé réfugier dans la baie de Trin-
(1) lîaynal, Uist. iihilos. et polit., clc , I. IV.
(2) llans la langue maritime, petit frais signifie venl léger.
LES 31Ai;L\S ILLISTI',ES.
\:
queinalé, à l'ilc de Ceylan. La Romduunais avait résolu de
le relancer jusque dans sa rclraile et d'y brûler ses \;iU-
seaux; mais l'Anglais, prévenu à temps' de ce projet, i^rit
les devants et disparut tout à fait. La mer des Indes fut
aux Français (1 1. »
On voit combien la Compagnie française des Indes avait
malheureusement spéculé , en fiisant enlever a La Bour-
donnais les movens d'obtenir ce glorieux résultat deux ans
plus tôt !
Cinq mois après le combat de Négapatnam, La Bourdon-
nais débarquait (là septonibre ITBô) sur la plage de Ma-
dras, établissement anglais rival de Pondichéry, et à qua-
tre-vingt-dix milles de distance sur la même côte. Le
20 septembre au matin, le gouverneur anglais de la place,
effrayé des ravages de son artillerie, lui faisait demander
quollc rançon il entenda t exiger pour se retirer : a .\llez
dire à celui qui vous envoie, répondit avec indignation le
ciipitaine français, (|ue l'honneur n'est pas une chose qui
se vende. Je suis venu devant Madras pour y arborer le
drapeau de la France, et ce drapeau y sera arboré ou je
mourrai sous ses murs. » En conséquence de cette flére
ré|:onse, il envoya demander à bord de ses vaisseaux des
hommes de bonne volonté pour monter sans plus de re-
tard à l'assaut. Il en trouva beaucoup plus qu'il -.l'en fal-
lait ; soldats et matelots se disputaient l'honneur de la
première escalade. Mais les .\nglais rendirent celle noble
émulation inutile, eu apportant les clefs de .Madras au
vainqueur de Négapatnnm. La Bourdonnais fit son entrée
dans la ville lihinche (I) le '21 septembre, à la tète d-
quinze cents Français; sur les tours du fort Saint-Georges,
Allez dire à celui qui vous envoie que I honneur n'est pas une chose qui se vende.
qui défendait la ville, le pavillon fleurdelisé fut substitué
à celui d'.Angleterre, et salué de vingt et un coups de
canon.
Cette satisfaction donnée à l'honneur national français,
les .\nglais s'étaient réservé la faculté de se racheter'eux
et leur établissement; concession que La Bourdonnais leur
avait faite en conformité des instructions qu'il avait reçues
de son giiuvernement, et qui portaient, en termes formels,
qu't( ne garderait aucune des conquêtes qu'il pourrait
faire dans l'Inde. Le prix de la capitulation fut fixé à onze
cent mille pagodes, représentant environ neuf millions de
la monnaie de France du temps.
Mais l'intervention d'un homme qui prétendait au mo-
nopole de tout ce qui pouvait s'accomplir de grand et de
glorieux au nom de la l'rance, dans l'luilou<taii, rendit ce
brillant succès de La fiourdiuinais stérile pour >on pays et
funeste pour lui-même. Dupleix, gouverneur général des
Indes à Pondichéry, homme d'un vaste génie d'ailleurs,
ne pouvait voir sans jalousie le gouverneur de fiourbon et
de l'Ile de France rivaliser aveclui, dans l'Inde, de re-
(1) l.éon Guérin, ouvrage et lieu cités.
40 f"^ — lu; SuMibsn t C'V radlrbilk, <
nommée et d'iniluence. Il ue vit dans la prise de Madras
par son rival, qu'il avait la prétention de traiter en subor-
donné, qu'un larcin fait à sa gloire. Il soutint qu'une fois
tombée au pouvoir des Français, Madras était entrée dans
sa juridiction, et que La Bourdonnais avait outre-passé ses
pouvoirs en traitant du rachat de la ville conquise. II dé-
clara que la capitulation ne serait pas exécutée, et elle ne
le fut pas en effet.
La Bourdonnais lutta vainement, pendant trois mois,
)iour l'honneur de sa signature, qui était celle de la
France, et pour le véritable intérêt du pays. Accablé de
dégoûts, et déplorant les tristes résultats de l'aveuglement
et "de l'injuslicc qu'il a rencontrés sur sa route, il rentre
à l'Ile de France, au mois de décembre, pour y apprendre,
de la bouche même de son successeur, qu'on lui a retiré
son go;ivernciiient. A la prière du nouveau gouverneur,
il accepte la mission périlleuse de conduire jusqu'à la
Martinique, à travers les escadres anglaises qui tenaient
(1) Dans les Indes, les établissements cuiopéens sont renfer-
més dans une enceinte particulière qu'on appelle la ville blanche ;
tamlis que les indi^'èues occupent une autre enceinte appelée la
ville noire.
18
LES MARINS ILLUSTRES
la mer. six vaisseaux de la Compagnie destinés pour l'Eu-
rope. 11 échappa aux escadres eunemies, mais non à la
tempête qui l'assaillit au passage du cap de Bonne-Espé-
rance et dispersa ses vaisseaux; il n'en put ramener que
trois à la relâche qui lui avait été assignée.
Embarqué, sous un nom supposé, à bord d'un bâliment
hollandais qu'il avait pris dans l'ile Sainl-Euslache, il fut re-
connu à Fali'nouth, où Icbâtimentétail venu toucher, et con-
duit à Londres comme prisonnier de guerre. L'Angleterre, il
faut bien le reconnaître, ne se montra pointa demi généreuse
envers son illustre prisonnier. On lui donna la ville pour
prison. La Compagnie anglaise des Indes, les ministres,
les princes de la Grande-Bretagne, se plurent à lui prodi-
guer des témoignages d'intérêt et d'estime. L'héritier du
trône, le présentant a son épouse : «Voilà, dit-il, madame,
cet homme qui nous a tant fait de mal dans les Indes. —
Ah! monseigneur, reprit vivement La Bourdonnais, en
m'anuonçant ainsi, vous allez me faire regarder avec hor-
reur. — Ne craignez rien, répliqua le prince, on ne peut
qu'estimer l'oflicier qui sert bien son roi, et qui fait la
guerre en ennemi humain et généreux (1). »
Les choses se passaient bien autrement à Paris , où des
mémoires arrivés de Pondichéry dénonçaient le coloni-
sateur de l'Ile de France elle vainqueur de Madras comme
un traître lâchement vendu aux intérêts des ennemis de
son prince et de son pays. Brûlant d'aller confondre ses
calomniateurs, La Bourdonnais obtient, sur parole, de
jiasser en France. Il se rend directement à Versailles, et
demande des juges avec le calme et la fierté d'un homme
fort de son innocence et qui croit encore à la justice. La
nuit même, en vertu d'un ordre du roi, il est arrêté et jeté
à la Bastille !
On l'y laissa languir trois .ins durant, privé de toïte
communication avec sa famille, en proie à toute.'s les souf-
frances de la plus odieuse et de la plus dure captivité.
Mais c'était une de ces âmes fortement trempées, supé-
rieures à la douleur physique comme à la souffrance mu-
rale, et qui conservent toute leur énergie et toute leur
liberté, en dépit de l'alYaissoment du corps et de l'étreinte
des chaînes matérielles, La Bourdonnais employa les lon-
gues heures de sa prison à rédiger ses Mémoires. Il y .joi-
gnit une carte de sa composition, établis.sant avec préci-
sion la topographie respective des ilcs de France, de
Bourbon et de Pondichéry, afin d'en faire ressortir aux
veux l'indépendance réciproque des deux gouvernements.
Mais comme on lui avait refusé les moyens matériels
d'exécution, son génie inventif fui obligé d'y suppléer, et
les procédés qu'il employa attestent à la fois les ressources
de son esprit et sa patience. « Des mouchoirs gommés avec
de l'eau de riz furent son papier; il composa son encre
avec de la suie et du marc de café; un sou marqué, re-
courbé et assujetti sur un morceau de bois, devint une
lilume et un crayon entre ses doigts. Il n'eut besoin que
de ses souvenirs pour dresser sa carte avec la plus exacte
justesse (2). »
Le jour de la justice devait pourtant luire , enfin , pour
ce grand homme si méconnu et si horriblement persécuté.
La Bourdonnais apprit, au bout de trois années de tortures
physiques et morales, qu'un jugement solennel avait pro-
clamé son innocence, et il vit enfin les portes de la Bas-
tille se rouvrir devant lui, pour le rendre à la lumière et
à la liberté. Mais une affreuse paralysie avait déjà fait de
son corps un demi-cailavre, et sa grande âme, qui n'avait
pas succombé aux coups de l'infortune la plus profonde,
ne put résister aux émotions de la joie et du triomphe. Il
mourut le 5 février 1751, le lendemain même de sa sortie
de la Bastille.
La cour ne crut devoir offrir aucune réparation à la fa-
mille de l'homme qu'elle avait si légèrement sacrifié à ses
envieux. Sa veuve et ses enfimts n'eurent d'autre consola-
liiin que de l'entendre priclamer d'une voix unanime, par
l'opinion puhlicpie, le vengeur de la France dans les Indes
ot la victmic de l'envie (3).
(1) llisl. marit. ,k France, t. 11, p. 27G, édit. de 1844.
(2) li.('.u('M-in,<mvr;ige cité
^3) Volluiro, ouvrage cité.
CAtiSABD (Jacqïïes), né à Nantes, en 1G72; mort
en 1740.
C'était en 1735 : le jeune, timide et indolent Louis XV
régnait dans les petits appartements de Versailles en vé-
ritalile roi fainéant; le gouvernement de la France était
tombé dans les mains octogénaires du cardinal Fleury,
auquel les âpres querelles d'Eglise, suscitées par la bulle
Unigcnitus, ne laissaient guère le temps de songer aux
affaires d'Etat; Maurepas était censé administrer la marine
française, en la laissant tout doucement mourir, en même
temps que nos vaisseaux, délaissés, pouifissaicnt dans
les ports. De ces hardis et intrépides officiers qui avaient
fait la gloire de notre Hotte sous le règne précèdent, bien
peu vivaient encore : les moins vieux, les plus valides, se
tenaient tristement les bras croisés depuis l'humiliante
paix d'Ulrecht, depuis vingt ans. Cependant, une velléité
de restauration maritime s'était i-éveillée tout à coup dans
le conseil du petit-fils de Louis XIV. Duguay-Trouin, lieu-
tenant général des armées navales qui n'existaient plus, ve-
nait d'être chargé de former une escadre de seize vaisseaux
et de quatre frégates pour rappeler enfin aux Anglais, qui
affectaient de ne pas s'en douter, qu'il existait encore une
marine française. Le bruit de cet armement, qui n'eut ce-
pendant aucune suite, avait fait accourir à Versailles une
foule de vieux officiers dont les états de services dataient
de la belle époque des du (Juesne, des Tourville, des Jean
Bart. Us étaient coudoyés par de jeunes aspirants, recom-
mandés par leurs noms à défaut de litres, et qui ne de-
mandaient pas mieux, d'ailleurs, que de renouer les tra-
ditions interrompues de nos gloires maritimes.
Un jour que la foule était grande, dans l'antichambre
royale, de ces héros en disponibilité ou en espérance, on
vit tout à coup apparaître au milieu d'elle un véritable
loup de mer du bon vieux temps : front renfrogné, regard
dur et farouclie, teint bronzé par le soleil et le vent de
mer, altitude fiére, allure brusque et saccadée; un homme,
enfin , sentant la poudre et le goudron. Il passait et re-
passait, taciturne et sombre comme \\n fantôme, au milieu
des Ilots pressés de cette foule brillante et affairée, cou-
doyant tout le monde, sans adresser un mot â personne.
Son costume, qui datait de l'autre siècle et qui trahissait
une pauvreté voisine de la misère, ajoutait encore à l'é-
trangelé de toute sa personne. La surprise était jurande,
parmi les familiers de l'antichambre, qu'on eut laissé pé-
nétrer celte espèce d'ours mal léché jusque dans les ap-
partements du roi. Mais Dnguay-Ti-uuin se trouvait là; il
avait reconnu celui dont là présence donnait lieu à des
commentaires si peu bienveillants, et, s'adressanl à quel-
LFS MAniNS ILLUSTRES.
19
ques-iins des [ilus scnntlalisés comniontalcurs : « Appre-
nez, iiiossicins , Iciii- dit-il, que cet liommc est une des
gloires de notre ni.irine I C'ist le rnpitnine Hassard , le
plus grand homme de mer que la France possède aujour-
d'hui, puisque du Qnesne et Jean Barl ne sont plus. Je
donnerais toutes les actions de ma vie pour une des sien-
nes. Avec un seul vaisseau, il faisait jilus que d'autres
avec une escadre entière. Vous ne le connaissez pas; mais
demandez aux Portugais, aux Hollandais, aux Anglais sur-
tout, s'ils l'ont connu ! »
Et le hèrns malouin, se prccipilant vers Cassard. pres-
sait cordialement dans la sienne la main du triste et ra-
fale capitaine uuntais, dont le front se déridait à peine
sous ei lie iression chaleureuse et sympathique d'un an-
cien frère il'arnies.
C'était liirn le capitaine flassard, celui auquel Louis XIV
avait dit un jour : « Monsieur, vous faites beaucoup parler
de vous: j'ai besoin, dans ma marine, d'un ofOcier Je vo-
tre mérite, et je vous ai nommé lieutenant de frégate. »
Et il lui avait fait remettre en même temps une gratifica-
tion de deux mille livres, afin qu'il put payer honorable-
ment sa bienvenue sur la flotte royale.
Jacques Cassard. fils d'un armateur de Nantes, où il
était né en 1672, venait d'entrer dans sa trentième
année. Formé à la même écide que Duguay-Trouin, il
avait signalé de bonne heure sa grande vocation mai liiine
au service des armateurs de Saint-Malo. En 1007, il avait
accompagné de Puinlis dans son expédition de la mer des
Antilles, rendue célèbre par la prise de Carlhagène d'.inié-
rique sur les Espagnols. Une grande part de l'honneur de
ce succès revenait à Cassard. 11 commandait les galiotes
de bombardement qui firent taire l'artillerie de la place,
et. quand la brèche eut été ouverte, on le vil monter le
premier à l'assaut, à la tète d'un corps de flil>uslicrs de
Saint-Domingue, que Pointis avait recrutés sur sa route.
Au moment où Louis XIV appela Cassard dans la ma-
rine royale, il venait de faire la fortune d'une société d'ar-
mateurs nantais, qui avaient confié à son intrépidité la
conduite d'un vaisseau et de quelques petits bâtiments ar-
més en course. Passé dans l'escadre de Flr.ndre, il eut, à
la tèt(> de sa frégate, nombre d'affaires heureuses, qui
rappelaient les plus brillantts prouesses des Jean Bart et
des Forbin dans !es mêmes parages.
En 170y, époque de disette en France, Cassard fut
chargé par la ville de Marseille de se porter, avec deux
frégates de la marine royale, au-devant d'une tlolle de
vingt-six bâtiments que le corps municipal de cette ville
avait envoyée dans li s ports barbaresques punr en rappor-
ter des blés. Cassard fut obligé d'armer et d'équiper, à ses
frais, les deux vaisseaux mis à sa disposition. Ayant rallié
la (lotte marseillaise d;:ns les eaux de Tunis, il fut ren-
contré le 29 avril, à quelques lieues de la côte, par quinze
vaisseaux de guerre anglais, escortant une flotte marchande
partie de Sniyrne. Sans s'effrayer de la supériorité de l'en-
nemi qu'il a en présence, Cassard n'est préoccupé que
d'une pensée : procurer à son convoi les moyens d'échap-
per aux dangers de cette rencontre, en lui faisant gagner
le large sous l'escorte du plus faible de ses vaisseaux,
tandis que, avec celui qu'il monte, il donnera maille à
partir à toute l'escadre anglaise.
Ce plan dressé, et ses instructions données en consé-
qiiencL', il va se présenter fièrement devant l'escadre en-
nemie, et affronte sans sourciller le feu de toutes ses bat-
teries. C'était un trait d'audace encore inoiiï dans les fastes
maritimes; mais le résultat qui suivit tient du prodige.
Telles furent la vigueur et la précision avec lesi|iielles
Cassard répondit auïeu de ses adversaires, la promptitude,
l'habileté et le bonheur de ses évolutions, qu'il démâta
deux de leurs vaisseaux, en coula un troisième, et força
les autn s à se retirer, après un combat qui s'était prolongé
pendant douze heures!
La flotte marchande qu'escortait Cassard avait eu tont le
temps de se sauver; mais on pense bien que l'intrépide ca-
pitaine n'avait pas soutenu cette lutte de géant sans que son
vaisseau. r£c/a(an(, de soixante canons] eut reçu des bles-
sures profondes et des avaries considérables. Il faisait eau
de toutes parts, et il fallut encore des efforts surualiirels
pour qu'il put gagner, avant de sombrer, Porto-Farira,
dans la régence de Tunis. Les habitants de ce port, qui
avaient été témoins de cette lutte héroïque, reçurent avec
acclamations le brave capitaine français, et s'empressèrent
de lui fournir tous les moyens de refaire son éi|uipage, de
soigner ses nombreux blessés et do réparer son navire.
Il faut bien le dire, le corps municipal de Marseille se
montra peu reconnaissant du généreux dévouement que le
capitaine breton avait déployé à son service. IJiiand il ré-
clama le remboursement des avances qu'il avait faites pour
l'anuemeut de ses deux vaisseaux, on lui répondit jieu gé-
néreusement, peu honnêtement surtout, qu'il ne lui était
rien dû, puisque ce n'était pas lui qui avait ramené la
Hotte. Indigné, exaspéré, comme on peut le penser, de
tant d'ingratitude, il porta sa récl.nmation devant le par-
lement à'Aix, mais il n'en put jamais obtenir un juge-
ment.
Telle fut la source de cette humeur atrabilaire qui, se
développant plus tard sous 1 influence de nombreuses dé-
ceptions du même genre, fit à la longue du glorieux ma-
rin un misanthrope farouche, un être tout à fait insociable:
disposition funeste qui lui aliéna toute bienveillance et
stérilisa, pour sa fortune et pour son avancement, les émi-
nentes qualités dont la nature l'avait doué!
Mais arrivons i l'époque la plus mémorable de la car-
rière maritime de Jacques Cassard.
Louis XIV, à qui ses finances obérées rendaient trop dis-
pendieux l'entretien de l'imposante marine créée par le génie
de Colbert, s'était décidé, dans un but d'économie, à prêter
ses officiers et ses vaisseaux aux armateurs entreprenants
qui se chargeaient d'inquiéter, à leurs risques et périls,
la marine et les établissements coloniaux des Etats avec
lesquels il se trouvait en guerre. C'est ainsi qu'à la fin
de 1711, avec une escadre de vaisseaux de l'Etat armés et
équipés par des particuliers, Duguay-Trouin [voy. ce nom)
avait porté la terreur et la ruine sur les côtes du Brésil,
et emnorlé de vive force la ville de Rio-Janeiro. Comme
il rentrait au port de Toulon , dans les premiers jours de
mars 1712, Cassard en soriait pour une expédition sem-
blable, dirigée contre les colonies tant du Portugal que de
la Hollande et de r.\ngleterre , dans les deux Indes. Son
escadre, armée en guerre aux frais et pour le compte d'une
puissante compagnie de spéculateurs, se composait de
trois vaisseaux et de cinq frégates, tirés de la flotte rovale,
et de deux moindres bâtiments, d'une forme particulière,
appelés du nom anglais de ketchcs, et appartenant aux
armateurs associés. Cette expédition, par son but. était
une véritable campagne de lliiiustiers; mais le génie de
celui qui la dirigeait, et les incidents qu'elle produisit, lui
donnèrent toutes les proportions de la grande guerre.
La première visite de (las«ard fut pour les iles portu-
gaises du cap Vert, c|ui se rattachent au continent afri-
cain. Il ruina complètement Santiago, entrepôt du com-
merce des Portugais avec la côte occidentale d'Afrique. II
y fit un si grand" butin, à ce que disent les Mémoires du
temps, que, pour ne pas surcharger son escadre, il dut
en abanaonner une partie, qu'on évalua à plus d'un mil-
lion de francs.
Cinglant de là vers l'archipel des Antilles, dans l'Océan
anièi'icain, il relâcha à la Martinique pour y déposer les
dépouilles opinies faites aux iles du cap Vert et réparer
ses vaisseaux. Les flibustiers de Saint Domingue, quine
l'avaient point oublié depuis le siège de Carthagène, vin-
rent le trouver en grand nombre, et obtinrent de lui qu'ils
se jiiignissenl à son escadre avec leurs navires si légers à
la course, si audacieux à l'attaque. Accrue de ce renfort,
dont il appréciait la valeur, l'escadre de Cassard était de-
veniit» presque une flotte. 11 se jeta sur les Antilles an-
glaises, et s'empara de vive force des iles de Montserrat
et d'Antigoa, ainsi que de tous les vaisseaux anglais qu'il
trouva dans les eaux de ces iles. Ils lui servirent ;i trans-
porlor à la Martinique rinimense butin qu'il avait re-
cueilli, déduction faite de la part due à ses auxiliaires de
la flibuste.
I.e tour des Hollandais était venu. Cassard se porta di-
rectement sur leur riche établissement de Surinam, dans
la liuyane. La ville, qui s'éléye sur la rive gauche du beau
20
LES MARINS ILLUSTRES
et large fleuve de ce nom, et à vingt milles environ de
son eiiiLoucliure dans la mer, était doublement fortifiée
par le génie de l'homme et par lu nature. Les Hollandais
s'étaient préparés à une vigoureuse résistance : plus de
quatre-vingts pièces de canon di'fendaient l'approcliedu ri-
vage, tandis que, sur les remparts de la ville, plus de cent
trente bouches à feu étaient prêtes à vomir la mort. La
descente était donc aussi difficile que périlleuse, et, pour
surmonter tous les obstacles, il fallait autre chose encore
que du courage et de la témérité. Mais .si Cassard était un
habile marin, il n'était pas un moins habile ingénieur. Ses
connaissances dans cet art. qu'on avait utilisées naguère
pour les fortifications de Toulon, lui furent d'un grand
secours dans cette circonstance. Il prouva, en outre, qu'il
possédait encore à un haut degré le coup d'œil et le génie
du stratégiste. Par une suite 'de combinaisons habiles et
hardies, il parvint à éluder ou à siunionter les plus gran-
des difficultés de son entreprise. .\vec une partie de ses
Le guuverneur dépèclia un porlemenlaiic vers le ciipitaine
français.
forces débarquées sur un point de l'île très-éloigné de
l'embouchure du fleuve, il s'empara de positions impor-
tantes, et se mit en mesure de foudroyer la ville par terre
et par nior.
Les Hollandais se défendirent vaillamment; mais les
bombes de Cassard faisaient tant de ravages dans la ville,
que, prévoyant une ruine totale s'il prolongeait sa résis-
tance, le gouverneur dépêcha un parlemeiitaiie vers le
capitaine français pour lui offrir une rançon. Cassard ac-
cepla cette offre, et fi.'ia la rançon de Surinam .-i deux mil-
lions quatre cent mille livres,' sans aucune restitution du
butin recueilli dans les habitations de l'ile tombées au
pouvoir des Français. Cette rançon , qui représentait une
année du revenu 'de la colonie, 'fut souscrite et acquittée
Sans délai. Les valeurs données furent de l'argent, du su-
cre et des nègres.
.\prcs avoir également mis à contribulion liorbichc et
Askcbe, ou Essequibo, deu.\ autres établissements de la
tiuyane hollandaise, Cassard rentra encore une fois à la .Mar-
tinique, aux acclamations des colons français, émerveillés
de voir s'accumuler dans leur |)orl tant de richesses en-
levées aux ennemis de h mère pairie
Mais les Hollandais avaient aussi des possessions dans
les Antilles; c'est par elles que Cassard crut devoir termi-
ner son expédition. 11 se pré enta d'abord devant l'ilc
Saint-liustache, dont la colonie s'empressa d'offrir sa ran-
çon. Le terrible capitaine n'exigea, cette fois, iju'une
somme très-modérée, parce que la capitulation était allée
au-devant de l'attaque, et que la colonie était pauvre. 11
gouverna de là vers Curaçao, établissement plus considé-
rable et plus riche, mais q'ui ne devait pas être d'une aussi
facile composition.
Curaç .0 avait déjà vu échouer contre elle une tentative
de l'amiral Jean d'Estrées,en 1U78, et les officiers de Cas-
sard cherchèrent à le détourner d'une entreprise ou ils
craignaient de lui voir compromettre sa gloire et la fortune
de son escadre. La ville était forte, défendue par une nom-
breuse garnison et pourvue d'une artillerie formidable.
Belles raisons, vraiment, pour un oseur de la trempe
de notre capitaine ! Cassard démontra à ses officiers que
non-seulement l'entreprise était possible, mais que le
succès était certain. Il déclara que Curaçao lui devait une
rançon de six cent mille livres, et qu'il' ne se retirerait
i pas avant de l'avoir reçue. L'attaque fut donc décidée.
Elle commença, le 18 février 1715, par une descente
opérée dans la baie de Sainte-Croix, à cinq lieues de la
ville, et se termina sept jours après (le '24) par la ca-
pitulation de la place, qui paya, en effet, la rançon de
six cent mille livres fixée d'avance par l'inflexible et ob-
stiné Breton.
Devant Curaçao, comme devant Surinam, Cassard s'était
montré ingénieur plein de res.sources et homme de guerre
consiimmé; car il avait eu à diriger un siège dans toutes
les règles, et à lutter contre les difficultés spéciales d'un
sol tres-accidenté. Eu effet, dans l'espace de cinq lieues
qui séparait son point de débarquement de la ville, il lui
avait fallu franchir des passages dangereux et vigoureuse-
ment défendus, emporter de haute lutte plusieurs postes
avancés, et forcer des retranchements redoutables; il avait
fallu amener de l'artillerie à travers mille obstacles na-
turels, ouvrir des tranchées, élever des batteries, attaquer
et se défendre tout à la fois. Cassard, qui suffisait à tout,
et qu'on retrouvait toujours au poste le plus périlleux,
reçut, dans un des nombreux engagements qu'il eut A
soutenir, une grave blessure au pied, qui ne l'empêcha
pas de continuer à donner des ordres et à veiller à leur
exécution. Il revint une dernière fois à la Martinique pour
s'y rétablir de sa blessure, régler le compte des flibus-
tiers, qui lui avaient été >i utiles, et préparer son retour
en France avec_le produit matériel de ses exploits, qu'on
n'évaluait pas à moins de neuf ou dix millions.
Comme il avait repris sa route vers les côtes de France,
il lit la rencontre d'une flotte anglaise, qu'il attaqua et dis-
persa. En rentrant à Toulon, un peu plus d'une année
après son départ, il y trouva le double brevet decapitaine
de frégate et de chevalier de Saint-Louis. Ce fut à peu
près le seul fruit personnel qu'il retira de sa brillante et
glorieuse campagne. Quant à la part qui lui revenait sur
les dépouilles opimes qu'il avait conquises, il y a toute
apparence qu'elle lui fut bien chiclîement ou bien déloya-
leinent mesurée, puisqu'il est cerlain que, la paix d'Utrechl
l'ayant laissé sans emploi, il se vit réduit à végéter dans
un état voisin de l'indigence. Ce n'est pas ainsi qu'à la
même époque l'Angleterre traitait ses illustres marins,
ainsi (|u'on l'a pu voir à l'arlicle de l'amiral Anson.
Cassard n'eut donc pas )dus à se louer de la générosité
du gouvernement qu'il avait servi bravement, cpie de la
reconnaissance des armateurs i|u'il avait enrichis. On pré-
tend (ju'il fut lui-même l'artisan de son infortune par la
dureté et la sauvagerie de sou caractère, c'est-à-dire qu'on
donne pour excuse de l'injustice dont il fut victime le résul-
tat même de cette injustice. On avait rendu à cet homme,
dont la carrière avait été pleine de dévouement, l'huma-
nité haïssable, et on lui faisait un crime de sa misanthro-
pie! Le ministre Maurepas, pour mettre un terme à ses
incessantes et légitimes réclamalions, s'avise un jour de
lui offrir une maigre pension sur je ne sais ((uel produit
des fermes. « Gardez votre aumône, répond-il fièrement à
une offre si peu généreuse et si peu décente ; je n'en veux
pas. .le ne veux pas (|ue. sous titre de faveur ou de réniii-
nération. on me donne des dépouilles du peuple. Je me
suis ruiné pour le service du roi, je demande seulement
LES MARINS ILLUSTRES.
m
que le roi nie remliourse les trois millions que j'ai avan-
cés pour Ini. » Le minisire le congédia comme un ingrat
nu un maniaque.
Mais le jour même ou nous avons montré le capitaine
Cassard si étrangement fourvoyé dans les antichambres de
Versailles, il parait qu'il fut renvoyé au cardinal Fleury.
L'accueil peu empressé que fit rUniinence au vieux marin
attira sur ses lèvres la trop rude et trop franche expression
de tout ce qui s'était accumulé d'amertume et de colère au
fond de son âme. Il laissa sans doute échapper de ces bru-
tales vérités qu'on ne jette pas impunément à la face des
hommes puissants ((u'elles forcent à rougir. Ce qui est
certain, c'est que le doux et placide cardinal le traila
comme un véritable jan'-éniste, et se prémunit contre ses
visites ultérii'urcs par une belle et bonne lettre de cachet,
en vertu de laquelle Cassard ne sortit de l'audience du
premier ministre que pour aller prendre gile au château
de Ham. Il y mourut de langueur en 1740, oublié de tout
le monde, mais laissant un nom ineffaçablement inscrit
dans les fasies de la marine française.
klC-"^
DORIA (Andiu;). amiral génois, seizième siècle.
« Certes, dit le seigneur de Urantome, en son style peu
élégant, mais presque toujours pittoresque, il faut donner
cette gloire à ce prince André Dopia d'avoir été un des
grands capitaines de la mer qui, possible, ait été de mé-
moire d'homme, voire qui se soit oncques trouvé dans nos
histoires (1). » — Il appartenait à l'une de ces familles
patriciennes dont l'illustration remonte au berceau de la
république génoise. Suivant la remarque du très-grave et
tres-savant historien des républiques italiennes, Sismonde
deSismondi, les chroniques de celle de Gènes ne remontent
pas au delà de l'an 1100. et, dés cette époque, on voit les
Doria y occuper les premières magistratures (2).
André naquit dans la petite ville d'Oneille. Les biogra-
phes ne s'accordent pas sur l'année de sa naissance, qu'ils
n'ont fixée d'ailleurs que d'après l'opinion qu'ils ont adop-
tée sur son âge au moment de sa mort. Brantôme, (|ui
l'avait vu, ainsi qu'il nous l'apprend, résume ainsi l'in-
certitude qui régnait à cet égard : « On lui donnait près
de quatre-vingt-dix ans ou plus lorsqu'il mourut. » Nous
croyons être suffisamment autorisé par les diverses cir-
constances qui se rapportent aux débuts de sa longue car-
rière à ne pas faire remonter sa naissance au delà de 1470.
On nous permettra, en raison du peu d'importance du fait
en lui-même, de ne pas insister plus longuement sur la
probabilité de notre conjecture.
(11 nommes illustres étrangers, dise. XXXV.
(2) Biogriijjliie mnverselle des frères Jllchaud, article Doria.
Conformément aux traditions de sa famille et aux néres-
sités de sgn époque, l'éducation du jeune André Doria fut
toute militaire. .\ dix-neuf ans, il avait perdu son père et
sa mère, et, sous les auspices d'un de ses oncles. Donie-
uico Doria, qui était capitaine des gardes nobles du pape
Innocent VlU, il entra dans ce corps, où il se fit remar-
quer nar un grand amour de la discipline et par une
aptitude rare pour tous les exercices militaires. Après
lii mort du ponlife, en \bO%. il passa au service de la cour
de Naples. « De tous les officiers d'.Alpbonse, dernier roi
de ce pays, il fut le seul, dit un biographe, qui ne l'aban-
donna pas lorsque Charles VIII, roi de France, fit la con-
quèle de ce royaume. »
Pour échappera la conllagration qu'avaient allumée en
Italie les guerres civiles et étrangères, Doria alla faire un
pèlerinage à Jérusalem. Il communia sur le tombeau du
Christ, fut agrégé par les prêtres du Saint-Sépulcre à
l'ordre de Saint-Jean, et il se voua dès lors au célibat.
Au retour de ce pèlerinage, il s'attacha à Jean de la Ro-
vére, duc d'Urbin, frère du pape Jules II, et qui tenait lé
parti du roi de France dans le royaume de ^"aples. Ce gé-
néral, dont la famille avait eu des alliances avec celle du
jeune officier, lui confia la défense de la forteresse de
Rocca Guillclma. Il s'en acquitta avec une bravoure et
une habileté qui furent admirées de ses ennemis mêmes,
et qui lui valurent des témoignages d'estime et d'amitié
de la part du célèbre Gonsalve de Cordoue, contre lequel
il avait combattu.
Après ces brillants débuts dans le service de terre, Do-
ria y renonça cependant pour obéir à une vocation plusspé-
ciale, en se jetant dans la carrière maritime, qui avait déj.i
fait l'illustration de la plupart de ses ancêtres. Comme
marin, il pouvait faire la guerre pour son propre compte;
comme agrégé à l'ordre de Malte, il se vouait exclusive-
ment à la poursuite des corsaires barbaresques. ennemis
du nom chrétien, et il se dérobait ainsi à la triste néces-
sité de prendre un parti au milieu des luttes qui déchi-
raient l'Italie; luttes confuses où toutes les ambitions s'é-
taient donné rendez-vous, où tous les intérêts étaient aux
prises, moins ceux pourtant de l'humanité et de l'indépen-
dance italienne. Pendant plus de quinze ans, avec les ga-
lères qui lui appartenaient, Doria fit la chasse aux forbans
turcs et maures dont la Méditerranée était infestée. Il y
réussit, au grand accroissement de sa fortune et de sa re-
nommée. Il avait pour principal associé et pour lieutenant
Philippin Doria, son cousin, d'autres disent son neveu,
qui joua aussi un grand rôle parmi les capitaines de mer
ae ce temps-là.
Nous ne citerons qu'un trait de cette première période
de la carrière maritime d'André Doria. Le 2.t avril 1519,
en vue de l'ile de Pianosa. dans la nier de Toscane, à la
tête de six galères seulement, il rencontra une escadre de
treize gros bâtiments, commandés par un fameux forban
tunisien, nommé Cadalin-Piaïs. Doria l'attaqua sans hési-
ter, et sut si bien balancer par la supériorité de ses ma-
nœuvres l'infériorité de ses forces, qu'après un combat
aussi long qu'opiniâtre, la victoire se déclara pour lui. Il
s'em]iara de toute la Hotte tunisienne, moins deux galères,
qui s'étaient dérobées au combat pendant l'action.
Cet exploit fixa sur lui l'attention de l'Europe, et les
deux monarques qui avaient fait de l'Italie le théâtre san-
glant et désolé de leur ambition, cherchèrent à l'envi à se
l'attacher. Il donna la préférence à François \", qui s'in-
titulait alors seigneur de Gènes, et qui le nomma général
de ses galères, sous l'amiral Ronnivet : étrange amiral que
ce Bonnivet, qui ne conibaltitjamaisquesur la terre ferme;
mais triste conseilh r surtout, qui ne fit jamais faire que
des sottises à son maitre !
En 1.Î24, Doria battit la flotte impériale sous les côtes
de Provence, et débloqua par mer la ville de Marseille,
que tenait assiégée le connétable de Bourbon, traître à son
pays et à son roi. Les impériaux, dont la Hotte avait été
dispersée, se virent obligés d'abandonner le siège et d'é-
vacuer la Provence pour se retirer en Italie.
On cite, à cette occasion, un trait qui fait honneur à la
loyauté et au désintéressement de Doria. Philibert de Châ-
lon. prince d'Orange, que le connétable avait entraîné dans
22
LES MARINS ILLUSTRES.
sa révolte, était parti d'Espa^jne sur un brisimiiii pour
rejoindre l'armce impériale devant Marseille. 11 rencontre
la llolle de Doria et l'aborde, croyant avoir afl'aire à celle
de l'empereur. Ayant reconnu sa méprise, il offre à Doria
une rançon considérable. — « Vous n'êtes pas mon pri-
sonnier de bonne guerre, lui dit Doria; vous ne m'appar-
tenez pas; mais le roi de France est votre légitime suze-
rain ; mon devoir est de vous renvoyer par devers lui. »
Et il le fit, en effet, conduire à François I", qui eut la
gi-nérosité, moins prudente que chevaleresque, de lui
rendre la liberté sans condition.
Après la funeste bataille de Pavie (lt)25), qui fit tomber
le roi de France aux mains de son rival, Doria conçut le
bardi dessein de délivrer le royal captif, en s'empaiantde
l'escadre qui le conduisait d'Italie en Espagne. 11 informa
François V de son projet, se faisant fort de réussir; mais
ce monarque, qui avait engagé sa parole de chevalier, re-
mercia Doria et lui jirescrivit de ne rien faire. Le roi che-
valier voulut porter intact à Madrid l'honneur qu'il avait
sauvé à Pavie; mais il avait trop compté sur la générosité
de son vainqueur, et il ne trouva à Madrid que l'humilia-
tion de s'entendre dicter des conditions auxquelles un roi
de France ne pouvait souscrire sans honte.
Pendant la captivité de François I", et avec son agré-
ment, Doria passa au service du pape Clément VII, iiui
représentait, dans une certaine mesure, le parti de l'intlé-
pendance de l'Italie. En 1527, il revint au service de la
Trance; le roi lui conféra le titre d'amiral des mers du
Levant, avec trente-si.x mille écus d'appointements. A la
tête d'une Hotte de dix-sept galères, il vint bloquer le port
de Gênes, et fit rentrer cetteville sous la domination fran-
çaise, .i laquelle s'était substituée celle des Espagnols.
f)oria obéissait, dans cette circonstance, à une pensée
toute patrioti(|ue : il comptait user du crédit que ses ser-
vices devaient lui procurer au prés de Français le'', pour res-
tituer à sa patrie une indépendance qu'elle avait perdue
depuis un siècle par le crime des factions. Mais les es-
IH'rances dont il s'était bercé ;'i cet égard furent prompte-
ment déçues ; le dépit qu'il en éprouva le rendit accessi-
ble aux séductions de 1 empereur, qui avait toujours envié
à son rival la possession de cet habile officier de mer. Les
motifs ou les prétextes de défection ne manquèrent pas à
Doria. François h', qui s'était engagé à rendre Savone
aux Génois, loin d'accomplir cette promesse, fit agrandir et
fortifier ce port, et le déclara franc; ce qui en faisait, pour
celui de Gênes, une concurrence désastreuse et une menace
formidable. D'un autre côté, Philippin Doria, que l'amiral
avait envoyé au secours de Laulrcc faisant le siège de Na-
ples; Philippin Doria, qui, dans le golfe de Salerne, avait
remporté une victoire éclatante sur la flotte espagnole,
commandée par Hugues de MoncaJe, avait eu ;i se plainilie
des procédés de Laùtrec. Ce général, trop haut à la main
et voulant impéricr trop, comme dit Brantôme, avait re-
vendiqué avec plus de hauteur qu'il ne convenait tous les
j.risonniers faits par le Génois ; et comme celui-ci s'était
hâté de les envoyer à Gênes, il y avait eu de dures paroles
échangées entre les deux chefs. Il parait, d'ailleurs, que
François I", dont ks finances étaient obérées, n'acquittait
pas très-exactement les termes du magnifique traitement
alloué à son amiral du Levant.
Doria se plaignit avec une certaine amertume. Son lan-
gage fut celui d'un chef plus accoutumé à commander qu'à
obéir, et qui avait le sentiment de son mérite et de sa va-
leur personnelle. 11 rappela ses services avec la dignité
d'un homme qui n'avait rien aliéné de son indépendance.
Ces plaintes, Cères et presque hautaines, firent un grand
scandale à la cour et dans le conseil du monarque. On
trouva que l'amiral le prenait sur un ton qui ne convenait
pas à un sujet; car il semblait avoir oublié qu'en sa qualité
de Génois, il était né sujet du roi de France. Les envieux
avaient donc trouvé l'occasion opportune pour faire tomber
dans la disgrâce un homme qui les écrasait de son inllnence
et de sa renommée; ils s'empressèrent de la saisir. En vain
Lautrec, dont la position critique devant Naples ne pou-
vait se passer de la Hotte génoise, avait-il dèpi'cbéen toute
liàte le sieur de Langey près de François 1°'', pour le con-
jurer de prévenir à tout prix une défection qui ruinerait
ses affaires en Italie. La colère, l'orgueil blessé et sur-
excité par l'intrigue, remportèrent .sur la prudence. Le
chancelier Duprat, ce conseiller funeste auquel l'impré-
voyant François 1" avait dû déjà, eu grande partie, la ré-
volte du connétable de Bourbon, insista avec force, avec
violence même, pour que Doria fût traité comme un traître
et un félon, à son double titre de sujet et de général au
service du roi. « 11 fut donc conclu, dit du Bellay, dans
ses Mémoires, de dépêcherie seigneur de Barbézieux pour
aller à Gênes se saisir tant des galères du roi que de celles
il'Andrè Dorie; faisant ledit Barbézieux amiral sur la mer
de Levant, et destituant André Dorie; et s'il véoit (voyait)
l'occasion, qu'il se saisit dé la personne dudit Dorie. »
Rien n'était plrs facile que de donner un pareil ordre à
Paris ; le difficile était de l'er.éculcr à Gènes. Lorsque Bar-
ijozicux se iirésenia devant l'amiral génois, Doria, quicon-
auissait ù'a.'ance l'objet de sa mission, ne lui laissa pas le
lemps de la lui nolilier. «Je sais, dit-il a l'envoyé de la
cour de France, je sais ce qui vous amène. » Et, lui mon-
irant d un cù'i,é les galères françaises, et de l'autre celles
de Gênes: « Voici les galères dé votre maître, que jsvous
remets; voici celles de ma république, que je conserve;
.iccomplissez le reste de votre ordre, si vous l'osez (1). »
Baibézieu;! resta tout interdit et n'eut garde de rien en-
livprendre sur la personne de l'homme qui venait de lui
parler si fièrement. Il se contenta de prendre possession
des galères françaises et de son commandement, lui qui,
au témoignage 'de Brantôme, ne savait ce que c'était
qu'une mer, un port et une galère!
Sa rupture ainsi accomplie avec le roi de France, Doria
envoya vers Charles-Quint un de ses officiers, porteur de
ses offres de service et des conditions qu'il y mettait. Ses in-
térêts personnels n'y étaient pas oubliés, mais la première
de toutes était en faveur de sa patrie. « La négociation, dit
Roberison, ne fut pas longue. Charles-Quint sentit toute
l'importance d'une telle acquisition, et consentit à touts
les demandes du Génois. Doria renvoya aussitôt à Fran-
çois l" la commission qu'il tenait de lui et le collier de
Saint-Michel, et arbora sur ses galères le pavillon impé-
rial (2). »
La première conséquence de cette défection fut la né-
cessite où se trouvèrent les Français de lever le siège de
Naples; honte bientôt suivie de la porte de Gênes et de
Savone. La seconde, et la plus désastreuse peut-être, fut
de donner à Cliarles-Quint une Hotte qui lui manquait, et,
pour la commander, l'homme qui passait pour le plus ha-
bile et le plus heureux amiral d3 son époque.
(1529.) Sur les sommations énergiques de Doria, secon-
dées par un soulèvement populaire, les Français_ avaient
dû sortir du port et de la citadelle de Gênes. La citadelle,
instrument d'oppression depuis un siècle, fut aussitôt rasée.
La domination étrangère ainsi éconduite, il ne tenait qu'à
Doria de se faire proclamer souverain de son pays. La re-
connaissance et l'enthousiasme des Génois, le dévouement
de ses nombreux amis, l'ajipui de l'empereur, tout lui ren-
dait cette usurpation facile. Il préféra une gloire plus
noble et plus pure : il aima mieux mériter les titres de
Veut, de la Patbie et de Restaurateur de la Liberté, qui
lui furent décernés de son vivant par l'admiration de ses
concitoyens, et que l'histoire n'a point effacés.
D'après ses conseils, une commission de douze mem-
bres, élus parla généralité des citoyens, et qu'il présida,
fut chargée de réiliger la constitution de cette nouvelle ré-
publique, ou plutôt de réviser l'ancienne conslitution, pour
en faire disparaître les vices qui l'avaient compromise, en
ouvrant un chami) trop libre aux factions. « L'exemple de
Doria, dit Robertson, inspira à ses concitoyens le raèine
enthousiasme de générosité et de vertu : les malheureuses
factions qui avaient si longtemps déchiré et ruiné cet Etat
])arureut entièrement oubliées, et l'on prit toutes les pré-
cautions que dicta la prudence pour les empêcher de re-
naître... Doria, jusquà sa mort, c'est-à-dire pendant jdus
de trente années, sans aucun titre officiel (car il refusa
constamment celui de doge), sans s'arroger aucun droit
(i) Léon Guéiin, Uist. maritime de France, t. 1, cliap. xiH.
(2) llist. de Charks-Quint, liv. v.
LES MARINS ILLUSTRES.
23
au-dessus des aulies ciloyens, conserva la plus grande au-
lorilé dans tous les conseils d'une ri'publique qui devait
son existence à sa générosité. Son empire, fondé sur la re-
connaissance, était soutenu par l'amour et le respect qu'in-
spire la vertu, et non par la crainte qu'excite le pouvoir. »
Les soins qu'il donnait au gouvernement de sa patrie
n'empêchèrent point Doria de servir trés-aclivcnient l'em-
pereur, ainsi qu'il s'y était engagé. Cliarle.s-Quiut , en le
nommant amiral général de sa marine, lui avait laissé
carte blanche, et'il avait en même temps prescrit à tous
les gouverneurs de ses possessions en Italie de ne rien en-
treprendre sans l'avoir préalablement consulté. Celte posi-
tion le rendit en quelque sorte l'arbitre souverain, pen-
dant plus d'un quart de siècle, des affaires maritimes de
l'empire. 11 n'est pas une expédition de quelque impor-
tance où son nom ne se retrouve ; et si nous voulions dé-
gager avec toute la précision convenable la part de gloire
oude responsabilité qui lui revient dans chaque affaire,
nous serions entraînés bien au delà du cadre qui nous est
imposé; car il nous faudrait entrer dans le détail compli-
qiié de l'histoire maritime du milieu du seizième siècle.
INous nous en tiendrons à une indication très-sommaire
des faits les plus saillants de cette longue et glorieuse
carrière.
En 1531, Doria opère une diversion utile aux intérêts
de l'empereur en Hongrie et en .\utriche, en se portant
inopinément avec sa flotte dans les mers ottomanes. Il
prend d'assaut Coron en Morée, l'un des ports les mieux
forliUés de cet empire; soumet rapidement Patras et Lê-
pante, et s'empare des deux châteaux que Bnjazet II avait
bâtis à l'entrée des Dardanelles. .\ ces nouvelles, Soliman,
qui était en Hongrie, se hâte d'accourir à Constanlinople,
pour veiller à la défense de sa ûolte et de sa capitale
même, si hardiment menacées par l'amiral de Charles-
Quint.
En 1555, Doria commandait la flotte chrétienne avecla-
quelle l'empereur entreprit sa célèbre expédition de Tunis,
où s'était établi le fameux Kaîreddin Barberousse, après
lavoir enlevée par surprise à ses anciens sultans maures.
Tunis fut reprise à Barberousse et rendue au prince arabe
sur lequel ce forban l'avait usurpée. Le sultan légitime se
reconnut vassal et tributaire de la couronne d'Espagne. Le
fort de la Goulelte, qui garde la longue et étroite entrée
du port, reçut une garnison espagnole, et trente mille cap-
tifs chrétiens de toute nation recoun-èrent leur liberté.
Charles-Quint leur fournit des habits et de l'argent pour
retourner dans leur pays, et leur reconnaissance enthou-
siaste alla proclamer pai-tout la gloire et la muniQcence
de l'empereur.
Cependant Barberousse avait pu échapper à la flotte es-
pagnole avec une partie des ses galères; ce qu'il devait
beaucoup moins, prétendit-on alors, à sa bonue fortune
qu'à la complaisance de Doria. Brantôme, écho des mau-
vaises langues de la cour de France, l'insinue formelle-
ment; mais nous n'admettons point qu'une pareille auto-
rité suffise pour motiver un jugement conforme de l'his-
toire. Quoi qu'il en soit, la perte de Tunis ne fit rien per-
dre à Barberousse de l'estime et de la confiance de Soli-
man ; il en reçut la disnité de capitan-pacha. et l'on vit
bientôt le nouvel amiral ottoman apparaître dans les mers
d'Italie, menaçant les cotes du royaume de tapies et de la
Sicile. Il avait déjà pris terre dans le voisinage d'Otrante
(1557) et s'apprêtait à pousser ses ravages au cœur même
du pays, lorsque Doria, se montrant à la tète des galères
chrétiennes, le força à se rembarquer et à sortir précipi-
tamment du golfe "de Tarente. .Mais l'amiral génois attei-
gnit l'arrière-garde de la flotte ottomane dans la mer de
Corfou, l'atlaciua vigoureusement, et après un combat opi-
niâtre et sandant, lui enleva douze de ses meilleures ga-
lères, et les brûla.
L'année suivante (1558^, les démonstrations du sultan
de Constanlinople étant devenues plus menaçantes encore
pour l'Italie, une ligue fut formée entre le pape, l'empe-
reur et la république de Venise, pour s'opposer à ses en-
treprises et forcer ses flottes à respecter la sécurité et l'in-
dépendance des autres peuples, ses voisins sur la Médi-
terranée. On fut longtemps à s'entendre et à réunir une
Uotie considérable, dont le commandement général avait
été décerné à Doria. Elle se mit en campagne vers le mi-
lieu de l'été de 1539. De leur côlé, les Turcs avaient fait
des préparatifs immenses : les mers de Sicile et d'Ionie
étaient, pour ainsi dire, encombrées de vaisseaux. La lice
était ouverte entre Doria et Barberousse, c'est-à-dire entre
les deux plus célèbres capitaines de mer de ce temps-là.
et l'on devait s'attendre aux actions les plus mémorables
et les plus décisives. Il n'en fut rien cependant : on eût
dit que les deux amiraux s'étaient concertés pour éviter
une rencontre sérieuse, et pour ne rien faire qui fût dicne
des forces imposantes que chacun d'eux avait à sa dispo-
sition. One fois, cependant, veille de Saint-Michel (28
septembre), les deux grandes armées navales se trouvèrent
en pré.sence à la hauteur de l'île de Sainte-Maure, en face
de la côte d'Etolie. L'avant-garde de la flotte chrétienne
engagea l'action, contr.' l'avis, dit-on, de Doria, qui ne
trouvait ni la position ni le temps favorables. En effet, la
mer était houleuse, et la flotte turque avait pour elle l'a-
vantage du vent. La nécessité d'employer les galères à re-
morquer les gros vaisseaux rendait pour les confédérés
les évolutions aussi lentes que dangereuses : aussi l'amiral
se montra-t-il ulus préoccupé du soin de prévenir un grand
désastre, que ae soutenir un combat témérairement en-
gagé. Les Turcs, de leur côté, ne profitèrent guère de
leurs avantages- que pour se dérober à la nécessité d'un
engagement général. Ils eurent cependant l'apparence
d'une victoire, londée sur ce que, pendant le commence-
ment de combat nui cul lien, la flotte chrétienne perdit
six galères, dont ueux sautèrent pen^nt l'action, par suite
de l'explosion de leurs magasins à poudre, et dont quatre
tombèrent au pouvoir de l'ennemi.
Le résultat de cette journée fut amèrement reproché
par les confédérés à Doria. Les Vénitiens, surtout, qui se
trouvaient les plus compromis dans celte guerre, et qui y
perdirent une grande partie de leur puissance, accusèrent
nautement l'aniiriil génois de trahison. Peut-être la vieille
antipathie qui rèinait de Génois à Vénitien ne fut-elle pas
sans quelque influence dans la con^luite du chef de la flotte
confédérée. Peut-être, en celle circonstance, poussa-t-il
à l'excès la prudence qui présidait à toutes ses actions
et qui était le trait dominant de son caractère. Il avait pour
maxime qu'un général devait éviter avec soin les occasions
où le succès dépendait moins de la conduite que du ha-
sard. Tout prouve, du reste, que, dans cette campagne,
il avait plus d'une raison de se méfier de la c.ipacilé de
ses auxiliaires, et plus d'un motif de se plaindre de leur
peu de subordination. En outre, il est juste de reconnaître
que tout ne dépendit pas, dans cette occasion, de la vo-
lonté des chefs ; puisqu'un orage étant survenu avant que
l'action pût être liien sérieusement engagée, le soin de se
soustraire aux conséquences désastreuses d'une tempête
avait évidemment préoccupé les deux amiraux. .Ainsi les
deux flottes se séparèrent, cherchant un abri, celle des
chrétiens dans les ports de l'ile de Corfou, celle des Turcs
dans le golfe d'.\rta.
Doria dut se plaindre des bruits préjudiciables à sa ré-
putation que les Vénitiens cherchaient à accréditer à l'oc-
casion de celte affaire de Sainte-Maure; un historien peu
favorable à notre héros, le Vénitien Sagiedo. nous apprend
à ce sujet, que « le sénat de Venise, qui agissait avec
a plus de reflexion que les accusateurs du célèbre amiral,
« lui écrivit une lettre fort obligeante, dans laquelle il
« l'assura qu'il n'avait pas voulu écouter les bruits qu'on
« av.nit fait courir, et qu'il était persuadé que la precaU'
« tion avec laquelle il en avait usé avait eu pour iut le
(c plus grand bien de toute la chrétienté {\) . »
La désastreuse campagne de Cliarles-Quinl contre Alger,
en 1541, prouve que s'il était facile à la malignité des en-
vieux d'interpréter à mal la prudence habituelle de Doria,
il pouvait être fort dangereux de ne pas en suivre les con-
seils. Doria, qui approuvait en principe celle expédition,
qui l'avait même conseillée, comme complément indis-
pensable de la conquête de Tunis, n'approuvait pas que
l'empereur eût choisi pour une pareille entreprise la fin
(1) Hist. de VEmp. ottom., liv, y.
24
LES MARINS ILLUSTRES.
de riiniere-saisuii. lin lixant u la liu île seplembre le dé-
part (le rex|iéclilion, on s'exposait de gaieté de cœur aux
tempêtes que soulèvent les vents d'automne vers les côtes
d'Afrique et aux pluies torrentielles qui inondent ce
pays à la même époque. « Souffrez, disait Doria à l'em-
pereur, en usant des privilèges de sou âge et de sa
longue expérience, souffrez qu'on vous détourne de cette
entreprise, quanta présent; car, vrai Dieu I si nous y
allons, nous y périrons tous. » — Mais la résolution de
Charles-Quint était irrévocablement arrêtée; il répondit
en souriant à son amiral : « Allons. Doria, la peur do
mourir sied mal ,'i notre âge. Vingt-deux ans d'empire
pour moi. et pour toi soixante-douze ans de vie, ne doi-
vent-ils pas suffire à tous deux pour mourir contents? »
On partit donc, comme l'empereur l'avait décidé, vers
la fin de septembre, avec un armement fornadable en
vaisseaux, en artillerie, en troupes de guerre. La mer se
montra si mauvaise, dés le début, que la flotte, obligée de
se disperser, n'arriva que le 20 octobre devant la côte
d'Alger. 11 fallut attendredeux jours encore avant de pou-
voir opérer le débarquement, qui eut lieu sur la plage de
Sidi-Ferruch, à quelques milles à l'ouest de la ville, i
l'endroit même où les Français ont abordé, en 1850, la
terre d'Afrique, pour s'y étatlir en possesseurs définitifs.
Harberousse était alors retenu loin d'Alger par ses de-
voirs de capitan-pacha. 11 en avait, en son absence, con-
fié le gouvernement et la défense .i un renégat sarde,
brave capitaine, habile marin, qui. en abjurant, avait
quitté son premier nom pour celui d'ilassen. Hassen-Ag,i
n'avait à sa disposition que huit cents Turcs et environ
six mille indigènes, maures ou grenadins 11); mais tous
étaient fermement résolus à mourir plutôt que d'accepter
JARDIN.
ijik^EMI^t^
Voiti les s-i libres de votre maître, que je vous remets; voici celles de ma republique, que je conserve; accomplissez le reste
de votre ordre, si vous l'osez. — Page 22.
le joug des Espagnols. L'aga fit une réponse digne et flére
.à la sommation qui lui fut apportée au nom de l'empereur.
Tout annonçait de )irocliainsct furieux orages, et il comp-
tait avec raison sur le concours des éléments pour avoir
facilement raison de son formidable ennemi. Eu effet, ce
fut beaucoup moins ;i la bravoure de ses défenseurs qu'à
la rage do la tempête que la ville de B,irberousse dut,
celte fois encore, son salut.
Voici eu quels ternes l'historien de Charles-Quint
rend compte de la rapide catastrophe qui suivit le débar-
quement à Sidi-Ferruch :
« Deux jours après le débarquement, lorsque l'empe-
reur n'avait encore eu le temps i]ue de disperser quelques
petits corps d'Arabes qui in(|uiétaient son armée dans les
marches, la pluie, chassée par un vent im|iètueux, com-
mença à tomber avec violence. La tempête augmenta pcn-
dant'la nuit ; les impériaux, qui n'avaient débarqué que leurs
armes, restèrent sans tenli s et sans ,ibri, exposés à toute la
fureur de l'orage. En peu de temps, la terre fut couverte
d'eau, au pniut i|u'ilsne pouvaient se coucher. Lourcanip,
lilacé dans un terrain bas, était entièrement innnilé; à
chaque pas, ils entraient jusqu'à la moitié de la jambe
dans la boue, et le vent soufflait avec tant d'impétuosité,
que, pour se soutenir, ils étaient obligés d'enfoncer leurs
lances dans la terre et de s'en faiie un point d'apimi.
« Mais, au retour du jour, le désastre de la flotte offrit
aux regards de l'armée un spectacle plus affreux encore et
plus déplorable. L'ouragan continuait dans tonte sa force:
on voyait la nier s'agiter avec toute la fureur dont cet élé-
ment terrible est capable. Les navires, d'où dépendait la
Nubsistancc et le salut de l'armée, arrachés de leurs an-
cres, allaient ou se briser les uns contre les autres, ou se
fracasser contre les rochers. Plusieurs furent poussés à
terre, d'autres furent abîmés dans les Ilots. En moins d'une
heure, (piinze vaisseaux de guerre et cent soix.iulo bâti-
ments de transport périrent; huit cents hommes qui
étaient à bord furent noyés, ou, si quelques-uns de ces
malheureux échappaient à la rage des flots et cherchaient
(I) On .iiiii.'liil GrciiuJiiis les Maïuvs d'Espagne qui s'ctaienl
l'Uililis c 11 .Ml iqiir nprC'S la conquête de Grenade par l'ovjinnuj
■A I~;diollo, on l/i92.
LES MARINS ILLUSTRES.
25
à gagner la (erro à la nage, ils élaient massacrés sans
pitié par les Arabes (1). »
Doria parvint cependant à sauver la plus grande partie
de la Qolte, en se ritirant derrière le cap Malifous, à huit
lieues à l'est d'Alger. Il y trouva un mouillage meilleur
et une rade mieux abritée. Il en informa l'empereur, en
lui conseillant de ne pus persister plus longtem|is d.nns
une entreprise commencée sous d'aussi fâcheux auspices,
et de le rejoindre, par terro. au cap .Matifous, qui était le
seul lien conimoite et sur ou le réembarquement de l'ar-
mée put s'effectuer. Le ciel continuait à se montrer ora-
geux et menaçant; l'armée était déjà exténuée et démora-
lisée. Quelque amer que fut a l'orgueil du souverain le
conseil du vieil amiral, il fallut bien se résigner à le sui-
vre. Mais, à cause des détours qu'il fallait "faire, quatre
jours de marche sé]iaraieut le camp des impériaux du
rendez-vous assigné, il les vivres manquaient On avait à
traverser un pays accidenté, profondément raviné par les
torrents, tout couvert d'eau, dans les parties basses, par
le débordement des rivières; celles-ci avaient cessé pres-
que partout d'èlre guéables. Cette marche de quatre jours
fut un résumé de toutes les calamités qui peuvent acca-
bler une armée en déroute. « Les uns. dit Robertson, pou-
vaient à peine soutenir le poids de leurs armes; les au-
tres, épuisés par une marche pénible dans des chemins
profonds et presque impraticables, tombaient et mouraient
sur la place. Plusieurs périrent de famine, car l'armée
n'avait guère d'autre subNisl.ince que des racines, des
graines sauvages, et la chair des chevaux que l'empereur
faisait tuer et distribuer à ses troupes. Une partie se nova
dans les torrents, tellement gonllés par les pluies, qu'en
les passaut à gué on y entrait dans Veau jusqu'au men-
En moins d'une heure, quinze vaisseaux de guerre et ceiil soixante bàlimeuls de ti-ansport pénrcut. — Page "24.
ton. 11 y eu eut un grand nombre de tués par l'ennemi,
qui, pendant la plus grande partie de leur niarche, ne
cessa de les inquiéter et de les harceler jour et nuit ,'2). »
On arriva enfin au milieu des ruines qui portaient le
nom de Matifous; ruines d'une ville romaine dont le noip
antioue était Rustona. L'armée put au moins y trouver
un aori et y prendre quelques jours de repos, en "attendant
que le retour d'une mer plus calme lui permit de se rembar-
(|uer sur la Hotte. .\ ce moment, on put constater (jue plus
de huit mille hommes manquaient à l'appel. Les pertes
matérielles n'étaient pas moins considérables. Douze des
galères qui appartenaient en propre à Doria avaient péri
dans la tempête, et peu s'en f.illut qu'il ne fut aflligé d'une
perte beaucoup plus sensible encore par la mort oii la cap-
tivité de Giannetliuo Uoria. son neveu bien-aimé. son fils
adoptif. Au milieu de la tempête, ce jeune oflicier, ayant
voulu faire échouer sa galère contre la côte, s'engrava sur
une plage couverte d'Arabes. 11 fut bientôt environné par
une nuée d'ennemis, et il allait être massacré comme taut
(1) Robertson, flijf. de Charle^-Quinl, liv. t.
(2) Ibid.
d'autres, si l'empereur, témoin du danger qu'il courait,
n'eut envoyé ,i son secours quelques compagnies italien-
nes, qui parvinrent à le tirer des mains des Barbaresques.
En apprenant cet épisode de la bouche même de Charles-
(.luint, Doria ne put retenir ses larmes. « Sire, dit-il ,i
l'empereur, excusez celle faiblesse ! La nature l'emporte
sur le respect cpie je vous dois ; mais il fallait que j'eusse
un neveu pour m'apprendrc qu'il peut v avoir des larmes
même dans les yeux d'un vieux m;irin. n
L'empereur, quoique peu svmpatliique de sa nature, lui
lit une réponse pleine de bienveillance. Du reste, il l'in-
demnisa généreusement, au retour, des pertes matérielles
qu'il avait personnellement éprouvées dans cette désas-
treuse expédition : il le nomma chancelier de ÎSaples, avec
une pension de mille écus, dont il lui fit paver uu terme
d'av.iiicc: quelque temps après, au titre de prince de
Mdfi qu'il lui avait concédé depuis dix ans, il ajouta celui
de marquis de Tursi petite ville du royaume de Naples,
qu'il lui donna en tonte propriété et seigneurie.
Tout le reste de la longue carrière d'André Doria fut
rempli par des expéditions maritimes au service de
Charles-Quint, puis de Philippe IL son successeur au troue
26
LES MARINS ILLUSTRES.
d'Espagne. Ou.inJ la paix ou les trêves lui laissaient quel-
ques loisirs, il les consacrait au gouvernement de son pays.
Arrive ceiicndantà un âge qui commande impérieusement
le repos, il eut l'orgueil ou la faiblesse de ne pas se con-
damner à une retraite absolue; et c'était ce Giaunettino,
dont nous parlions tout à l'heure, qui le remplaçait dans
la conduile des expéditions navales, ou dans le gouverne-
ment de la républicpie de Gènes. Comme amiral, Giaunet-
tino ne compromit point la gloire acquise au nom de Do-
ria. Brantôme a dit de lui, et il parlait d'après les f.iils ;
« C'était bien le plus diligent capitaine de mer qu'on eut
su voir; car aussitôt songé et résolu d'une affaire, aussi-
tôt exécuté. » Mais dans la ville, il se comportait avec au-
tant de hauteur que d'insolence, et se permettait, sous le
nom respecté de son oncle, et à la faveur de l'autorité in-
contestée et presque absolue dont il jouissait, les actes les
plus abusifs et les plus arbitraires. La tendresse aveugle du
vieux Uoria ne lui laissait rien voir de la mauvaise con-
duite de son neveu. Les mécontentements qii'elle fit naître
fomentèrent la conjuration des deux Fieschi, chefs de l'une
des familles patriciennes qui, de tout temps, avaient lutté
d'influence avec celle des Doria. La conjuration avorta, et
ses aulrurs payèrent de leurs tètes leur témérité; mais
Giannettino tomba sous les coups des conjurés, et le véné-
rable restaurateur de la république génoise fut bien prés
de jjartager son sort (1547).
AndréDoria survécut treize années à cette catastrophe.
Il mourut le 25 novembre 151JÛ, âgédequotre-vingt-tjuatre
ans, suivant nos conjectures, mais plus vieux de dix an-
nées, suivant l'opinion de quelques biographes. Dans tous
les cas, il serait diflicile de trouver dans l'histoire une
carrière d'homme plus remplie, plus honorable et plus
glorieuse.
Le vieux amiral laissait en mourant une immense for-
lune, qu'il légua au fils de Philippin, son ancien associé,
à Jean-Andrè Doria, digne à tous égards d'un nareil hé-
ritage, et qui fut, après son oncle, le général ae mer le
plus illustre de sa nation et de sa noble maison.
DRAKE {FnAscis), amiral et navigateur anglais, né
vers 1545, mort en 1595.
Le long règne d'Éli.sabeth est, sans contredit, une des
époques les plus glorieuses de l'histoire d'Angleterre, et
l'une des gloires les plus incontestables de ce règne, c'est
d'avoir fondé la marine britannique et de l'avoir élevée à
un point où elle ne redoutait plus de rivale eu Europe.
« Sous ce règne, dit un historien, la nation anglaise se
porta vers l'oljet principal pour lequel elle semblait être
née : la mer devint son élément. Tout à coup s'élevèrent
dans son sein plusieurs amiraux célèbres ; d'excellents
matelots se trouvèrent bientôt formés, et les ports se rem-
plirent de vaisseaux. Des arsenaux furent construits, des
magasins pourvus, des munitions navales rassemblées.
Une si heureuse révolution fit décerner à Elisabeth les ti-
tres de restauratrice de la gloire maritime de la nation,
et de reine des mers du Nord (1). »
Mais toute la gloire maritime de ce grand règne semble
se résumer dans un seul nom, celui de Fpa>t.is Drake, il-
lustre à la fois comme navigateur et comme chef d'armées
navales. 11 ne dut rien au hasard de la naissance, et, mé-
rite commun à la plupart des grands hommes de mer,
mais particulièrement remarquable dans un paysdeh:iute
aristocratie, il s'éleva, du sein de l'indigence et de l'obscu-
rité, au faite de la fortune et de la renommée.
Drake naquit à Upnor, dans le Devonshire. Son père,
qui était ministre de cette paroisse, et qu'il perdit très-
jeune, l'avait confié en mourant à un caboteur de la côte,
son parent ou son ami. Le patron fut si content de son
élève, que, prêt à mourir lui-même, il lui légua sa barque;
et le jeune Urake continua pendant quelque temps l'indus-
trie de son bienfaiteur. Mais il se sentait a|qielé à de plus
hautes destinées : une grande impulsion était alors donnée
aux entreprises maritimes, soit pour la guerre, soit pour
les explorations lointaines. Ayant appris, en 1507. qu'une
expédition, destinée pour l'Amérique, était préparée dans
(1) De Sainte-Croix, Hitt. de la puis», tiotioie de l'Anglelerr»,
t. I, iir. II.
le port de Plymoutb, sons la direction de l'amiral Joliu
Ilawkins, il vendit sa barque et vint offrir ses services à
l'amiral, qui, sur sa bonne mine et son air résolu, les ac-
cepta avec empressement. On lui confia le commandement
de l'un des plus faibles bâtiments de la flotte. Cette pre-
mière campagne fut aussi glorieuse que profitable pour le
jeune capitaine : il captura, dans le golfe du Mexique,
plusieurs vaisseaux espagnols, et, comme l'expédition se
f lisait pour le compte de ceux qui l'avaient entreprise,
Drake eut à sou retour une assez forte part dans les bé-
néfices, et, dès ce moment, sa fortune et sa réputation
étaient fondées.
Cinq ans idus tard, en 1572, l'intrépide coureur de mer
revint dans les mêmes parages, à la tête d'une expédition
armée à ses propres frais. Il s'empara de la ville de Nom-
bre de Bios, dans l'isthme de Darien, et la pilla. Les co-
lons espagnols, dont il était le fléau, faisant subir à son
nom une légère variante, ne l'appelaient pas autrement
que le Dragon, nom qui peignait bien la terreur qu'il
leur inspirait. A la fin, cependant, traqué par des forces
supérieures, il perdit le fruit de ses pirateries, courut les
plus graves dangers, et n'échappa qu'avec beaucoup de
peine aux croisières de Philippe II. 11 rentra en Angleterre
il peu près ruiné, et le cœur exaspéré par les échecs et les
mauvais traitements qu'il avait subis. Mais il méditait
déjà une éclatante rev.mche; il avait conçu le hardi des-
sein d'aller la prendre l:i même où les Espagnols se
croyaient le plus inattaquables, dans la mer du Sud, où
n'avaient encore pénétré d'autres vaisseaux que les leurs,
dejiuis (|ue Magellan la leur avait ouverte.
La reine Elisabeth, à laquelle il avait soumis son pro-
jet, lui donna des encouragements et sa protection spé-
ciale, sans toutefois s'associer ostensiblement à son entre-
prise, à cause des ménagements que lui imposait la poli-
tique; car elle ne se sentait pas encore en mesure de lut-
ter de front avec la puissance navale de Philippe II. Le
mauvais succès de sa dernière expédition n'avait pas en-
levé à Drake la confiance des armateurs de Pljmouth ; ils
contribuèrent largement aux frais de celle qu'il préparait.
Elle se composa de cinq navires de différentes forces,
commandés par des officiers expérimentés, montés ]iar
cent soixante hommes, et abondamment pourvus de vi-
vres, d'objets d'échange et de munitions de guerre.
La flotte appareilla du port de Plymoulh le 5 novembre
1577; le 5 avril 1578, elle avait franchi la ligne et se
trouvait en vue de la côte du Brésil. Au mois d'août sui-
vant, elle était dans le port de Saint-Julien, sur la ciitc
des Palagons, où avait longtemps séjourné Magellan. Ils y
trouvèrent encore debout le gioet où ce navigateur avait
fait pendre un de ses officiers, Luiz de Mendoza, qui avait
conspiré contre sa vie. Drake fit juger un homme de son
équipage, nommé Doughty, pour un crime semblable, et
le fit pendre au même gibi-l. Il quitta la baie de Saint-Ju-
lien le 17 août, et entra quatre jours après dans le détroit;
le G septembre, sa flottille débouchait dans la mer du Sud.
Protège par sa bonne fortune, il n'avait mis que (piiuze
jours à faire une traversée qui avait demandé .'i Magellan
six semaines de tàtonnenienls, et où d'autres navigateurs
ont employé depuis jusqu'à neuf mois.
Le 8 octobre, un coup de vent sépara de l'escadre un
des vaisseaux, celui du capitaine Winler, qui fut rejeté
dans le détroit, et qui, après avoir pris possession de la
côte au nom de la reine Elisabeth, retourna sain et sauf
en Angleterre. Drake avait, de l'autre côté du détroit,
brûlé lin de ses bilimenls qu'il avait reconnu incapable
de tenir la mer dans les parages dangereux qu'il avait à
traverser. Sa flottille, dans la mer du Sud, se trouvait donc
réduite à trois vaisseaux. Avec d'aussi faibles forces, il
porta la terreur et la désolation dans tous les établisse-
ments espagnols de la côte occidentale du nouveau conti-
nent, et se livra, dans cette partie de l'océan Pacilique, à
des exploits dignes d'un Barberousse ou d'un Dragut, s'cm-
parant des galions chargés des trésors recueillis dans les
mines du Chili ou du Pérou, prenant et pillant les villes,
ou levant sur elles des conlribulions considérables.
Drake s'était vengé des Espagnols au delà même de ses
espérances; il ne lui restait plus que l'embarras de sauver
LES MARINS ILLUSTRES.
27
l'immense butin qu'il avait amasse, et de trouver, pour
retourner en Angleterre, une route plus sûre que celle
nu'il avait suivie.La question fut a^itt'e dans un conseil
ae tous les oflleiers de sa flottille, et mûrement délibérée.
11 fut résolu qu'où prendrait la route du Japon et de la Cliiiie,
pour revenir par le cap de Bonne-Espérance. On mit en
conséquence le cap au nord, et l'on poussa dans cette
direction jusqu'au cinquante-troisième degré de latitude
boréale. Mais, i cette hauteur, on trouva la tern|iératuri' si
glaciale et le l'roiJ si insupportable, que Urake dut rebrous-
ser chemin pour rentrer sous la zone temjiérée. Revenu à
la hauteur du trentième degré, il découvrit une terre dont
les blanches falaises et les côtes verdoyantes rappelaient
aux Anglais leur pays natal, et que, pour cette raison,
ils appelèrent la Nuiaelle-Alhion, nom qu'elle n'a pas
conservé : c'était la Californie, déjà découverte et explo-
rée par Fernand Cortez; c'était ce moderne Eldorado
dont le nom est aujourd'hui si populaire dans l'ancien et
le nouveau monde.
Drake, fort bien accueilli par les naturels, ou'il trouva
d'un caractère enjoué et confiant, séjourna quelque temps
dans cette péninsule, et ne la quitta qu'après en avoir pris
possession au nom de sa souveraine. « 11 fit, dit W. Mon-
son, auteur de la relation de ce voyage, graver sur une
lame de cuivre le nom, le portrait et les armes de la reine
Elisabi ih, l'an et le jour de son arrivée, et les faveurs
qu'il avait reçues des indigènes. Cette lame fut clouée sur
la face d'un pilier de pierre i|u'il fit élever au milieu d une
enceinte retranchée que les Anglais avaient établie sur le
lieu même de leur débarquement (I). »
En s'éloignant de cette terre, Drake continua sa course
à travers la" mer du Sud, dans le but de gagner les iles
Moluques. Le 15 octobre lô79, il se trouva au milieu du
groupe des Mariannes ou iles des Larrons. Il ne crut pas
devoir s'y arrêter, à caus'e des importunités des naturels,
qui continuaient à faire assez mal la distinction du tien et
du mien pour mériter toujours la dénomination peu ho-
ooraLle qu'ils avaient reçue de Magellan. Le i novembre,
la flottille anglaise entra dans l'archipel des Jlohiques ;
elle prit terre le 1 i du même mois à l'ile de Terate. dont
le roi ou rajah, ennemi des Portugais, reçut Drake et ses
officiers avec autant d'empressement que de distinction.
Après V avoir fait d'excellentes affaires, notre navigateur
visita Célébes et Java, où les Anglais ne furent pas moins
gracieusement accueillis. Il quitta Java le 20 mars làSU,
el arriva, le 18 juin suivant, au cap de Bonne-Espérance.
Le reste de sa traversée n'offre rien de remarquable. Le
3 novembre de la même année, il mouillait au port de
Plymouth. Il avait accompli le tour du monde en trois ans
moins deux jours. Le navire qu'il montait était le second
vaisseau européen qui eut accompli cet audacieux et im-
mense périple, devenu depuis un jeu pour nos navigateurs.
L'orgueil britannique fut excessivement llitté du résultat
de celle mémorable expédition; et c'était à juste titre, car
elle avait été désastreuse pour une puissance rivale, et
elle ouvrait un horizon sans bornes au commerce de la
Grande-Bretagne. La reine Elisabeth, qui, comme on l'a
vu, n'était pas restée étrangère à cette entreprise, vint di-
ner à bord du Pélican, vaisseau-amiral de Drake, qui avait
été amené à Deptford pour y être radoubé dans les chan-
tiers de la marine royale. Après le repas, elle lui conféra
solennellement le titre de clievalier, en lui disant que ses
Erandes actions l'honoraient encore plus que son titre. —
e vaisseau de Drake fut conservé pendant longtemps dans
un bassin spécial à Deptford, comme celui de Sébastian
del Cano à Séville. Lorsqu'il tomba en ruines, on fit faire
de SOS débris un fauteuil qui existe encore dans un des
établissements de la ville universitaire d'Oxford, où ou le
montre comme objet de curiosité.
Cependant, pour apaiser les vives et menaçantes récla-
mations du roi d'Espagne, qui demandait justice des dé-
iirédations ijue Drake avait commises sur ses sujets dans
la mer du Sud, Elisabeth so vit obligée d'imposer à cet of-
ficier des restitutions considérables, qui ne profitèrent
(1) Biit. nav. de l'AngleUrre.
point aux iiropriétaires lésés, mais qui servirent seulement
à grossir l'épargne de leur avare monarque.
Le terrible navigateur angl.iis ne tarda pas d .saisir l'oc-
casion de se récupérer; malheureusement ce l'ut encore
aux dépens de ctux qu'il avait déjà si cruellement trail's
dans ses courses |récédentes. En 1585, autorisé par des
ordres secrets de la reine Elisabeth, qui venait de contrac-
ter une alliance avoc les Pays-Bas, où le duc de Parme
cherchait à él iblir l'autorité de Philippe II, le chevalier
Drake entreprit une nouvelle expédition contre les po.sses-
sions espagnoles de l'Amérique. Il attaqua chemin faisant
les iles Canaries et celles du cap Vert, et rançonna San-
tiago, capitale de ces dernières. Arrivé dans la mer des
Antilles, il prit el ravagea Saint-Domingue et Cartiuigène.
poussa jusque sur les côtes de la Floride orientale, où il
urùla Saint-Augustin ; se saisit d'nn grand nombre de vais-
seaux richement chargés, et rentra àans la Manche sur la
fin de l'année suivante, rapportant avec lui de nombreuses
dépouilles opinies.
Elisabeth lui décerna le titre de vice-amiral, et lui confia
une flotte de trente vaisseaux de guerre pour aller attaquer
jusque dans ses ports la puissance navale du rui d'Espa-
gne. Le 19 avril 1587, l'intrépide amiral se présente fière-
ment devant Cadix, force l'entrée de la baie sous le canon
même des forts et des galères royales, y capture ou broie
un nombre considérable de bâtiments, canonne b' fort et
y occasionne de ruineux dégâts. « Les dangers qu'il cou-
rut dans cette occasion, dit Sainte-Croix,' furent immi-
nents. Aussitôt que les ennemis perdaient l'espoir de sau-
ver un vaisseau, ils y mittab nt le feu et le poussaient sur
la flotte anglaise. Celle-ci avait quelquefois bien de la
peine à s'en défendre, surtout lorsque le reflux le portait
au milieu d'elle. Drake. content de ses premiers succès,
voyant d'ailleurs le péril augmenter, crut qu'il était temps
de se retirer. Il emmena avec lui six navires appartenant
aux Espagnols, dont la perte fut évaluée à cent soixante-
dix mille écus d'or il). » \ son retour, avant de doubler
le cap Saint-Vincent, l'amiral anglais s'empara de trois
forts qui le défendaient, détruisil ie long de la côte toutes
les barques ou petits bàlinienls jusqu'à'l'enibouchure du
Tage, et brava impunément une flotte considérable réunie
dans le port de Lisbonne sous les ordres de l'amiral Santa-
Cruz. Il cingla ensuite vers les Açores, oi il trouva l'oc-
casion d'ujoiiier de nouvelles prises à celles qu'il avait déjà
faites, avant de rentrer triomphant dans la Manche.
Cependant Philippe II, mettant à contribution tous les
ports de Naples, de Sicile, d'I-lspagne et de Portugal, était
parvenu à r.unir une innombrable armada, que, dans
son orgueil, il avait surnommée d'avance Vinvincihle,
qui devait lui assurer la conquête de l'hérétique Angle-
terre, et pour laquelle le pape Sixte-Quint avait prodigué
le trésor des indulgences. Elisabeth n'avait pas à mettre
en ligne, il s'en fallait de beaucoup, une floltequi pût lut-
ter de nombre avec celle qui venait l'attaquer; mais elle
avait des amiraux plus habiles, et à leur tête les Hawkius,
lesForbi'sher, les Drake; Drake surtout, que le grand-
amiral, Charles Howard, comte de ^'ottingllam, dont le plus
grand mérite d'ailleurs était d'être un descendant des Plan-
lagenets, avait pris pour son vice-amiral. Ce choix n'avait
o.xcilé aucune réclamation, car Drake était considéré dés
lors comme le plus grand, le plus intrépide et le plus for-
tuné marin de son siècle (2). Vinrinciblc armada essuya
une déroute complète; mais Philippe II eut la consolation
de pouvoir se dire que sa déroute avait été beaucoup plus
l'œuvre de la tempête que celle de l'ennemi. Il est vrai
((ue les Anglais purent dire de leur coté qu'ils avaient été
frustrés d'une gloire certaine par la tempête ; car ils
avaient assez combattu pour établir leur supériorité sur
tous les points qui devaient leur assurer la victoire en dé-
pit de l'infériorité du nombre. L'amiral Drake, puer sa
part, s'empara de diux galions espagnols, dont l'un por-
tait le trésor de Varmada.
L'année suivante, Elisabeth, voulant profiter de ses
avantages, entreprit d'enlever à Philippe II le Portugal, et
(1) Te Sainte-Croix, Hitt. de la putss. nav. de l'Angleterre,
(2) Ibid.
28
LES MARINS ILLUSTRES.
de favoriser les prélentions de don Antonio de Eragancc au
trône de celle nation. Une flotte, composée en grande par-
tie de volontaires et de vaisseaux fournis par souscription,
auxquels Elisabeth en ajouta six de la manne royale, partit
pour cette entreprise sous le commandement de l'amiral
Drakc et du général Norris. Ce dernier devait diriger les
opérations de l'armée de terre La flotte fut rejointe en
route par une flotte hollandaise beaucoup plus nombreuse;
et l'efl'ectif de ces forces combinées était assez imposant
pour assurer le succès de l'expédition si elle avait été bien
concertée; mais la mi'sintelligence se mit entre les chefs,
i/avis de Drakc, qui voulait qu'on brusquât l'entrée du
port de Lisbonne, ne fut pas écouté. Norris débarqua ses
troupes il quelques lieues de distance au nord de cette ca-
pitale, voulant qu'elle fût simultanément attaquée par terre
et par mer. Soit mauvais vouloir, soit contrariété du vent,
Drake ne remonta pas le Tage comme il aurait du le faire
pour assurer la réussite du plan combiné. Norris s'empara
I-i;nicU TWakc.
des faubourgs ; mais, dépourvu de. munilions et de vivres,
il dut se retirer après avoir causé aux habitants d'affreux
cl inutiles dégâts. L'armée s'étant renibarquée. la llolte
rangea les côtes de la Galice, où elle incendia Vigo et la
basse ville de la Corogne. Les Hollandais, fort mécontents
d'un résultat si peu conforme au but de l'expédition, se
retirèrent. 11 en coûta aux uns et aux autres plus de six
mille hommes tués ou morts de maladie, de grands frais
en pure perte pour ceux qui s'étaient associés à l'entre-
prise, et peu de gloire pour les chefs qui l'avaient dirigée.
En 1594, Drake s'était lancé, de concert avec l'amiral
Hawkins, dont il était devenu l'égal après avoir été son
subordonné, dans une nouvelle expédition contre les pos-
sessions espagnoles de l'Amérique. Tous les deux mou-
rurent dans le cours de cette cxiiédition. et avant d'en
avoir pu assurer les résultats, à deux mois de distance l'un
de l'autre : Hawkins à Porto-Rico; Francis Drake à Porto-
Bello, le 28 janvier Ihitb; il n'avait guère plus de cin-
quante ans. « On ne fit d'autres funérailles à ce célèbre
amiral, disent les mémoires du tem)is, que celles qui se
font communément ; c'est-à-dire que son cadavre, enfermé
dans un cercueil de plomb, fut jetéà la mer au bruit de la
mousqueterie et du canon de tous les vaisseaux de la
flotte.
Drake fut incontestablement, parmi ses compatriotes, le
plus grand général de mer de son siècle, et nul n'est ar-
rive depuis .1 une illustration plus populaire et plus mé-
ritée. Comme navigateur, il a été surpassé, dans le dernier
siècle, par le capitaine (iook, dont la gloire restera tou-
jours pure des souvenirs de terreur cl de désolation qui
s'altncnent à celle de l'exécuteur des vengeances maritimes
de la l'cine Elisabulh.
UUeUAV-TBOUIN (Remî), lieutenant général
des armées navales, né à Saint-!\lalo en Ui73, — mort
en 1 7ôlj.
L'un des derniers survivants entre ceux qui avaient le
plus contribué à la gloire maritime du grand siècle de
Louis XIV, Reké DBGLiAV-TEOtiiN naquit, le- 10 juin 1073,
à Saint-Malo, ce vieux nid breton de hardis navigateurs et
de corsaires intrépides. 11 appartenait à une très-ancienne
famille d'armateurs. Dans cttte rude et périlleuse carrière,
son père, ainsi qu'il le dit lui-même dans ses Mémoires,
s'était acquis la réputation d'un très-brave homme et d'un
habile marin. Reué était le second de ses quatre fils, -et,
chose étrange, cet homme, qui avait vieilli .i la mer, n'a-
vait pas su deviner la vocation irrésistible de celui de ses
fils qui devait illustrer son nom ; conformément à l'usage
suivi, dans les familles nombreuses de ce temps-là, de
vouer à l'Eglise un de leurs puinés. il avait placé le jeune
René dans un séminaire, et le destinait à la soutane. Mais
la vocation de l'enfant devait bientôt Iriompber de cette
aberration de la sollicitude paternelle. A quinze ans, il
escaladait les murs dn séminaire pour prendre sa volée
dans le monde. Son père ne vivait plus, et le gouverne-
ment de la famille avait passé au fils aine, trop jeune en-
core |]our en imposer à son frère. Celui-ci commença par
se jeter dans les dissipations de la jeunesse avec toute
l'impétuosité d'une nature ardente cl toute l'inexpérience de
son ,àge. Pour l'arracher aux écueils d'une liberté préma-
turée et sans frein, pour l'empêcher de se perdre dans le
lourliillon des passions folles et des plaisirs tumultueux,
il fallut se hâter de le faire monter à bord d'un vaisseau
et de le mettre aux prises avec d'autres écueils et d'autres
tem|iêtes, avec ces périls de la mer qui grandissent l'àme
et fortifient le courage. C'est ainsi que, dès 1089, au com-
mencement de la guerre déclarée par Louis XIV à l'An-
gleterre et à la Hollande, en haine de la révolution qui
a\ait détrôné Jacques 11, Duguay-Trouin fit sa première
campagne, en qualité de volontaire, sur une frégate de
dix-liuu canons, armée en course par sa famille. 11 n'avait
pas encore atteint sa seizième année.
Aucune épreuve ne lui futépargnéc dans cette première
campagne. On eût dit que la Providence avait hâte aussi
de lui tremper le corps et l'àme contre tous les assauts
qu'il aurait à subir dans la rude et glorieuse carrière qui
s'ouvrait devant lui. Il fut continuellement incommodé du
mal de mer; une tempête affreuse lui montra de près le
naufrage ; bientôt après, ce furent les scènes terribles
d'un abordage sanglant et les dangers d'un incendie en
mer; mais laissons-le raconter lui-même comment il reçut
lebaptênie du marin. « Ayant, dit-il, rencontré un cor-
saire de FIcssingue de notre force, nous lui livrâmes com-
bat et l'abordâmes de long en long. Je ne fus pas des der-
niers à me présenter jiour m'élancer à son Lord. Notre
maitre d'équipage, à côté duquel j'étais, voulut y sauter
le premier : il tomba par malheur entre les deux vais-
seaux, qui, venant se joindre dans le même instant, écra-
sèrent à mes yeux tous ses membres, et firent rejaillir une
partie de sa cervelle jusque sur mes habits... Sur ces en-
trefaites, le feu prit à la poupe du corsaire, qui fut enlevé
l'épée à la main après avoir soutenu trois abordages con-
sécutifs; et l'on trouva que, pour un novice, j'avais té-
moigné assez de fermeté. »
L'année suivante (1690), on le voyait, opposant son au-
dace d'enfant qui ne connaît pas le danger à la prudence
de son capitaine, le forcer en quelipie sorte d'attaquer,
avec une frégate de vingt-huit canons, une flotte de quinze
vaisseaux marchands anglais; puis justifier tant de lénié-
ritc iiar la prise de trois de ces vaisseaux. C'était bien le
cas d'appliquer ces vers du vieux Corneille :
Mes pireils j deux lois ne se font point connaître.
Et pour lonrs coups d'essai veulent des coups de maître.
LES MAR1>S ILLUSTRES.
20
Lorsque lo jeune Duguay-Trouin rentra dans Saint-Malo
avec ses trois prises faites sur l'ennemi, ses compatriotes,
saisis (l'admiration, saluèrent en lui l'enfant (|ui serait
bientôt l'honneur de leur cité et l'une des gloires de la
marine française. Sa famille n'hésita pas à conûer le com-
mandement d'une frégate de quatorze canons A ce héros
de dii-sept ans.
Itî91. A peine s'était-il mis en course dans la Manche,
3u'il fut assailli par une tempête qui le poussa sur la côte
'Irlande, à l'embouchure de la rivière de Limerick. Ces
côtes ne pouvaient être alors qu'inhospitalières au pa-
villon de la France. Elles étaient occupées par les soldats
de Guillaume d'Orange, tout récemment vainqueur des
partisans de Jacques il sur les champs de bataille de la
Boyne et de Kilkonnel. Aimant mieux avoir à lutter con-
tre* des hommes que contre la tempête, le jeune capitaine
prit terre à Limerick. s'empara d'un château qui apparte-
nait au comte de (!lare, brûla deux vaisseaux qui liaient
échoués sur les vases, soutint un combat contr^ un déta-
chement de la garnison de Limerick, et ne se retira, pour
reprendre la mer. qu'après que l'orage eut cessé.
Sa frégate étant mauvaise voiliére, et lui ayant, par ce
défaut, fait manquer plusieurs prises, il la changea contre
une autre de dix-huit canons, k la première sortie qu'il
fit avec celle-ci. il s'empara de deux frégates anglaises. A
quelques mois de là (li)9-J), monté sur une frégate de
vingt-huit canons, il ose se mesurer avec une flotte consi-
dérable, et triomphant ramène au port natal six vaisseaux
pris à l'ennemi. — C'était en 1692, année tristement ce
lèbre dans les fastes de notre marine par le désastre de h
flotte française à la Hogue (voyez Tocrviue). 11 semblait
i|ue la Providence eût donné mission au plus jeune de no>
capitaines de course de vi nger les échecs de nos vimix
amiraux. — Du reste, du Guay-Trouin n'était pas le seul
armateur intrépide et heureux que le port de Saint-Malo vit
se lancer à la piste des flottes marchandes et des escadres
de l'Angleterre. Us y fourmillaient, au contraire, et sa raJ.»
était incessamment encombrée des prises faites sur I
ennemis de la France. Aussi l'amirauté anglaise résolui ,
elle un jour d'en finir d'un seul coup avec cette pépinii i
inépuisable d'écumeurs de mer. Ou sait l'histoire de ct ttt
fameuse mac){ine infernale qui fut amenée, en l(i93 jus-
que sous les murailles de la ville, et dont l'avortement ne
ut éclater que la honte et la confusion de ceux qui avaient
pu concevoir un pareil attentat contre l'humanité, le pré-
parer avec un art vraiment infernal, et en tenter la per-
pétration (I).
1694. Pendant cinq ans, le jeune capitaine malouin
fut constamment heureux, et ne faisait pas une cmirse en
mer qui ne lui rapportât honneur et profit; mais il conti-
nuait à braver le danger avec trop de témérité pour que
la fortune ne lui dût pas la leçon d'un revers. Monté sur
la frégate du roi la Diligente, de quarante canons, la
brume l'avait fait tomber au milieu d'une escadre de six
vaisseaux de guerre anglais de cinquante à soixante-dix
canons ; pressé entre cette escadre et la côte d'Angleterre,
il lui était impossible d'éviter le combat; il avait pris ré-
solument son parti et tenu tête à l'orage. Après quatre
heures d'un combat où il avait perdu ses deux mâts de
(1) Voici ce que nous apprennent à ce sujet les Mémoires du
temps :
Ia machine infernale dos Anglais ct.nit un bâtiment en forme
de galiote (v.iiîseau à bombarder) de quatre-vingt-dix pieds
(trente mètios) de lou;, chargé au fond de plus de cent barils de
poudre, et rempli de bombes, de grenades, de boulets, de mor-
ceaux de feret de toutes sortes de matières combustibles. Ceuxqui
étaient chargés de conduire la machine, de la fixer à son but, et
d'y mettre le feu. parurent devant Saint-Malo le 26 novembre
1693. La nuit du ÔO au 1" décembre, l'air étant serein, la mer
calme, ils firent partir leur fjtale machine. Elle s'avança à pleines
voiles vers la muraille où elle devait élrc'attachée sans être aper-
çue. Elle n'était plus qu'à cinquante pas lorsqu'un coup de vent
la détourna cl ta porta sur un rocher. I.e vaisseau s'ouvrit; l'in-
génieur qui le conduis.ait se hâta d'y mettre le feu ; mais l'eau
avait déjà gagné les poudres du fond de cale, et la plus grande
l>arlie ne prit point. Cependant le bâtiment sauta en Pair avec un
fracas horrible; toute la ville en fut éliianlée, cl les vitres el les
anioises de plus de trois cents maisons se brisèrent.
hune, serré de près par le plus fort bâtiment de l'escadre,
il avait compris qu'il ne lui reslait d'autre moyen de salut
que de sauter lui-même sur le lionl ennemi a\ec tout son
équipage ; il avait donné ses ordres et se voyait au moment
de réussir dans son hardi dessein, lorsqu'une fausse man-
œuvre de l'un de ses lieutenants, qui fit chaneer de son
chef la barre du gouvernail, le fit échouer. Il faut le voir
déplorer dans ses .Mémoires cette niésaventnre ! « Dans la
résolution, dit-il, où j'étais de périr on d'enlever ce vais-
seau, qui allait mieux qu'aucun autre de l'escadre, il est
plus que vraisemblable que j'aurais réussi. »
« Ce coup manqué, continue-t-il. le vaisseau le Monk,
de soixante-six canons, vint me combattre à portée de pis-
tolet, tandis que trois autres vaisseaux, le Cantorbéry, le
Dragon et le Ruby, me canonnaieul de leur avant. Le
commandant de cette escadre fut le seul qui ne daigna pas
m honorer d'un seul coup de canon; j'en fus piqué, et,
Duïuav-Trouin.
pour l'y obliger, je me mis en travers et lui en tirai plu-
sieurs, mais inutilement : il persévéra ,i ne me. point ré-
pondre. Cependant l'extrémité où nous nous trouvions
tourna la tête à tous mes gens, qui m'abandonnaient pour
se jeter à fond de cale, malgré tout ce que je pouvais dire
et faire pour les en empêcher. J'étais occupé à les arrê-
ter, et j'en avais même blessé deux de mon ép'e et d'un
pistolet, quand, pour comble d'infortune, le feu prit à ma
sainie-barlie. La crainte de sauter eu l'air m'y fit descen-
dre, et. l'ayant fait éteindre, je me fis apporter des barils
pleins de grenades; j'en jetai un si grand nombre dans
le fond de cale, que je contraignis plusieurs de mes
fuyards à remonter sur le pont. Je rétablis ainsi quelques
postes et fis tirer quelques volées de canon de la première
batterie avant que de remonter sur mon gaillard (1). Je
fus fort étonné, et encore plus touché en arrivant, de
trouver mon pavillon bas, soit que la drisse (le cordage
3ui le soutenait) eût été coupée par une balle, ou que,
ans ce moment d'absence, quelque malheureux poltron
l'eût amené. J'ord mnni à l'instant de le remettre; mais
tous les officiers du vaisseau me vinrent représenter que
c'était livrer inutil'ement le reste de mon équipage à la
(11 Gaillard ou chàloni, c'est un étage du vaisseau, qui n'oc-
cupe qu'une partie du pont, vers la proue (gaillard d'avant), on
vers la poupe [gaillard d'arrière).
ûO
LES MARINS ILLUSTRES.
boucherie des Anglais, qui ne nous feraient aucun quar-
tier, si, après avoir vu le pavillon baissé pendant un assez
long temps, ils s'apercevaient qu'on le remit, pour s'opi-
niàtrer dans une défense sans espoir, sur un vaisseau dé-
mâté de tous ses mâts. Il n'était pas possible de se refuser
;i une telle vérité; cependant j'étais encore incertain et
désespéré, lorsque je fus renversé sur le pont d'un coup
de boulet sur ses lins, qui, après avoir coupé plusieurs de
nos baux (1), vint expirer sur ma hanche et me fit perdre
connaissance pendant plus d'un quart d'heure. On me
porta dans ma chambre, et cet accident termina mon ir-
résolution. Le capitaine du Monk envoya le premier son
canot pour me chercher; je fus conduit à son bord avec
mes officiers, et sa générosité fut telle, iiu'il voulut abso-
lument me céder sa chambre et son lit, donnant ordre de
me faire panser, et me traita avec autant de soin que si
j'eusse été son pro|)re fils. »
Ls Anglais conduisirent leur prise à Plymoulh, et Du-
guay-Trouin eut d'abord la ville pour prison; mais bien-
tôt après, à la requête d'un capitaine qui avait sur le cœur
une liravade qu'il avait reçue de lui en mer. l'amirauté le
fit arrêter et conduire dans une chambre i^rillée, avec une
sentinelle à sa porte. Mais il avait déjà fait en ville la cou-
naissance d'une jolie marchande, qui l'aida beaucoup à se
|ir(icnri.r des moyens d'évasion.
1! ne fut pas iilutôt rentré on France, qu'il alla prendre à
la [tochelle le commandement du Français, vaisseau de
guerre de quarante-huit canons, dont l'armement l'tait fait
par son frère aîné, Trouin de la Bardinais. Il alla se porter
en croisière sur les cotes d'Angleterre et d'Irlande, où il
*:'( nipara de six vaisseaux richement chargés. Il apprit i)ar
ce dernier qu'il s'était séparé depuis deux jours d'une flotte
marchande de soixante voiles, escortée par deux vaisseaux
lie guerre, l'un de cinquante et l'autre de .soixante douze
canons. Il courut à toutes voiles à la rencontre de celte
flotte, et, dès qu'il l'eut découverte, il attaqua sans hési-
ter les deux vaisseaux d'escorte et parvint à s'en rendre
maitre. L'un d'eux était le Sans-Pareil, dont le capitaine
était tout fier d'avoir ]iris à l'abordage, avec le même vais-
seau, cinq années auparavant, Jean Bart et le chevalier
Forliin (voyez ces noms), dont il avait conservé les brevets
d'officiers en guise de trophées Duguay-Trouin se fît
remettre ces deux brevets, qu'il rendit à leurs célèbres ti-
tulaires.
Louis XIV, auquel il fut rendu compte de cette brillante
expédition, fit complimenter le jeune et intrépide capitaine
par le ministre de la marine (M. de Pontchartrain), et lui
envoya une épée d'honneur.
L'année suivante (1605), toujours monté sur le Français
et accompagné du Fortuné, vaisseau de cinquante-six ca-
nons, commandé par M. de Beaubriant, Duguay-Trouin
s'empara, sur les côtes d'Irlande, de trois vaisseaux an-
glais, venant des Indes orientales, considérables, disent
les Mémoires de notre héros, par leur force et plus encore
par leurs richesses. On évaluait leur cargaison ,i dix mil-
lions de francs.
Ce fut au retour de cette rapide et heureuse campagne
que D\iguay-Trouin vint imur la première fois à Paris.
M. de ('ontchartrain le présenta au comte de Toulouse,
alors grand-amiral de France, et le conduisit à Versailles,
011 le roi le reçut avec beaucoup de distinction et de bien-
veillance. « Je'sorlis, écrit-il, du cabinet de Sa Majesté le
cœur pénétré de la douceur et de la noblesse qui ré-
gnaient dans ses paroles et dans ses moindres actions : le
désir que j'avais ae me rendre digne de son estime en de-
vint plus ardent. »
En 1097, il sortit de Brest à la tête d'une petite es-
cadre de guerre de trois vaisseaux portant ensemble cent
six canons, pour se porter à la nncontre d'une flotte mar-
chande hollandaise qu'on savait revenir de Bilbao avec une
riche cargaison. Il eutbicutùl l'honneur de se mesurer avec
l'un des plusbrives et des ^dus habiles officiers de la marine
des Provinces-Unies, le vico-amiral baron de Wassenaër,
de le faire prisonnier, et d(; s'emparer des trois vaisseaux
de guerre, armés ensemble de cent quarante-six canons,
(1) Solives i|ui traversent l'intérieur d'un vaisseau.
qui formaient l'escorte de la flotte Bilde bao. II est juste
(le dire i(u'au moment où le combat allait s'engager, Du-
guay-Trouin eut la chance heureuse d'être rallié par doux
i'régates de course du port de Saint-Malo, qui lui apportè-
rent un renfort de soixante-huit canons, d'équipages dé-
terminés, et qui se comportèrent on ne peut plus brave-
ment. Jamais encore notre jeune capitaine ne s'était trouvé
engagé dans une affaire aussi chaude, et c'était la pre-
mière occasion vraiment digne qui s'offrit à lui de mon-
trer qu'à l'intrépidité du soldat il joignait aussi le calme
et le coup d'œil du commandant. Mais nous ne saurions
mieux faire que de le laisser raconter lui-même les dé-
tails de ce terrible combat, l'un de ses principaux titres de
gloire. Faisons toutefois, pour plus de clarté, préalable-
ment connaître la composition respective des deux partis.
L'escadre française comprenait :
Le Saini-Jacq'itcs des Victoires, de quarante-huit ca-
nons, monté par Duguay-Trouin;
Le Sans-l'ariil, l'une des glorieuses con((uêtcs du ca-
pitaine malouin, armé de quarante-deux canons, et com-
mandé par son parent, le capitaine Buscher, de Saint-
Malo;
La Lconore, (Végate légère de seize canons.
Les deux frégates malouines qui s'étaient réunies à l'es-
cadre étaient :
V.iigle-Noire, de trente canons, capitaine de Belisle-
Pèpin;
Et la Faluère, de trente-huît canons, capitaine Dessau-
drais-Dufrêne.
L'escadre hollandaise se composait du Delft, vaisseau
de cinquante-iiiiatre canons, qui portait le pavillon du ba-
ron de Wassenaër; du Honslacrdick, autre vaisseau de
cinquante-quatre canons, et d'un troisième vais.seau armé
de trente-huit bouches à feu.
» Les trois vaisseaux de guerre hollandais, dit notre bé-
nis, étaient en panne au vent de leur flotte (I) : le Delft
commandant au milieu, le Honslacrdick à son arriére, et
le troisième de l'avant. Je devais les attaquer le premier,
et, après avoir donné en passant ma bordée au Honslaër-
dick, pousser ma pointe pour aborder le commandant. Le
Sans-Pareil était destiné à me suivre, le beaupré 1 2) sur ma
poupe, et à accrocher le Honslaërdick aussitôt que je
l'aurais dépassé. Les frégates VAigle-Noirc et la Faluère
devaient s'attacher à réduire le troisième vaisseau de
guerre et donner ensuite dans le corps de la flotte. A l'é-
gard de la Léonore, elle était uniquement destinée à pren-
dre des vaisseaux marchands.
« Dans celte dispositmn, nous arrivâmes sur les enne-
mis, et, comme j'allais ranger (5) sous le vent le Hons-
lacrdick. il mit le vent dans ses voiles d'avant et appa-
reilla sa misaine (4). Ce changement înTjirévu de manœuvre
en a|iporta nécessairement ,'i noire disposition, eu ce nue,
étant venu à l'abri des voiles de ce vaisseau, il me fut im-
possible de le dépasser pour aller aborder le commandant.
Celui-ci arriva en même temps sur moi, à dessein de me
mettre entre deux feux; cl je n'eus d'autre parti à prendre
<|ue celui d'aborder le Honslacrdick. Alors le capitaine
du Sans-Pareil, qui me suivait de près, se détermina, sans
hésiter, à couper chemin au commandant, cl ensuite à l'a-
biirder de long en long avec une audace et une conduite
admirables; les deux Irégates de Saint- .Malo atlaqucreiit
eu même temps le troisième vaisseau, et la Léonore
donna, comme ie l'avais prescrit, dans le milieu de la
noue. J !• '
'( Les deux abordages des vaisseaux le Honslaërdick et
(1) Être en panne, demcuri!!' au même ondroil, sans le secours
des ancres, l'uiir cet effet, on dispose los v(■il(■^ ,1( niniiére ipie
les unes tendent i\ faire avancer le v.ii mmh. i-i I,s nuii,-; à lo
aire reculer ; l'équililirc s'établit et le v.n- cm ic^lc eu [il.ice.
— Ém au vent d'une armée navale ou <l Un v ll.^^.eau. c'e^l èlio
sur nier entre cette ainiéc ou ce vaisseau et lo lieu d'où vient lo
veut ; c'est le recevoir le premier et en ôtcr l'avantage à son ad-
ver-^aire.
('il Beaupré, mât couclié sur l'éperon à la proued'un vaisseau.
(3) llanger un navire, passer très-près de lui.
(4) Misaine, liasse voile du mât de misaine, qui est le mât d'a-
vant. — Appareiller une iioi7c, la déployer.
LES MARINS ILLUSTRES.
31
le Deift fiircut cxoculés avec une égale fierté, mais avec
un succès bien diiïérent. Je fis sauter à bord du premier
la moitié de mes officiers avec cent vingt de mes meilleurs
hommes, qui l'enlevèrent d'emblée. Je poussai en même
temps au large, et courus avec empressement secourir le
Sans-Pareil, qui, toujours accroché au commandant, en
essuyait un feu terrible. J'arrivai prés d'eux comme la
poupe de mon camarade sautait en lair par le feu qu'un
Doulet avait mis à des caisses remplies de gargousses.
Plus de quatre-vingts hommes en furent écrasés ou jetés à
la mer, et, le feu étant prés de la soute aux poudres, j'at-
tendais avec frayeur le moment de voir périr le vaisseau.
Dans ce danger pressant, M. Boscher, qui le commandait,
conserva assez de fermeté et de sang-froid pour faire cou-
per les grapins et pousser au large. Désespéré de ce fâ-
cheux contre-tcmp-; et de la perte de ce brave parent qui
me paraissait inévitable, je m'avançai pour prendre sa
place et pour le venger. Ce nouvel aliordage fut trés-san-
glant par la vivacité de notre feu mutuel de canon, de
mousqueterie et de grenades, et par le grand courage du
baron de Wassenaêr. qui me reçut avec une fierté éton-
nante. Les plus braves de mes officiers et de mes soldats
furent repoussés jusqu'à quatre fois; il en périt un si
grand nombre, que, malgré moo dépit et tous mes efforts,
je fus contraint de faire pousser mon vaisseau au large,
afin de redonner un peu d'haleine n mes gens, que je
voyais presque rebutés, et de pouvoir travailler à réparer
mon désordre, qui n'était pas médiocre.
« Dans cet intervalle, \ Âigle-Noire et la Fahière s'é-
taient rendues maîtres du troisième vaisseau de guerre, et,
celle dernière frégate se trouvant à portée de ma voix,
j'ordonnai à M. Dessaudrais-Diifrène, qui la moulait, de
s'avancer sur le vaisseau le Delft, afin d'entretenir le
combat et de me donner le temps ae revenir à lach.irge, 11
s'y présenta de la meilleure grâce du monde, mais malheu-
reusement il fut tué dés les premiers coups. Ce nouveau
coutre-tcmps jeta le désordre dans cette frégate, qui mil
en travers (1) et m'attendit. J'appris avec une extrême
douleur la mort d'un homme si courageux, et je dis à
M, de Langavan, son capitaine en second, de me suivre.
En effet, je retournai, tète laissée, aborder ce redoutable
baron, résolu de vaincre ou de périr. Cette dernière scène
fut si vive et si sanglante, que tous les officiers de son
vaisseau furent tués ou blessés. Il reçut lui-même quatre
blessures très-dangereuses, et tomba sur son gaillard d'ar-
rière, où il fui pris les armes à la main. Plus de la moitié
de mon équipage périt dans cette action. J'y perdis un de
mes cousins germains, premier lieutenant sur mon vais-
seau, et deux autres parents sur \e Sans- Pareil; plusieurs
autres officiers furent tués ou blessés, »
Le résultat de cette victoire, si laborieusement acquise
et si chèrement payée, fut, outre la prise des trois vais-
seaux de guerre, celle de douze vaisseaux marchands et
de plus de cinq cents prisonniers, .Mais le combat avait à
peine cessé, qu'une furieuse tempête dispersa vainqueurs
et vaincus, el fit passer à tous, au milieu de mille angois-
ses, une nuit plus terrible que le combat lui-même. Ils se
rallièrent au Port-Louis, et le premier soiu de Duguay-
Trouin, à son arrivée, fut d'aller s'informer de l'état du
baron de ^Yassenaër, resté à bord du Delft, et de lui of-
frir avec empressement sa bourse et tous les secours dont
il avait besom. 11 devina avec indignation, à la manière
dont ce brave et malheureux officier le remercia, qu'il
n'avait pas été traité avec tous les égards dus à sa position
et il sa Videur par ceux qui avaient eu mission de gar-
der son vaisseau. Duguay - Trouin s'en plaignit très-
vivcnienl à l'officier qui y commandait, et lui pardonna
d'aut.int moins ce manque de procédé, qu'il était son
proche pannt. « La valeur de ce généreux guerrier,
dit-il, en parlant de sou prisonnier, m'avait inspiré
de l'amour et de l'émulation, et l'un des plus sensibles
chagrins quo j'aie eu de ma vie .i été de n'avoir pu lui té-
moigner, comme je l'aurais désiré, toute l'estime el toute
la vénération que j'avais pour sa vertu. » — De pareils
(Ij 3leUre en travers, présenlei le colé au vent.
sentiments dans un homme de guerre lui font plus d'hon-
neur que dix victoires.
Après celte action, Duguay-Trouin vint à Paris recevoir
dfs mains du roi sou brevet de capitaine de frésate lé-
gère : mais la paix qui sunint ne lui permit pas ào faire
immédiatement ses preuves de courage et d'habileté dans
la marine royale. 11 employa les loisirs de la paix à se
perfectionner, comme il le dit lui-même, dans les science?
et dans les exercices qui se rapportaient à son état.
En 1702, la guerre recommença, et les courses de notre
intrépide marin recommencèrent aussi. Nous renonçons
à raconter toutes ses prouesses, car nous sommes obligés
de nous borner. Sa première campagne fut cependant si-
gnalée par uu tour de force que nous ne saurions passer
sous silence. Monté sur la frégate du roi la Bellone, de
trente-huit canons, Duguay-Trouin rencontra sur les cô-
tes d'Ecosse un vaisseau croiseur hollandais de même
force, et la partie s'engagea aussitôt. A la première bor-
dée du vaisseau hollandais, qui était un rude pointeur, la
Bellone avait reçu deux coups de canon à ûeur d'eau, et,
prise d'enfilade par le feu de l'ennemi, elle avait eu ses
mâts rompus. Dusuay-Trouin semblait perdu sans res-
source lorsqu'il prît là résolution soudaine de faire sauter
tout son équipage sur le bord ennemi, le plus jeune de
ses fières, qui était son premier lieutenant, s'y lança le
|iremier, et tua à brùle-pourpoint un des officiers, a Cet
exemple d'intrépidité, dit avec orgueil Duguay-Trouin, ani-
ma si puissamment le reste de mes gens, qu'il ne resta dans
mon vaisseau qu'un seul pilote avec quelques timoniers
et les mousses. Le capitaine hollandais fut tué avec tous
ses officiers, et son vaisseau fut enlevé en moins d'une
demi-heure. »
L'année suivante(17Û3), monté sur le vaisseau degueire
l'Eclatant, de soixante canons, mais armé seulement d:
cinquante-huit. Duguay-Trouin commandait une escadre
de trois vaisseaux ie l'Etat, auxquels s'étaient jointes deux
fi-égates de Saint-Malo. Il ci'oisait aux environs des iles Or-
cades.àl'anul d'une Qotte marchande de quinze vaisseaux
hollandais revenant des Indes orientales; mais, trompé
par la brume, et croyant avoir affaire à cette Hotte, il se
trouva tout à coup en présence d'une escadre de quinze
vaisseaux de guen'e qui croisaient en avant pour éclairer
la route de cette dernière.
Duguay-Trouin donne aussitôt le signal de la retraite
en mettant toutes voiles au vent. Mais six vaisseaux en-
nemis, plus légers que les autres, s'avançaient à sa pour-
suite avec ranidilé, et déj.i ils étaient sur le point d'at-
teindre deux vaisseaux de son escadre. « Je ne pus, dit le
brave capitaine, me résoudre à les voir prendre sans coup
férir ; et, comme VEclatant. que je montais, était le meil
leur de ma petite escadre, je fis carguir mes basses voi-
les (I), et demeurai de l'arrière d'eux, afin de les couvrir,
faisant en cette occasion l'office du bon pasteur, qui s'ex-
I ose à périr pour sauver sou troupeau. Dieu bénit mes
soins, et permit que le vaisseau de soi.xante canons, qui
vint me combattre ii portée de pistolet, fut. en trois ou
quatre bordées de canon et de mousqueterie données à
bout touchant, démâté de tous ses mâts, et resta ras comme
un ponton. Les quatre vaisseaux les plus prés de lui, qui
poursuivaient ceux de mon escadre que je voulais sauver,
S' lancèrent aussitôt sur moi pour secourir leur cama-
rade; je les attendis sans me presser, les saluant l'un et
l'autre de quelques volées de canon, dans le dessein de
les attirer davantage. En effet, ils s'amusèrent alternative-
ment à me canonner assez longtemps pour permettre aux
vaisseaux de mon escadre de s'éloigner, et même de les
perJre de vue, à la faveur d'un brouillard qui s'éleva. Les
ennemis s'opiniàtrèrenl à me suivre et ,i me combattre
tant que je fus sous leur canon ; mais je n'eus pas plutôt
vu mes vaisseaux hors de péril, que je fis de la voile et
me mis hors de leur portée en assez peu de temps,,. De
toutes les affaires où je me suis trouvé, c'est celle dont
je suis resté intérieurement le plus llatté, parce qu'elle
m'a paru la plus propre à ra'attirer l'estime des cœurs
vraiment généreux. »
(1) Carguer une vcile, c'est la serrer on plier.
32
LES MARINS ILLllSTIiKS.
Diisiiay-Trouin. ayant rallif- son escadre, se rendit, coii-
fortm^nuMil .nix iiistrudiniis c|ii'il avait reçues, sur les cô-
tes du Spilzbcrg pour y faire la chasse aux baleiniers IujI-
landais; il y prit, rançonna ou brilla plus de quarante
vaisseaux. Les brouillai'ds, qui, dans ces parafes, sont ex-
Irémenienl^épais au jirintemps et en automne, lui en fi-
rent manquer beaucoup d'autres. Pous.sé par l'impétuosité
des courants jusqu'au quatre-vingt-unième degré de lati-
tude nord, il vit plus d'une fois ses vaisseaux sur le point
de se briser sur des montagnes de glaces. Des ([uaranle
prises qu'il avait faites, il n'en put ramener que quinze,
qu'il conduisit dans la rivière de Nantes, avec un vaisseau
anglais chargé de sucre, dont il s'était emparé chemin fai-
sant.
Les années 170 i et 170ô furent encore marquées dans la
carrière de notre héros par de nombreuses aventures de mer,
glorieuses pour lui, profllablcs pour noire marine, désas-
treuses pour les ennemis de la rrniice. Nous ne raconterons
que la manœuvre mémorable par laquelle il sauva, dans
une de ses courses de 1705, le vaisseau de guerre le Jason,
de cinquante-quatre canons, qu'il avait fait construire lui-
nicme l'année précédente dans le port de Brest. iMonté sur
ce v.Tisseau. Duguay-Trouin croisait alors à l'entrée de la
Manche. Après une lutte glorieusement soutenue contre
deux vaisseaux de guerre anglais, sons les yeux d'une es-
cadre de gros vaisseaux de la même nation, lutte qui s'é-
tait prolongée . jusqu'il la nuit, et où l'avantage était resté
au pavillon français, notre capitaine s'était mis en panne
pour attendre le retour du jour et recommencer au besoin
le combat. 11 s'aperçut bientôt qu'il était environné de
toutes parts et serré de près par toute l'escadre anglaise.
Il n'y avait aucune apparence de sortir de là; mais il était
Dunuav-Troum dùclare à ses officiers que, dans l'mipossibililé de sauver le vaisseau du roi, il fallait soutenir la gloire de ses
armes jusqu'à la dernière extrémité.
encore plus impossible au commandant iu Jason de voir
humilié, sous son commandement, le pavillon de la France.
Alors sa résolution fut prise. « J'assemblai, dit-il, tous
mes officiers pour leur déclarer que, dans rimpossibilité
bien évidente de sauver le vaisseau du roi, il fallait au
moins soutenir la gloire de ses armes jusqu'à la dernière
extrémité, et que la meilleure forme, à mon sens, d'y pro-
céder, était d'essuyer, sans tirer, le feu des vaisseaux qui
nous environnaient, et d'aller, tète baissée, aborder de-
bout au corps le commandant (1) ; que, pour plus de sû-
reté, je me tiendrais moi-même au gouvernail clu vaisseau
jusqu'à ce qu'il fût accroché au bord de l'ennemi; que
celui-ci, ne s'attendant point à un pareil abordage, et
n'ayant point, par conséquent, le temps de faire les dis-
positions nécessaires pour le soutenir, nous donnerait
peut-être occasion île taire une action brilbinlc avant de
succomber sous le nombre; qu'à toute aventure et de
quelque manière que la chose tournât, il était au moins
bien certain que le pavillon du roi ne serait jamais baissé,
tant que je vivrais, par d'autres mains que par celles de
ses ennemis.
(1) Aboider nii v^iisscj» debout nii corps, cust lui mettre l'c-
pcron chins le lUnc.
« M. de la .Jaille et M. de Bourgneuf-Gravé, mes deux
principaux officiers, parurent charmés de ma résolution,
et tous unanimement assurèrent qu'ils périraient eux-
mêmes plutôt que de rn'abandonner. Quand j'eus donné
mes ordres pour rendre cette scène plus vive et plus écla-
tante, je me sentis plus tranquille, et voulus prendre sur
mon lit une heure de repos; mais il me fut impossible de
fermer l'œil, et je revins sur mon gaillard, où j'étais tris-
tement occupé à regarder les uns après les antres tous les
vaisseaux dont j'éiais environné, entre antres celui du
commandant, qui était remarquable par ses trois feux à la
noiipe et par un quatrième dans sa grande hune. .\u mi-
lieu de celle morne occupation, je crus m'apercevoir, une
demi-heure avant le jour, qu'il se formait un point noir à
l'horizon par le travers de notre bossoir (1), et que ce
point s'augmentait peu à peu. Je jugeai que le vent allait
venir de ce côté-là, et, comme j'avais mes basses voiles
carguécs (ployées) et mes deux huniers (2) tout bas à cause
du calme, je les fis rappareiller (déployer de nouveau)
(1) Bossoir, poutres ou pièces de bois mises en saillie à l'a-
vnnt (lu viiisseau |)our soutenir f ancre.
{'2) Voiles de hune ; elles sont cnlie les grandes voiles et les
pt'n'oiincis.
LES aiARINS ILLUSTRES.
33
aus bruit, et fis orienter en même temps toutes les .nitres
pour recevoir la fraichenr i|ui s'avançait. J'employai au«si
ce nui me restait d'avirons à gouverner mon vaisseau, afin
qu'il prêtât le côté au vent lorsqu'il viendrait; il vint en
elVet, et, trouvant mes voiles disposées à le recevoir, il nous
fit tout d'un coup aller de l'avant.
« Les ennemis, qui dormaient en toute confiance, n'a-
vaient point songé à prendre les mêmes dispositions. La
manœuvre qu'ils furent obligés de faire pour se mettre en
mesure de me rejoindre me donna le temps de gagner sur
eux une portée de canon d'avance; et alors le vent aug-
mentant sensiblement, mon vaisseau, qui allait très-bien
quand il ventait un peu frais, avança de manière cjue l'es-
cadre ennemie n'eut plus à beaucoup près sur moi l'avan-
tage qu'elle avait eu. Le seul Hunter (l'un des vaisseaux
avec lesquels il s'était mesuré la veille) me joignit encore
à portée de fusil, et se remit à me canonner dans la han-
che (11; mais je lui ripostais si vivement, que chaque bor-
dée l'obligeait à culer (i) et le rebutait.
« Cette chasse dura jusqu'à midi, et, comme le veut
augmentait toujours, je m'éloignai déplus en plus de tous
les vaisseaux de cette escadre; le Hunter même com-
mençn ;i rester en arrière de nous. Ce fut pour lors que je
me regardai comme un homme vraiment ressuscité, ayant
cru fermement que j'allais m'ensevelir sous les ruines du
pauvre Jason. Je me prosternai pour en rendre gr;ice ;i
Dieu, et je continuai ma route pour aller relâcher au plus
tôt dans le premier port de France; car j'avais été obligé,
pour sauver le vaisseau du roi, de jeter à la mer, non-
seulement toutes mes ancres, à l'exception d'une, mais
aussi tous les mâts et toutes les vergues de rechange. »
Afin qu'il ne fut pss dit néanmoins qu'il rentrait au port
M:iis je lui ripostais si vivement, que chaque bordée l'obliseait à culer et le rebutait.
les mains absolument vides, il s'empara chemin fais.iiit
d'un corsaire hollandais de vingt canons, qui eut la mau-
vaise chance de se rencontrer sur sa route. Il en fit,
dans ses courses ultérieures, une conserve de son vaisseau
je Jason, si miraculeusement sauvé par la vigilance et la
bonne étoile de son capitaine.
Promu, en l'OJ, au grade de capitaine de vaisseau, Du-
guav-Trouin reçut ordre de se rendre a Cadix, avec les
trois vaisseaux le Jason, VHercule et le Paon, et de se
mettre à la disposition du gouverneur de celte ville, me-
nacée d'un siège. Sur sa route, â la hauteur de Lisbonne
et ,i quinze lieues au large, il rencontra une llolte mar-
chande de deux cents voiles, venant du Brésil, escortée
par six vaisseaux de guerre portugais. Malgré l'infériorité
de ses forces, il n'hésita pas à l'attaquer, et le combat
dura deuxjours. Jamais peut-être il ne déploya plus d'ha-
bilelé et de valeur; mais une série de contre-temps, et
Mirtoul l'inexpérience ou le manque de sang-froid du ca-
pitaine de VHercule, brave officier d'ailleurs, et auquel il
rend toute justice sous ce rapport, le firent échouer dans
cette entreprise, en lui laissant toutefois les honneurs du
41 r.tl, — Iinp Simon lia,; acl CV rucdKcfortl,,!.
combat. Il n'avait pu faire aucune prise; mais l'amiral de
la tlolie portugaise fut tué; elle perdit un de ses vaisseaux,
et les cinq autres ne rentrèrent à Lisbonne que dans un
état pitoyable de délabrement.
La mission de Duguav-Trouin à Cadix ne fut qu'une
suite de démêlés fâcheux avec les autorités espagnoles, et
de désagréments pour le chef de l'escadre française, grâce
aux mauvais procédés du gouverneur, le marquis de Val-
degamas. « un de ces hommes, dit Thomas, hauts et durs,
qui, avec de très-petites âmes, occupent de grandes pla-
ces.» et qui, ajouterons-nous, croient que la naissance sup-
plée .1 tout, même au mérite, et les dispense de tout,
même des égards dus au talent et à la valeur. Les hostili-
tés qu'on redoutait pour le port de Cadi.i ne s'élant pas
réalisées, l'escadre française se retira, indignée de l'accueil
si peu hospitalier qu'elle avait reçu des Espagnols. Sur les
(l'i La hanche du vaisseau est route la partie de son arrière qui
parnit en dehors; c'est-à-dire le derrière du gaillard, et le bor-
d.ige (le i I poupe.
l'2) Culer, c'est aller en arrière.
34
LES MARINS ILLUSTRES.
l'iipports que Diigiiay-Trouiu en fit il son retour, Louis XIV
lit ôter au marquis de Valdegamas le gouvernement de
Cailis. et celui de l'Audalousie à son beau-1'rére, le marquis
de Villadarias.
Eu revenant de celte désagréable expédition, l'escadre
française fit rencontre d'une llotle marchande de quinze
vaisseaux an£>lais. escortée par une seule frégate de trente-
six canons, (iette frégate, quoique vaillamment défendue
par son capitaine, tomba au pouvoir de Diiguav-Trouin,
avec douze des vaisseaux de la Qotte marchande, prises
qui payèrent et au delà les frais de l'expédition.
Peu de temps après son retour, au commencement de
1707, Duguay-Trouin fut nommé chevalier de Saint-Louis,
et reçut l'accolade des raains mêmes de Louis XIV, qui lui
annonça en même temps qu'il lui confiait le commande-
ment d'une escadre de six vaisseaux de guerre. Cette es-
cadre, réunie à une autre de même force sous les ordres
du comte de Forbin, tout récemment honoré de la cornette,
reçut ordre de sortir du port de Brest pour se porter dans
la Manche. 11 s'agissait d'aller au-devant d'un grand con-
voi de troupes et de munitions de guerre qui se rendait
d'.Uigleterre en Portugal, ,'i l'effet de réparer le désastre
qu'avait occasionné aux ennemis de la France et de Phi-
lippe V la bataille d'Almanza, récemment gagnée par le ma-
réchal de Berwick. Le 10 octobre, trois jours après sa sortie
de Brest, la double escadre découvrit le convoi qu'elle avait
mission de conibattre et de disperser. Le commandement
supérieur appartenait à Forbin, eu raison de la supériorité
de son gi'ade. Duguay-Trouin, qui se trouvait ( n avant et
déjà en présence de la Hotte ennemie disposée en ordre
de combat, attendait le signal pour s'engager avec la fierté
et l'impétuosité qui lui étaient naturelles, hoit irrésolution,
soit calcul, Forbin restait en arrière, et le signal si impa-
tiemment attendu n'arrivait pas. Le soleil était déjà au
milieu de sa course : il était urgent de prendre un parti,
car chaque instant perdu l'était pour le succès de l'entre-
prise ePpourla gloire de notre pavillon. Diiguay-Trouin se
crut donc suffisamment autorise à ne prendre conseil que
de la nécessité, et il se mil en mesure d'attaquer l'ennemi
qu'il avait en présence. Ayant assigné sa tâche à chacun
di's capitaines île son escorte, il se réserve pour lui-même
l'honneur d'aborder le commandant anglais, v.iisseau for-
midable de quatre-vingt-deux canons, appelé le Cumber-
land; le Lis, fju'il montait, n'était que de soixante-qua-
torze ; mais il était suivi delà Gloire, frégatede quarante
canons, commandée par M. de la Jaille, un de ses plus
braves officiers. La Gloire avait ordre d'aborder le Lis
des qu'il se serait accroché au Cumberland , et d'y jeter
une partie de son équipage pour combler le vide formé
dans celui du Lis par l'assaut du vaisseau ennemi.
« Ces ordres donnés (nous laissons encore une fois par-
ler Duguay-Trouin lui-même), j'arrivai sur les Anglais,
et, faisant coucher tout mon équipage sur le pont, je don-
nai mon attention à bien manœuvrer. J'essuyai, d'abord
sans tirer, la bordée du matelot (1) de l'arrii're du Cum-
berland, ensuite celle du Cumberland lui-même, qui fut
des plus vives. Je feignis dans cet instant de vouloir plier ;
il donna dans le piège, et, ayant voulu arriver pour me
tenir sous son feu, je revins tout à coup au vi nt, et, par
ce mouvement, son beaupré se trouva engagé dans mes
grands haubans (-2) avant que je lui eusse riposté d'un seul
coup de canon; en sorte que toute mon artillerie, chargée
à double charge, et ma mousqueterie l'enfilant de l'avant
à l'arriére, ses ponts et ses gaillards furent eu un instant
jonchés de morts. Aussitôt M. de la Jaille, mon fidèle
compagnon d'armes, s'avança avec la Gloire pour exécu-
ter ce que je lui avais ordonné; mais, ne pouvant m'abor-
der que très-diflicilement à cause de la position où il me
Ifouva, il eut l'audace d'aborder le Cumberland de long
en long. Ses hommes tuèrent et mirent en fuite ce qui
restait d'Anglais sur le pont et sur les gaillards, et se ren-
dirent les maîtres du vaisseau. Alors, voyant qu'ils me
faisaient sigue avec leurs mouchoirs, et que Ion baissait
(1) Matelot, vaisseau qui a son poste sur l'avant ou sur l'.n-
nère du comriiandanl, pour le couvrir.
(2) ffnuftatij, gros câbles qui servent à soutenir li> ni.its.
le pavilion anglais, je fis cesser le feu. Au même instant,
je fis |iuusser au large pour me porter dans le lieu où je
pourrais être de quelque utilité. »
L'escadre du comte de Forbin était sortie enfin de son
irrésululion ; elle était venue prendre sa part de danger
et de gloire dans le combat. Duguay-Trouin vil (|ue deux
vaisseaux de celle escadre, l'un de cinquante-quatre ca-
nons, commandé par uu bien brave capitaine, le chevalier
deTourouvre; laulre de quarante-quatre, monté parle
fils du célélire Jean Bart. étaient aux prises avec le De-
vonshire, vaisseau anglais de quatre-vingt-douze canons,
qui les écrasait de sa formidable artillerie. Pressé de leur
venir en aide, il abandonna la poursuite d'un vaisseau (le
Royal-Oali\ qu'il était sur le point d'accrocher, it se di-
rigea sur le colosse ennemi dans l'intention de l'aborder ;
mais une épaisse fumée qu'il vit sortir de la poupe du De-
vonshire le força de se tenir à la portée du pistolet, dans
la crainte d'être atteint par le même incendie. Le l'eu ter-
rible qu'il en essuya pendant ce temps d'arrêt lui niil
jilus de trois cents hommes hors de combat. Pour sortir
comme il convenait de cette position désastreuse, Duguav-
'Irouin s'était avancé à l'abordage, et déjà les vergues
des deux vaisseaux commençaient à se croiser, lors-
que le feu, qui fomentait à la pôu|ie du Deionshire, gagna
ses haubans et ses voiles de l'arrière. 11 falUit bien vite se
soustraire à son contact, sous peine d'être enveloppé dans
le désastre qui allait l'anéantir A peine Duguay-Trouin
s'élait-il éloigné d'une portée de pistolet, ipie le feu se
communiqua de l'arrière A l'avant de ce gros vaisseau avec
tant de violence, qu'il fut eonsumé en moins d'un quart
d'heure, et s'abima, avec tout sou monde, au fond de la
mer, avant que la fiamine eût gagné la soute aux poudres.
Ce vaisseau portait, outre son équipage, plus de trois cents
officiers ou soldats passagers, et l'on évalua à plus de mille
le nombre des victimes de celte éjiouvantable catastroiihc.
Tous ceux qui en furent témoins en furent douloureuse-
ment impressionnés. Vingt ans après, dans la retraite ou
il écrivait ses .Mémoires, celte image poursuivait encore le
vieux marin. « Le souvenir de ce spectacle effroyable me
fait encore frémir d'horreur, » écrit-il à cette page de ses
Mémoires, si profondémint empreints de la noblesse et
de la sensibilité de son âme!
La catastrophe du Dcvunshire avait mis fin au combat,
qui eût abouti à la destruction complète du convoi anglais,
s'il y avait eu meilleure entente entre les deux chefs de
l'escadre française; et il n'est pas douteux que le malen-
tendu vint surtout du côté du comte de Forbin. Du reste,
un seul des cinq vaisseaux de l'escadre anglaise écha|ipa
au désastre : c'était le RoyalUak, dont Duguay-Trouin
regrette amèrement, dans ses Mémoires, d'avoir abandonné
la poursuite pour assister au spectacle, si chèrement payé
d'ailleuf.1, de la perte du Devonshire. Plus de soixante des
bàlinients (jui composaient le convoi tombèrent au pouvoir
soit de nos deux escadres, soit des corsaires qui s étaient
mis à leur poursuite après leur dispersion. La ruine de
cette flotte, au témoignage de Bapin-Thoyras, historien
anglais, ne fut pas moins funeste aux alliés que la bataille
Continentale d'Almanza, et, sous ce rapport, le résultat
politique fut complètement atteint.
Pendant que Duguay-Trouin perdait deux jours a répa-
rer tant bien que mal les nombreuses avaries qui avaient
mis son vaisseau presque hors d'état de remuer, c'est
l'expression dont il se sert, Forbin, qui avait rallié sous
son pavillon les deux escadres, rentrait dans la rade de
Brest avec les trois vaisseaux pris à l'ennemi, menant
triomphalement le Cumberland à la remorque de son
vaisseau. La modestie n'était pas une des qualités du ca-
pitaine provençal, et, dans cette circonstance, il se parait
un l'eu trop vaniteusement, il faut en convenir, d'un tro-
jdiée dont la conquête lui était fort étrangère, ainsi qu'on
l'a pu voir dans le cours de ce récit.
Duguay-Trouin reçut, à l'occasion de cette affaire, le
brevet d'une pension de mille livres sur le Trésor. Il le
refusa pour lui-même, et pria le roi de vouloir bien r. -
porter cette faveur sur M. de Saint-Auban, son capitaine
en second, qui avait en une cuisse emportée à l'abordage
du Cumberland, et qui était un officier sans fortune. Ùa
LES Marins illustres.
35
fit droit à celle rci|iii't(', si liouorable poui' son âUlcUr el
pour celui qui en était l'objet,
Duguay-Troiiin avait cipeiidant demandé quelque chose :
c'était des kllrcs do noblesse |ioiir lui et |ioiir son rri'io
aine, Troiiiu de la lîardinnis, consul à Malaga, et son tu-
teur pendant les courts orasjes de sa jeunesse. « C'est à
lui, écrivait-il à M. de Punlcharlrain, que je dois tout ce
que j'ai fait d'estimalile el l'hoiinenr qilc j'ai d'être connu
de Sa Majeslo, par les occasions qu'il m'a procurées de
servir sans discontinualion. » Le ministre, qui le croiraill
ût beaucoup d'objeclions, et ce ne fut que dcn.\ ans plus
lard, en 1709, que les deux frères obtinrent l'objet de
leur innocente ambition (1|.
La carrière du héros malouin est si remplie, que nous
sommes forcés de passer sur une foule d'actions qui au-
raient sufli à la gloire de dix capitaine>i, pour arriver à celle
qui devait mettre le comble à sa renommée, et clore pour
lui d'une manière si éclatante la phase active de sa vie de
mai'in : nous voulons parler de son expédition contre Rio-
Janeh'o, grand établissement des Portugais au Brésil.
Uuc première tcnlalive avait été faite sur cet établisse-
ment, en 1710, par le capitaine dli Clerc, à la tète d'une
escadre de cinq vaisseaux de guerre et de niillc soldats de
débarquement; mais elle avait eu une inalbeurcuse issue.
Du Clerc, forcé de capituler, était resté prisunnier avec six
ou sept cents do ses soldats. Puis on avait appris que,
malgré la capitulation, ce niallieureux officier avait été as-
sassiné, et les autres prisonniers traités fie la manière la
plus inhumaine. « Ces nouvelles, dit Duguay-ïrouin, join-
tes à l'espoir d'un butin immense, et surtout à l'honneur
qu'on pourrait acquérir dans une entreprise si difficile, fi-
rent uaitre dans mon cœur le désir d'aller porter la gloire
de nos armes jusque dans ces climats éloignés, et d'y pu-
nir l'inhumanité des Portugais par la destruction de leur
florissante colonie. » Mais l'Etat n'élail (las en mesure de
faire les frais d'une aussi grosse entreprise, et il n'avait
pas trop de toutes ses ressources pour résister aux pro-
grés de Mariborough, déjà maître do nos provinces du
Nord, malgré les prodigieux efforts du maréchal de Vil-
lars, qui avait perdu la bataille de Malpla(|uet, et n'avait
pas encore sauvé la France ;i Denain. On mit à la disposi-
tion de Duguay-Trouin dix-sept vaisseaux de la marine
royale, cl une société d'armateurs et de capitalistes pour
vut aux frais d'équipement el d'arnieincnt de celle
(lotte. Elle partit de Brest, avec environ deux mille quatre
cents hommes de troupes de débarquement, au mois de
juin 1711. et arriva, le 11 septembre suivant, li la pointe
du jour, devant la baie de Rio Janeiro. Cette baie est fer-
mée par un goulet très-étroit, dont les deu.\ cotes sout dé-
fendus par deux forts et garnis de balleriesdont il faut af-
fronter les feux formidables avant de pénélrer dans le port.
Les bonnes dispositions prises par Duguay-Trouin. la ma-
nière admirable dojit il l'ut secondé par l'audace cl l'habi'
leté de ses principaux officiers, lui permirent de franchir
presque d'un bond ce passage dangereux, malgré la vivo
opposition des Portugais. Ce succès rapide lui coûta trois
cents hommes mis hors de combat.
(Vêtait beaucoup d'être maitre de la baie; mais que
d'efl'orls encore a accomplir, que de difficultés à Vaincre,
qlle de dangers à courir avant d'être maitre de la ville!
Rio-Janeiro, bàlie sur le bord de la mer, est commandée
par trois montagnes couronnées de forts et de batteries.
Du côté de la mer, elle est fortifiée par des redans (2i et
des batleries-dont les feux se croisent; du côté de la
plaine, elle était défendue par un camp retranché et p^ir
un fossé large et profond toujours rempli d'eau. Au de-
(I) On lit dans les lettres-patentes di51ivices à ccl effet, sous la
date du mois de juin 1709, une récapilulition des actions navalos
de Dul:u iv-Tniuln, se terminant ainsi : « Kn soiie que ledil sieur
Uuguay-Tiouin peut compter qu'il a pris, depuis qu'il s'est adonné
à la marine, plus de trois cents navires niaicliands, et vnigt vais-
seaux du «ucrre ou corsaires ennemis. »
i2) îtedans. Ou désigne ainsi, en architecture mililaire, les
an;jles saillants vers la campagne, qu'où pratique de dislance en
distance, dans les circonvallations, afin que toutes les parlii-s do
leur enceinte se flanquent réciproquciiieilt.
dans de ces relranrhements étaient deux places d'armes
pouvant contenir chacune quinze cents hommes en ba-
taille. C'clail là que les Portugais tenaient le fort de leurs
troupes, qui consisiaient en douze ou treize mille hommes
au moins, en y comprenant cin(( régiments de troupes ré-
glées, nouvellement amenées d'Europe, el sans compter
un nombre prodigieux de noirs disciplinés (1).
Le génie de Duguay-Trouin mesure sans s'effrayer la
grandeur de la tàclie qui lui est dévolue; il ne la trouve
point au-dessus de son audace ni du courage des Français
qu'il commande Le 12 septembre, il avait enlevé aux
Portugais l'ile aux Chèvres, située à portée de fusil de la
ville, el pouvait se servir, pour l'attaque, du fort et des bat-
teries qui y avaient été dressées pour la défense. Le \i, il
opérait sou débarquement au pied des remparts avec un
succès complet. « Dès ce moment, dit le rhéteur Thomas,
que nous allons citer, quelque peu de goût que nous
éprouvions pour l'emphase habituelle de son style; dés ce
nioiiient, on vit Duguay-Trouin, qui jusqu'alors n'avait
commandé que sur la mer, déployer tous les talents d'un
général, former des troupes, les ranger en bataille, choisir
des postes, les soutenir les uns par les autres, prendre
une exacte connaissance des lieux, profiter des fautes, évi-
ter les surprises, fixer la victoire, ordonner les retraites,
user des avantages, tantôt avec précaution, tantôt avec ac-
tivité ; joindre le génie des sièges à celui des batailles :
tant il est vrai que Ce sont les cifËonstances qui dévelop-
pent les talents ! »
Toute une semaine fut employée en engagements mul-
tipliés oti les Français eurent constatnment lé dessus. Pen-
dant que les troupes de dèharquenient s'emparaient de
toutes les positions avantageuses autour de la ville, et dé-
busquaient l'ennemi de tous ses ntranchements extérieurs,
les rempai-ts étalent battus en brèche par l'artillerie des
vaisseaux et parcelle de l'ile aux Clièvres. Le 20, Duguay-
Trouin reconnut (itie l'assaut pouvait elfe tenté avec suc-
cès ; il fit ses disUositions pendant la nuit poi:r qu'il fût
livré à la pointe un jour. Ces dispositions s'accomplissaient
au milieu des convulsions d'une nuit d'orage : à la lueur
des éclairs, les assiégés voient s'approcher les chaloupes
françaises, cliSrgéesdes troupes destinées à escalader leurs
remparts; au feu qu'ils font pour les éloigner, répond le
l'eu des assiégeants. Cl ces détonations redoublées, se joi-
gnant aux roulements du tonnerre, impriment à celte
nuit terrible un caractère particulier d'épouvante et d'hor-
reur. La ville est abandonnée par les habitants au milieu
d'une confusioji iiniiichse. La panii|lio gnî^ne les troupes
réglées eik'S-mènius, qui sortent tiiniullueusement de la
ville, non toutefois sans avoir mis le feu aux plus riches
magasins, et pratiqué des mines sous les forts qu'elles
abandonnaient; mais Duguay-Trouin, averti à temps, éventa
toutes ces mines, et se préserva des ravages dont elles me-
naçaient l'armée victorieuse.
Le 21 septembre au matin, il entrait le premier dans la
ville ;i la tête de ses grenadiers ; il fut bientôt maitre de
tous les forts. Après avoir reconnu l'impossibilité où il se
trouvait de garder celle place, il se décida à la mettre à
rançon. 11 consentit à se retirer, moyennant une contri-
bution de six cent dix mille crusades, de cinq cents cais-
ses de sucre, el de tous les bestiaux dont il aurait besoin
pour la subsistance de ses troupes. Le butin qui avait été
fait par les soldats dans la ville, et qui avait été porté à
bord des vaisseaux ou entassé sur le port, resta acquis aux
vnini(ueurs, et les marchands portugais furent en quelque
sorli' forcés de le racheter. Quinze jours seulement furent
accordés aux habitants pour acquitter la rançon à laquelle
ils avaient été imposés; nmis ce ne fut que le 15 novem-
bre, deux mois après son entrée dans la baie de Rio -Ja-
neiro, que l'escadre française put appareiller pour repren-
dre le chemin de la France. Elle essuya, à la hauteur des
Açores, une affreuse lenipêle qui la dispersa en partie.
Deux de ses vaisseaux, le Magnanime, capitaine de Course-
rac, el le Pid^fe, capitaine de la Moinerie-Miniac, disparu-
rent sans que depuis on en ait jamais eu aucunes nouvelles.
« Ces deux vaisseaux, dit Duguay-Trouin, avaient pros de
,1 ilem de Uuyuui-Tromn.
:^(3
LES MARINS ILLUSTRES.
dniize cent-; liommes d'équipase, el quantité d'ofliciers et
de gardes de la iiiaiine, gens de mérile et de naissance,
bieii dignes d'être regrettés ; entre autres, le clievalier de
Conrserac, mon fidèle compagnon d'armes, qui, dans plu-
sieurs de mes expéditions, m'avait secondé avec une va-
leur peu commune, el qui rapnorlait en France la gloire
distinguée de nous avoir frayé l'entrée du port de Rio-Ja-
neiro... Ma confiance en lui était si grande, que j'avais fait
charger sur le Magnanime plus de six cent mille livres
en or et en argent. Ce vaisseau était, outre cela, rempli
d'une grande quantité de marchandises. » Un troisième na-
vire, V Aigle, ayant atteint Cayenne avec une prise qu'il
escortait, y périt à l'ancre. L'équipage repassa en France
sur le vaisseau hollandais.
Malgré ces pertes considérables, les produits de cette ex-
pédition, prélèvement fait de la dépense de l'armement,
rapporta quatre-vingt-douze pour cent de profit à ceux qui
s'y étaient intéressés; mais on avait causé pour jdus de
^.v.*-*
Laissez-moi joiiii' du boiilionr de contempler en face un héros.
vingt-cinq millions de dommages à la colonie portugaise,
et réduit à la misère des milliers de familles innocentes !
Pour admirer en toute sûreté de conscience la gloire des
grands capitaines de terre ou de mer, il faudrait pouvoir
ignorer ce qu'elle coûte de malheurs et de larmes aux peu-
ples qui en font les frais.
« L'expédition de Rio-Janeiro, dit un historien, plaça si
haut Duguay-Trouin dans le monde naval, que, bien qu'il
ne fut encore que capitaine de vaisseau, on le regarda
comme le plus grand homme de mer de la fin du régne de
Louis XIV. On raconte qu'à son retour en France, après
Cl tli' expédition qui devait clore, avant le temps, sa car-
rière active de marin, Duguay-Trouin fut à tel |ii)int l'ob-
jet de l'attention publique, que le peuple s'attroupait au-
tour de lui pour le contempler, el iju'il n'était |ias jus-
qu'aux )ilus grandes dames ipii ne se lissent un mérile de
l'avoir vu, d'avoir recueilli quel(|U('s mots de ses lè-
vres (1). » — « Monsieur, lui dit un jour une dame de
distinction, qui avait fendu la foule pour le regarder de
bien près, ne soyez pas surpris de mon action, et taissei-
moi jouir du bonheur de contempler en face un héros en
rie. ))
(1) Léon Gui'iin, Ilisl.viaril de France.
Ce brave capitaine reçut la cornette en 1715 : ce lut un
des derniers actes du grand roi qu'il avait si bien servi.
Sons Louis XV, on ne put que l'avancer dans la carrière
des honneurs, sans lui fournir aucune occasion d'ajouter
à sa gloire; on le nomma, en 1728. commandeur de l'or-
dre de Saint-Louis et lieutenant général des armées na-
vales.
Duguay-Trouin mourut à Paris, le 27 septembre 1736,
dans sa soixante-troisième année.
« M. Duguay-Trouin. dit le continuateur de ses Mémoi-
res, avait une de ces physionomies qui annoncent ce que
sont les hommes, et la sienne n'avait rien que de grand
à annoncer... 11 était d'une taille avantageuse et bien pro-
portionnée, et il avait pour tous les exercices du corps un
goût et une adresse qui le servirent dans plus d'une oc-
casion. Son tempérament le portait à la tristesse, ou du
moins à une espèce de mélancolie qui ne lui permettait
pas de se livrer à toutes les conversations. Souvent, après
lui avoir parlé longtemps, on s'apercevait qu'il n'avait ni
écouté ni entendu. Son esprit était cependant vif et juste;
personne ne sentait mieux que lui tout ce qui était néces-
saire pour faire réussir une entreprise, ou ce qui pouvait
la faire manquer : aucune des circonstances ne lui échap-
pait. Lorsqu'il projetait, il semblait qu'il ne comptât pour
rien sa valeur, et qu'il ne dût réussir qu'à force de pru-
dence ; lorsqu'il exécutait, il paraissait pousser la con-
fiance jusqu'à la témérité.
« Il croyait à la )u'édeslination et aux pressentiments;
s'il est vrai que ces opinions peuvent contribuer à la sé-
curité dans les périls, il est vrai aussi qu'il n'y a que les
âmes trés-courageuses chez qui elles puissent s'établir as-
sez pour les faire agir conséquemment.
« Jamais homme n'a porté les sentiments d'honneur à
un plus haut point, et jamais homme n'a été d'un com-
merce plus suret )dus doux. Plein de simplicité et de mo-
destie, il ne permettait pas cependant que d'autres pris-
sent sur lui un air de supériorité qu'ils n'auraient pas
méritée. 11 était prêt alors à regarder sa gloire comme une
partie du bien de l'Etat et à la soutenir de la manière la
plus vive. C'est par ces ((ualités qu'il s'est toujours fait
aimer et considérer dans le corps de la marine.
u On lui a reproché un peu de dureté dans la discipline
militaire ; mais sa sévérité avait )iour corollaire un grand
esprit de justice et de bienveillance pour le matelot et
pour le soldat, qualité qui le faisait autant aimer el res-
pecter que la sévérité le faisait craindre.
« U était d'un tel désintéressement, qu'après tant de
vaisseaux pris, et une ville du lirésil réduite sous sa puis-
sance, il n'a laissé qu'un bien médiocre, quoique sa dé-
pense ait toujours été bien réglée.
« 11 n'a jamais aimé ni le vin ni la table; il n'en était
pas de même des femmes, et, ne pouvant résister à ce pen-
chant, qui a élé la faiblesse de tant de héros, il ne s'était
attaché qu'à éviter les passions fortes et longues. » ~
Ajoutons que les amours trop faciles n'ont pas été moins
fatales à la santé du héros breton que les fatigues de la
nier.
IHJftUESWE (Abbaham, marquis), lieutenant général
des armées navales, né à Dieppe (Seine-Inférieure) en
1610, mort en 1688.
« Les Français n'estiment pas assez leur Duquesne : la
présence de ce brave marin à bord d'une llolte vaut plus
(|ue dix vaisseaux. On lui donne pour supérieurs les d'Es-
trécs, les Vivonne, hommes de cour, qui ne le valent pas
de beaucoup: mais vienne une occasion sérieuse, et l'on
sera forcé de lui donner sa véritable place, qui est la pre-
mière. » Ainsi parlait le grand lUiyter de celui qui devait
le vaincre un jour dans les mers de la Sicile, et ((ii'on ap-
pellerait aussi le grand Duquesne. Jugement prophé-
tique ! brevet d'immorlalilé délivré par un héros à son
rival ! Sur la parole de Ruvter, on peut hardiment inscrire
le nom du vainqueur de iïlromboli et du mont Gibel au
premier rang de ceux qui ont illustre la marine française
à l'apngée du règne de Louis XIV. et sous l'administration
féconde et glorieuse des deux Colbert.
Abraham Duquesne naquit à Dieppe, en KilO, d'une f,v
LES MARINS ILLUSTRES.
37
mille noble, quoiqu'on ait dit le contraire (11, et ymWs-
tante, ce i|ui était un plus grand obstacle à l'avancenieiit
que la roture, sous les régnes du prince qui fit le siège de
la Rochelle et de celui qui révoqua l'édit de Nantes. Son
père, du nicnie nom que lui, armait en course poui; son
propre compte, comme tous les marins dieppois; c'était,
en outre, un capitaine de la marine royale fort istiniépour
sa bravoure. Ce fut sous lui que le jeune Abraham, son
aine, fit son apprentissage maritime. Dès l'âge de douze
ans, le futur amiral commença à naviguer; à dix-sept, il
était déjà capable de commander, et trouvait l'occasion de
révéler tout ce qu'il serait un jour.
C'était en I6'27 : à la faveur des hostilités ouvertes entre
la couronne d'Espagne et les Provinces-Unies, nos mer.s
étaient infestées de corsaires hollandais et espagnols, qui
tenaient nos petites escadres marchandes bloquées dans
porls. Emu des plaintes qui lui avaient été adressées
les états de Normandie, Louis XIII avait, par une dé-
claration de cette année, permis aux bâtiments de ses
ports de l'Océan et de la Manche de courir sus aux enne-
mis lie la France, ce qui ne s'appliquait alors qu'aux .an-
glais et aux écumeurs de mer, ce qui s'appliquait ;i tout
ie monde. Dieppe s'était hâté d'user de la permission, et
Duquesne le père n'avait pas été des derniers ;i se mettre
en course sur le Petit-Saint-André, fin et hardi voilier
armé de douze canons, qui lui appartenait. Son fils lui
servait de second.
Durant sa croisière, le cajiitaine Duquesne, tombé ma-
lade, avait été obligé de s'aliter et de remettre le commande-
ment à son jeune lieutenant. Trois grosses voiles se mon-
trent à l'horizon : on reconnaît bientôt trois des corsaires
hollandais dont les Die|ipois avaient le pins à t,e plaindre.
.Mais le moment est-il opportun pour prendre une revan-
che'.' Est-il prudent d'engager une aussi forte partie?
Questions qu'un vieux capitaine se serait faites, mais qui
ne viennent pas même à la pensée d'un officier de di.v-sept
ans. Le jeune Duquesne, sur de la bravoure de son équi-
page, s'avance résolument à la rencontre de celui des trois
corsaires qui se trouve le plus .i sa portée, et, sans s'in-
quiéter ni du pavillon qu'il porte, ni des deux bàlimenls
(|ni le suivent de près, il l'attaque à la manière dieppoisc.
dit un écrivain norm.Tnd; attaque subite qui étonne, qui
ne donne pas le temps de la résistance ('2) ; il l'enlève. Les
deux autres corsaires avaient prudemment pris le large.
Lu capture était riche; le jeune vainqueur la conduit
triomphalement à Dieppe, et la remorque jusque dans le
port aux vives acclamations de ses compatriotes, ravis de
se voir si fièrement et si promptement vengés par le digne
fils du brave commandant du Petit-Saint- André.
Tel fut le premier exploit maritime de celui qui devait
si glorieusement aider Louis Xl\' à conquérir pour un mo-
ment l'empire de la mer.
La chicane essaya de lui ravir le prix de la victoire qu'il
devait à son courage. Le bâtiment qu'il avait capturé s'é-
tait abrité sous le pavillon hollandais, et comme la France
était alors en paix avec les Provinces-Unies, le capitaine
contesta la légitimité de la prise. L'affaire fut déférée à
raniirnulé de Dieppe en première instance, et jiortée en
appel devant le parlement de Normandie. Duquesne prouva,
pièces en main, que le capitaine hollandais était un véri-
table pirate, muni de lettres de marque d'une puissance
ennemie, l'Angleterre, et entretenant des accointances
avec les barbaresques de Tunis et d'Alger. Il gagna donc
son procès devant les deux juridictions. « Cependant,
croyez-moi, lui dit le président de l'échiquier de Norman-
die après l'avoir félicité sur son courage, regordcz plus at-
tentivement aux pavillons ; car, une autre fois, vous pour-
riez ne pas si bien rencontrer. »
Pendant l'audience, deux pièces avaient été remises an
(\) Dans le contrat de mariage de l'un de ses lils, passé en
1646, Abraham Duquesne père est qualifié ainsi qu'il suit ;
Quatid civait, escoier et capitaine entretenu pour le service du roi
en ses armées navales.
On voit, par le mcme acte, que la mère de Duquesne était
honorable dame Marthe de Vaux.
(2) P.-J. Féret, Esquisse de la oie de Duquesne. Dieppe, 1814.
jeune lieutenant du Petit-Saint-Andrc. toutes deux vo-
naLit du cardinal de Uichelieu, alors surintendant général
de la navigation et du commerce : la ]iremière était une
concession à titre de gratification de toutes les marchan-
dises du navire hollandais; la seconde, un brevet de ca-
pitaine dans la marine du roi (I).
En vertu de ce brevet, Duquesne alla immédiatement
prendre rang dans la Uotle i|ui faisait le siège de la Ro-
chelle (llj'27), et s'y distingua.
Dix ans plus tard (ItiôTl. muis le voyons, sur un vaisseau
de l'Etat confié à son commandement, prendre une part
glorieuse à l'expédition, qui, sous les ordres du prélat-
amiral d'Escoubleau de Sourdis, reprit aux Espagnols les
îles de Lérins, dont ils s'étaient traîtreusement emparés.
Pendant qu'il concourait au siège de l'ile Sainte-Margue-
rite, Duquesne reçut la triste nouvelle de la mort de son
/ Il 'jnn/ : m>ii-i |iiio i ii Tiiur, >ur,/ lui.H|
i ,•,!-) .M'' 1-. !• (■.!(■' ,;:iMfiOf! -il 'ilri'>vo-i
père, tué à bord de son vaisseau par les Espagnols, comine
il escortait un convoi de Suéde en France. Le jeune capir
taine jura des ce jour une haine implacable a,«x Espagnols,
et se promit de ne laisser échapper aucune occasion de
vengev sqr eux la mort du digue officier dont il portait lé
nom, et dont l'expérienc.. avait guidé ses preiniers pas
dans la carrière mariliuiL'. Durant ccltecampague même et
dans celles qui suivirent, jusqu'à la mort de Louis XUI. il
tint brayejnent sou seriucul; au milieu des fréquents conllits
ou les escadres de France se tiouvèrent en l'ac^ de celles de
l'Espagne, les Espagnols m; manquaient pas de recoBiiaitrc
le va,isseau qu'il cp'mmai^dait ;) la vigueur de .son attaque,
a l'action meurtrière dç.spn feu, à l'acharnement de sa
poursuite. , , ,
L'espèce d'armistice qui s'établit entre les deux puisr
sancos sur la fin du règne de Louis Xlll et pendant les
premières années de la minorité de Louis XIV, dètermiua
Duquesne à passer au service de Suède, où son père avait
lui-même servi avec distinction et laissé d'iionorables sou-
venirs. La célèbre Christine, fille de Gustave-Adolphe, ré-
gnait alors à Stockholm; elle était en guerre avec son voi-
sin de la Baltique, C.liristieru IV, roi de Danemark. Sa
marine luttait pènililement contre celle des Danois. Duj-
quesue, 4'aJ)ord major général de son armée de mer, ^
bientôt nprés vice-amiràl, contribua puLssiimment ^ rele-
(1) Kloquet, Anecdotes normandes. Rouen, 1858iJ^
i.i ,lj
58
LES MARINS ILLISTRKS.
ver la Unlle siii'doise de son infériorité. Il commandait en
1544 nne division de l'armée navale qni força les Danois
à lever le siège de Gotlu mbourg, et ([ui fit éprouver à leur
llotle une déroute complète. Duquesne se signala, dans
cette mémorable affaire, en prenant à l'abordage le vais-
scau-ainiral, à la suite d'une luHe sanglante où l'amiral
danois fut tué. Bien en prit au roi Christiern. qui com-
mandait lui-même sa llolte, d'avoir quitté la veille ce bâ-
timent pour se faire soigner d'une blessure qu'il avait re-
çue dans un combat précédent.
Duquesne rentra en France en 1647, et commanda l'une
des escadres qui devaient aider, selon toute apparence, le
duc de Guise à conquérir le royaume de Naples, à la fa-
veur des révoltes suscitées par le mauvais gouvernement
des Espagnols. Mais cette entreprise n'eut pas de suile, ( t
la flotte française revint en France après une apparition
devant Naples et quelques coups de canon tirés à la flotte-
espagnole. Ce fut une promenade militaire bien plus
qu'une cxpèdilion.
La Fronde avait rempli la France de troubles. En l(i50,
les Bordelais, épousant la querelle du grand Condé, s'é-
taient associés à sa révolte, et les Espagnols avaient armé
quelques vaisseaux pour les soutenu'. La marine royale
était tombée dans un tel désarroi, que le gouvernement
se trouvait dans l'impossibilité de leur opposer la moindre
escadre. Duquesne eut assez de patriotisme et de crédit
pour eu armer une à ses frais, qu'il conduisit à la ren-
contre des Espagnols. Les deux escadres arrivèrent en
incnie temps dans la rivière de Bordeaux. Les Espagnols
voulurent en bsr''er l'entrée à Duquesne, mais il la fran-
chit malgré eos, et son ap|iarition imprévue sous les murs
de la ville réroUèi; ne eùiitrilnia pas médiocrement à ra-
mener les Çovdelnis à de meilleurs sentiments, et à les
faire rentrer' dans le devoir. — Chemin faisant, il avait
rencontré lin^ ilotte ungljise. Suivant une orgueilleuse
prélcnilion nliiclièe alors par cette nation, le commandant
lui fit dire <{■.■ l^ais^er son païJUon. « Le pavillon français
ne sera jiiniai^ deshoMoré (aut que je l'aurai à ma garde,
ré|iiiiidil Huquaaue : le canon en décidera, et la fierté bri-
taniiique pourra bien céder (iuj«Hrd.'hui à la valeur fran-
çaise. « Ct> qu'il espérait a»HMva ; les Anglais, bien que
frcs->n|wiDiirs en nnmhii', furent mis en fuite après un
conihnt ij>çurtrier. Ihiquesde. l'ut blcMi' et dhligé de relâ-
cher au ppit de Inest pua^rréparei» jDS avaries; mais il
avJiSt jjmijlenu l'honneur du;jiayillon ejs^^é une bonne
leçoiv.yff orgueil de nos vdisifis d'oulr^Hsnche : il se
trouvait doublement payé.
Toutefois, son dèsiilféressemétil et sa valeur ne restèrent
point sans autre rècom)iense : Anne d'Autriche, reine-
régente. Ip nomniii c\)c( d'escadre ; et, ne pouyant le rem-
libill-ser 'inVtiiédialem»;|'i't des dèpijnses qft'îl' rtyait faites
{tour ranuerneiil d^^'Ou efcadrc, elle lui dnuna, par forme
dp di^donintag' lUMif. lile et le chMcan d'Indre en Breta-
gne, qui ét'iieiH de ^(!ln douioiiie.
La itullitè des npéralions inarititn.es iiendant les arifiées
<(ui suivirent, et le repos que proCMi'îi lapalx des l'yrènées,
forment un grand \idi* ilans la cArrivre militaire de- Dii'
quesne. Penîlaiil i'ingt ans, il se vit obligé de ennsacrçr
son aclivilé tt «.on ifeiile aux spéculaliftns de l'armateur
et aux IravhU.'t de l'industrie privée. Si cette période d'oc-
cupations pflCifiqufs fut stérile pour Si! gloire, elle ne If
l'uf point pour s(in ,lvtiiicej|nertl dans la scîeiiCe iiautiqtiè;
1*cx[iérieitcé èl les ei)hiiaKsances spéciales qu'il 8C(tuit
alors le pré|iiirereiit ;idiuiralilement à seconder l'illustre
t3é!b( rt dans rficcornplissemenl d^s réforme* ipi'il avait
tiftiçiies pour ri'lever la marine frilnçaise et rêlevel"à Hn
i^etjfê de grandeur et de pmspérité ((u'elle n'avait jamrtis
■forihues,
', Lii [raix des l^yrénfe ayant clé ronipue efi l(Ki7, Oll-
quesne fut rappelé!! l'activité avec le titre de lieutenSfit
"général dos aliftée^ navales; u et c'était pfirtieuliércliièht
(sur lui, dit ini historien, qui> Louis \\V H (îolliert se re-
posaient dt; la dlrerliiui de tontes les grandes aeiious nav«-
les. On rcfohiiVifiiidMit.i chacun, en toute occasion, de S'en
^<è^<!^'y• ti ses ii'on'Wls (IV. '>'Cv)^w4dM»ri'Hiytofre ne ïaital^
(Ij Léon Uuitutli i/aiàitHiij-*{taUiii<.ir*uokVMk ,lt>uiJur'i (I,
cune mention do lui à cette époque: il est vrai que la guerre
était toute continentale, et ne prit un caractère maritime
qu'en 1072, alors que les Hollandais y intervinrent, et
qu'on vit ces alliances contre nature de la France et de
l'Angleterre d'un côté, de l'Espagne et de la Hollande
de l'autre.
(1672) La Hotte française, que commandait le duc Jean
d'Estrées, s'était réunie à celle d'Angleterre, sous les or-
dres du duc d'York, qui fut depuis le malheureux roi
Jacques II. L'armée navale hollandaise, conduite par l'il-
lustre Ruyter, vint à leur rencontre dans la baie de Sole-
bai, sur les côtes d'Angleterre. Le combat s'engagea le 7
juin, sur les cinq heures du matin, et dura jusqu'.i huit
heures du'soir. Duquesne, qui commandait la seconde di-
vision de l'escadre française, eut affaire ;i Everlzen, vice-
amiral de Zélande, le battit et lui lit éprouver une perte
considérable. .lamais,au témoignage de Ruyter lui-même,
bataille n'avait été plus sanglante, ni moins décisive; les
deux partis, en se retirant pour réparer respectivement
leurs pertes et leurs avaries, s'attribuèrent également la
victoire.
L'année suivante (lf>73), les escadres combinées de
France et d'Anglelerre se remirent en campagne sous les
mêmes chefs. Elles allèrent chercher dans ses propres
eaux la llolte hollandaise, et Irois grandes affaires s'en-
gagèrenl consécutivement, les 7, 14 et 21 juin, sous les
côtes de la Hollande. D'Estrées et Duquesne y maintinrent,
comme l'année précédente, l'honneur et la répulalion de
nus armes; mais il y avait plutôt jalousie qu'émulation
entre les deux flottes combinées; et le peu d'ensemble et
d'accord qui régna dans leurs opérations ne |iermit pas
d'olilenir des résultats proportionnés aux forces mises en
jeu, et à l'habileté des chefs qui les dirigeaient : le but
de l'expédition fut manqué; on ue put opérer la descente
projetée sur le territoire des Provinces- Unies. On ne fit
qu'ajouter à la gloire du grand Ruyter, que le maréchal
d'Esirées eut la magnanimité de proclamer lui-même, en
écrivant à Colberl ces dignes et nobles paroles, qui lui fe-
ront toujours autant d'honneur qu'une victoire : « Je vou-
drais avoir payé de ma vie la gloire que Ruyter vient
d'acquérir. »
« D'Estrées méritait, dit Voltaire, qne Ruyler parlât
ainsi de lui. » Mais l'illustre amiral hollandais, qui, dans
ces deux dernières campagnes, avait pu comparer aux
ceuvies et d'Estrées et Ducinesne, n'avait pu que s'éton-
ner de voir le rôle subalterne dévolu à celui qui aurait dii
avoir le premier. Son instinct de héros lui avait révélé
dans Duquesne le seul rival digne de lui. Là où Duquesne
commandait, il avait reconnu l'allure magistrale et sûre
du véritable général de mer, et il sentait inlérieuremeut
que l'issue de cette lutte navale eût pu être funeste à la
Hollande, malgré tous ses efforts, si la direction des opé-
rations des alliés eût été livrée plutôt aux calculs du génie
qu'aux inspirations de la valeur, plutôt à un Duquesne
qu'à un duc d'Estrées. Celui-ci, marin de fraîche date, bien
que louchant déjà à la cinquantaine, avait encore, et il avait
la franchise de le reconnaître, des leçons à recevoir ; Du-
quesne, véritable enfant de la mer, et vieux déjà d'une
expérience de cinquante années, était en mesure d'en don-
ner et de marcher de pair avec les plus grands maîtres :
il le lit bien voira quelques années de là. Ruyler, en par-
lant de Duquesne et de d'Esirées, comme on l'a vu au dé-
but de celte notice, était sévère, peut-être, envers le si -
coud, mais juste envers tous les deux : son jugement de-
vait être celui de la postérilé.
Enfin le moment approche où l'amiral dieppois va don-
ner à la France et a l'Europe la mesure de sa valeur réelle,
et se trouver porlé, par la force des choses, à sa véritable
^lace. Eu IC'24, Messine, une des principales villes de la
bicile, avait secoué le joug des Esp.ignols pour se placer
sous la protection de la France. Yivonne, général des ga-
lères, y fut envoyé, au commencement de 1075, en qua-
lité de vice-roi, avec une escadre de huit vaisseaux de
guerre, que rommandait sous ses ordres le lieutenant gé-
néral Duquesne. Cette escadre entra triompb.alemenl dans
le port de .Messine, le 14 février, après avoir foudroyé cl
mis en fuite une lli>Ue de trente-sept vaisseaux espagnols.
LKS MARI.NS II.LISTHKS.
39
qui avait essayé de lui fermer l'entrée du détroit. L'affaire
fut aussi vive que meurtrière. Duqncsne, qui s'était mis
à l'avanl-aarde avec trois vaisseaux, eut d'abord à soute-
nir tout l'effort du combat, et les Espagnols, dix fois plus
nombreux, s'étaient acharnés sur !■' vieux marin avec nne
:irJeur et une opiniâtreté désespérées. Mais ils n'avaient
pu ni l'écraser, ni même le faire reculer d une demi-en-
cablure, et leur fougue s'était inutilement épuisée contre
son imperturbable sang-froid. « Impassible comme le gé-
nie de la guerre, dit un historien, il détachait de superbes
bordées contre tous les vaisseaux qui se llattaient de
l'approcher . et le.s rejetait l'un après l'autre à dis-
lance ^li. »
En vertu des régies de la hiérarchie, les honneurs de
la journée furent attribués à Vivonne; elle lui valut même
le bâton de maréchal de Franc : mais il eut été difOcile
de persuader aux hommes du métier, et surtout à ceux qui
faisaient partie de l'escadre victorieuse, que la victoire
n'était pas, avant tout, l'œuvre du génie et de l'expérience
de Duquesne. On savait très-bien à quoi s'en tenir sur ce
point à Versailles; aussi, lorsqu'on apprit que les Espa-
gnols avaient appelé les Hollandais à leur aide, et que le
grand Ruyter conduisait la flotte des Provinces-Unies dans
la mer de Sicile, on comprit très-bien que ce n'était pas
Vivonne, mais Duquesne qu'il fallait opposer à un si rude
jouteur.
Duquesne se trouvait alors à Toulon, où le vice-roi l'a-
vait envoyé avec une partie de la flotte de la Méditerranée,
pour eu ramener des vivres, des munitions et des ren-
forts. On le consulta ; il proposa un plan de campagne qui
fut adopté, et dont on lui confia l'exécution. Il arma une
llolte de vingt vaisseaux de guerre et de six brûlots, qui
sortit de Toulon le 17 décembre 1675, pour se portera
la rencontre de la Hotte qui portait le pavillon de Ruyter.
C'était une grande épreuve qui commentait pour le marin
dieppois! o On l'allait voir, dit .M. Léon Guérin, utiliser
pour ses propres desseins son expérience consommée,
la merveilleuse sin-elé de son coup d'iïil, l'énergique et
puissante domination de son sang-froid entre le ciel et
les flots, dans la tempête des batailles; on l'allait voir
à travers la fumée, les boulets, la mitraille, se développer
dans toute l'éteudue de son génie. »
Ruyter s'était réjoui d'apprindre qu'il aurait bientôt à se
mesurer avec un adversaire digne de lui. Un capitaine
anglais, l'ayant rencontré avec sa flotte à la hauteur de
Meiazzo, ville de Sicile, qui n'est qu'à huit lieues de Mes-
sine, lui demanda pourquoi il louvoyait ainsi dans ces
parages; le célèbre amiral des Provinces-Uuies répondit :
« J'attends le brave Duquesne. » L'attente ne fut pas lon-
gue, et, le 7 janvier 167(5, les deux flottes se trouvèrent
en présence, non loin des iles de Lipari.
Nous avons fait connaître la force de la flotte fran-
çaise: celle de Ruyler se composait de vingt - quati'c
vais.seaux de guerre^ quatre brûlots, deux Uùtes et neuf
galères d'Espagne. La première journée et la nuit qui lui
succéda se passèrent en évolutions préparatoires, chacun
des deux amiraux cherchant à s'emparer du vent. Vers le
matin, il se déclara décidément pour les Français, et. dos
la pointe du jour, Duquesne força de voiles vers les enne-
mis, qui se tenaient à deux lieues de lui, sous le vent de
File de Stromboli. la plus septentrionale des iles de
Lipari.
L'amiral français avait divisé sa flotte en trois escadres :
celles d'avant-garde et d'arriere-garde étaient composéc^
chacune de six vaisseaux; la preuiière avait pour coni-
mandant le marquis de Reuilly-d'llumières, officier aussi
brave qu'expérimenté; Cabaret, l'ainé. commandait la se-
conde, monté sur \c Sans-Pareil. Duquesne s'était réservé
le corps de bataille formé de huit vaisseaux : il avait ar-
boré son pavillon sur le Samt-Esprit, l'un des plus ma-
gniliques vaisseaux de la marine royale. Il avait pour ma-
telots {'2) le Pompeux et le Sceptre, commandés, l'un par
(1) Léon Guérin, Hist. maritimi de France.
(2) Les deux vaisseaux entre lesquels le vaisseau pavillon, ou
hefde division, doit combattre dans l'ordre de bjlaille.
le Provençal de \ albelle. l'autre, par le Normand de l'our-
»iHe: le premier, chef d'escadre, le second, à la veille de
l'èlre, — deux officiers d'élite parmi cette élite d'officiers,
tels que les Relingue, les Villetle, les CoëtlogOQ, un La
Galissonnière, un Langeron ; tous appelés à occuper un
j'iur le sommet de la hiérarchie navale, et qui tous avaient
sollicité à l'envie l'honneur de seconder Duquesne dans
sa lutte contre Ruyter.
L'amiral hollandais avait aussi divisé sa Hotte en trois
escadres : Verschoor à la tête, dellaan à la queue, étaient
ses vice-amiraux; car, comme Duquesne, il avait gardé
pour lui le corps de bataille. A l'ombre du volcan tou-
jours embrasé de Stromboli, il avait disposé sa ligne de
combat. Il était prêt à répondre au premier appel de son
adversaire, qu'il voyait s'avancer magistralement sous
l'impulsion d'une brise favorable. « .\ l'ordre merveilleux
dans lequel les Français arrivaient sur lui, il reconnut
bien Duquesne, et ne put se défendre dadinirer. » Celte
reii.arque est de M Léon Guérin, aui|uel nous nous per-
m tirons encore, dans lintérétde nos lecteurs, d'emprun-
ter une saisissante description des préliminaires du com-
bat mémorable qui allait s'engager.
« Des deux côtés les vaisseaux élaient en ligne, distants
les uns des autres d'une encablure ou deux cents mètres,
jiour ne point courir le risque de s'aborder iuvolnnlaire-
meut. Presque toutes les voiles étaient ferlées ou repliées
autour de leurs vergues: il n'y avait que les huniers, ces
voiles trapézieunes qui posent si fièrement au-dessus des
bas mais, qui se gonflassent encore au souffle de la brise.
Le branle-has s'était fait en un clin dœil ; tous les hamacs
ou branles avaient été dépendus et jetés avec les malelas
et autres objets dans les filets de bastingage tendus au-
dessus des bords des vaisseaux, pour amortir l'effet des
canons ennemis ; les cloisons des chambres, démontées,
n'avaient pas même été mises à l'abri du branle-bas, afin
de parer les batteries de long en long. Des tonneaux de-
bout et défoncés, les uns pleins de boulets pour l'usagi-
des canonniers, les autres d'eau, étaient rangés d'espace
en espace, sur le milieu des ponts, avec des cuirs trem-
|iés, destinés aussi à arrêter les incendies. De la cendre et
du sable élaient répandus partout pour eni|iêcher les pieds
de glisser dans le sang, qui tout à l'heure allait couler.
« Uiioique l'abordage fut devenu exi reniement rare
dans les batailles générales, depuis que l'art de-se disposer
en ligne laissait presque tout à faire à la manœuvre et à
l'artillerie, on n'en avait pas moins placé avec ordre, en-
tre les sabords (II, pour le cas échéant, toutes les armes
dont on se servait alors sur les vaisseaux une fois qu'ils
s'étaient accrochés : d'abord, pour défendre l'abordage,
les piques, les demi-piques, les esponlons, assez sembla-
bles à ces dernières, les longues hallebardes et pertuisa-
nes à la lame armée d'un croissant; puis, pour passer à
l'abordage, bs pistolets, les sabres et les haches d'armes
nu fer tranchant, à crochet et à pointe.
•I Chacun était a son poste sur son bord : les capitaines à
l'élage le plus élevé de la poupe, pour donner leurs ordres
et surveiller; les lieutenants et les enseignes dans les
lialleries, pour faire servir le canon: les maiires sur les
diinettfs, ces sortes de belvédères de l'arrière des vais-
seaux, afin d'entendre les ordres de manœuvres des capi-
taines et de les faire exécuter. Des soldats et des matelots
étaient distribués à chaque pièce de canon, au nombre de
sepl. neuf ou onze, selon le calibre: d'autres se tenaient
sur le pont d'en haut, armés de fusils et plus encore
de mousquets, arme si i.n usage autrefois, qui se tirait
au moyen d'une mèche; quelques-uns étaient postés jus-
que sur les hunes, ces plates-formes situées au faite des
mais des vaisseaux, et qui. outre leur utilité première
pour l'ensemble de la mature et de la voilure, et de ceux
qui v sont spécialement affectés, présentent, au moment
du combat, des sortes de citadelles aériennes d'où la mort
peut choisir ses victimes...
0 11 y eut un moment muet, mais solennel. Pas im coup
de canon encore n'avait été tiré, et pourtant on se trouvait
(1) Sabord, embrasure pratiquée dans le côté du vaisseau pour
y placer le canon en batterie.
40
LES MARINS ILLUSTRES.
à portée; toutes les poitrines, même celles des plus bra-
ves, étaient soulevées; nn frissonnement indélinissable les
parcourait intérieurement; une extrême anxiété régnait
sur chaque vaisseau. Le duel entre Duquesne et Ruyter,
dont les préliminaires avaient été si majestueux, allait
commencer éclatant et terrible. »
L'impatience d'un vaisseau de l'avaut-garde. qui de-
vança le signal de l'amiral, et une inandnivre mal accom-
plie, après le signal donné par Preuilly, commandant de cette
escadre, faillirent compromettre dés le début la Hotte fran-
çaise; mais Dufjuesne eut bientôt paré à ce double acci-
dent. Voici sa division en travers de celle de Ruyter. Lan-
geron,*de Béthune. Valbelle, ont fièrement pri'hidé ;i la
lutte sous les yeux de leur amiral. Valbelle surtout, qui
se trouvait sous te feu de l'amiral hollandais, justifiait, par
sa mâle contenance, l'honneur que lui avait fait Ruyter
de se mesurer corps à corps avec lui. Il allait succom-
ber cependant, lorsque Duquesne hii-mênie s'avança pour
le dégager des étreintes de son terrible ennemi. ^
« On vit alors Duquesne et Ruyter se rencontrer vais-
seau à vaisseau. Les deux Jupiters sont aux prises, et les
foudres qu'ils se lancent l'un à l'autre avec une rapidité
effrayante, qui n'exclut pas l'ordre le plus parfait, domi-
nent et font taire les éléments (I). » Les coups de Ruyter
sont terribles, mais ceux de Duquesne sont plus terribles
encore, et c'est Ruyter qui cède; il se retire doucement,
avec orilre, dissimulant autant qu'il peut les ravages qui
le forcent à se dérober à la lutte, et faisant bonne conte-
nance jusqu'à la fin. Tous les vaisseaux de son corps de
bataille se laissent dériver à la suite de leur amiral
/.A /K^
On vit alors Huiiui.'
conlier vaiïseau a vnissc.in
Duquesne, après avoir fait reculer Ruyter, ordonne à
Preuilly de donner avec toute son escadre sur celle du
contre-amiral Vcrscboor. Preuilly avait à réparer sa faute
du début : il le fit en brave et énergique capitaine qu'il
était, et son attaque fut ^i terrible, que tous les vaisseaux
de l'escadre ennemie furent, pour ainsi dire, en un clin
d'œil, désemparés de la manière la plus pitoyable; ces
vaisseaux n'étaient plus qu'autant de charniers couverts
d'hommes horriblement mutilés, de membres sanglants et
dispersés. On retrouva sous un monceau de cadavres celui
du malheureux contre-amiral Verschoor.
La nuit mit fin au combat, et sauva sans doute l'arriére-
gardc ennemie, qui fnl à jieine engagée, d'une défaite sem-
blable à celle de la première escadre.
Cette victoire n'était pas décisive, mais elle venait d'éle-
ver au plus haut rang la marine française, en prouvant
que, si elle ne le cédait à aucune autre par la bravoure
de ses officiers, elle jjossédait eu outre un général ca-
pable de se mesurer avec celui qui avait tenu jusqu'à pré-
sent le sceptre de la tactique navale sur les mers euro-
péennes.
Louis XIV s'enqiressa d'éirire de sa m.iin au lieutenant
général Duquesne pour le tomplimenler sur sa victoire.
Duquesne, pour ne pas compromettre le succès définitif
d'une entreprise si bien commencée, différa sagement la
reprise delà lutte. Aussi bien, sa flotte avait besoin de ré-
parations et SCS équipages de quelque repos; il fit le tour
de la Sicile, et enli'a dans le détroit de Messine par le sud,
au lieu d'y entrer par le nord.
Les deux flottes se radoubèrent à loisir ; elles reçurent
l'une et l'autre quelques renforts, et se trouvèrent ainsi
en mesure de rentrer en lice, mais pour engager cette fois
une partie décisive. Duquesne sortit, le '20 avril 1(171), du
uort de Messine, à la tète de trente vaisseaux et de huit
urûlols. Il longea la côte orientale de Sicile, sûr de ren-
contrer de ce côté la flotte hollandaise, qu'il savait à
l'ancre dans le port de Syracuse. Il la rencontra en effet,
le 'i'I avril, à la hauteur du mont Etna ou mont l!ibel,(|ui
projelle incessamment sa blanchâtre vape\M' de soufre sur
le ciel bleu de la Sicile. La flotte hollandaise se composait
de vingt-neuf vaisseaux de guerre, neuf galères et quel-
ques brûlots. Ruyter, celte fois, s'était placé à l'avanl-
LKS MARINS ILLUSTRES.
41
carde, tandis que Dmiuesne, comme pour la journée de
tjlromboli, s'tliil réservé le corps de bataille. Il avait
donné son avant-irarde au brave d'Almeiras, qui devait
payer de sa vie, dans celle journée, l'honneur de se me-
surer le premier avec Ruyter; Gabaret avait conservé le
commandement de l'arriérc-iiarde.
Un épisode de bon au2;urepour les Français forma comme
le prologue du grand drame qui allait s'accomplir : à peine
les deux Hottes avaient-elles pris leurs positions, qu'on vit
avec un étonnement mêlé d'admiration un vaisseau fran-
çais qui passait superbement entre les deux lignes pour
venir prendre sa place au corps de bataille de Uuqnesne.
("élail la Sirène, que le chevalier de Rélhuue amenait du
port d'.Agosla, ou les escadres d'Espagne et de Hollande
n'avaient pu parvenir naguère à la briller, et qui n'enten-
dait pas qu'il se livrât si prés de son mouillage une grande
balaiUe sans elle. Celle fiere venue du chevalier de Bé-
ihune fut saluée par des acclamations unanimes, et elle
seule aurait sui'li pour faire passer dans tous les cœur?
l'électrique enthousiasme du combat (I).
('e fut Ruyter qui prit l'initiative de la lutte, sur les deux
heures après midi, ( n se portant avec toute sa division sur
l'avant-garde de la flotte française. L'attaque fut des plus
vigoureuses, et vigoureuse aussi fnt la riposte: de part et
d'autre la valeur était égale. « Huyler. dit un de nos his-
toriens maritimes, ayant voulu commander l'avant-garde,
l'avait composée de ses mfilleurs vaisseaux. M. d'.\lraei-
ras. animé par la gloire de se mesurer avec un si grand
homme, faisait des efl'orts extraordinaires; il endommagea
beaucoup quatre des meilleurs vaisseaux hollandais; mais
il ne jouit point de l'honneur de la victoire qu'il avait pi'é-
parée à l'armée du roi par cette action de vigueur, il fut
Sire, quand j'ai combattu pour Voire Majesté, je n'ai pas songé si elle était dune autre religion que la mienne. — Page 42.
eiuporté d'uu coup de canon. L'équipage de son vaisseau,
déconcerté pav sa mort, ne fit plus les mêmes manœu-
vres; le navire arriva considérablement et se trouva en-
tièrement hors de ligne. Ce malheur n'empêcha pas ce-
pendant le reste de la division de soutenir avec une égale
fermeté l'effort de Ruyter. .M. Gralier remplit le vide
qu'avait formé le vaisseau de M. d'Almeiras en s'éloi-
gnanl; il se battit contre Ruyter, et répondit au feu de cet
amiral pendant prés d'une heure. M.M. de Chàteauneuf, de
ForbiOil), de Belle-Fontaine, de .Saint-.\uhin, et tous les
autres capitaines, firent aussi merveilles. Plusieurs vais-
seaux hollandais furent forl maltraités, et, les quatre qui
l'avaient déj,à élé beaucoup avant la mort de M. d'.\lmei-
ras ne pouvant plus soutenir le combat, Ruyter fut obligé
de les faire remorquer par les galères d'Espagne, qui les
conduisirent à Syracuse.
« L'amiral hollandais, se trouvant alors fort affaibli, et
désespérant de pouvoir rompre l'avant-garde française, fit
(1) Il ne faut pas le confondre avec ClauJe de Forbin: il était
son t'rèrc aîné.
un mouvement pour s'approcher de son corpv de bataille.
L'occasion était belle pour les Français; s'ils en avaient
prolité, leur victoire aurait élé complète. Il était aisé à leur
avaut-garde de revirer; elle aurait par ce moyen gagné
le vent, et enfermé Ruyter entre elle cl le corps de ba-
taille... Mais, après la mort de .M. d'Almeiras, l'équipage
du Lis avait oublié de désarhorer le pavillon du vice-ami-
ral, et sa mort était restée ignorée du reste de la Uolle; ce
qui avait empêché le chevalier de Valbelle. chef d'escadre,
de prendre le commandement, selon sou droit. 11 n'aurait
pas manqué de faite une manœuvre qui aurait rendu com-
|ilet le triomphe de l'armée du roi ; mais, les capitaines ne
recevant point d'ordres, chacun re.Nta à son poste, el Ruv-
ter, échappé du danger qu'il avait couru, essuya seulemeiit
le feu de la queue de l'arricre-garde (2). »
Du reste, ce coup de fortune ne le sauva pas d'un autre
danger beaucoup plus grand ; car il se trouva bientôt avec
son vaisseau amiral (la Concorde) en travers du Saint-
(1) Léon Guérin, Hisl. marilime de France.
(2) Hisl. de la marine française, par Bois-Mèlé.
42
LES MAUINS ILLUSTRES.
Esprit, ou l)iu|iipsnp avait iirboré son i^mvilloii. « Une sorte
(le l'.itaiilé, (lil l'éloqnent auteur de YHistoire maritime
de Fnince, !\\a\l amené Ruytersonsle canon de Diiquesne.
Jani.iis ces deux !;'''T"'s hommes, même à Stromljoli, ne
s'olaiciil renrontrés de si prés pour se combatlre. La lutte
fut mire eux, pour ainsi dire, d'iinmme à homme; elle
devait être décisive; il fallait inévitablement qu'un des
alhli'li s y re^tàt. Le Saint-Esprit avait avec lui le Saint-
Michel et le Scipion, moulés par de Preuilly el de Tour-
ville, i|ui faisaient à ses côtés un feu, une fumée si ef-
froyables, qu'on eut pu croire vraiment la majesté de Dieu
se révélant dans la tempête à travers les éclairs et les
tonnerres. Quelque chose d'extraordinaire venait cerlaine-
menl de se passer sur la Concorde; son feu chancila, elle
revira de bord ;i la faveur des nuages épais que causaient
de p<irt et d'autre les canonnades, et l'on eut dit qu'elle
voulait aller ensevelir i|uelque mystère dans les profon-
deurs mêmes de la nuit qui s'approchait. On ne devait sa-
voir que plus tard tout ce que ce mystère renfermait de
deuil pour la Hollande.
« Cependant l'escadre de l'amiral de Haan et une partie
de celle d'Espatçne occupaient d'assez loin l'arrière-garde
française. De Uaan, qui s'était réservé à dessein, se dé-
cida, quoiqu'un peu tard, à tomber sur Cabaret, qui tint
aussi ferme que son ennemi arrivait fort. On se battit par
là de si près, que l'on pouvait se défier à la façon des hé-
ros d'iiomêre. On entendait les c.ipitaines de Lafayelte, de
Langeron, de Beaulieu et de Lén. qui, de la galerie de
leurs vaisseaux, appelaient à l'abordage les capitaines h(d-
landais. Les balles, la mitraille, les boulets, les chevilles
de fer, les éclats de bois volaient de toutes parts, el de
toutes parts les voiles étaient criblées, déchirées comme
de vieux drapeaux ; la nu r n tentissait des coups de canon
qui se succédaient avec rapidité et souvent partaient tous
à la fois. Le salpêtre infectait l'air dans une large étendue,
et l'Klna et ses fumées avaient disparu derrière les nuages
pénétres de Qammes incessantes qui abondaient, par les
sabords béants de chaque vaisseau, comme par autant de
cratères en éruption.
« Enfin, la nuit abaissant ses voiles, le contre-amiral
hollandais perdit toule espérance de ramener du côté des
alliés la victoire qu'ils n'avaient pu obtenir ni au corps de
bataille ni ,-i l'avant-garde. Il se rallia au gros de son ar-
mée, pour laquelle le sort s'était montré ce jour-là si
cruel, et ce fut lui qui fut chargé de la conduire, à grand'-
peine et traînant l'aile, se réfugier dans le port de Syra-
cuse. Car le mystère dont s'était enveloppé, en face de
Duqucsne, le vaisseau de l'auiiral général de Hollande,
venait d'êlre révélé. Ruyter, le grand Ruyter, qui élail
parvenu à l'i'ige de soixante-dix ans, qui avait assisté à
tant de combats el commandé en chef dans quinze mémo-
rables batailles sans jamais avoir reçu aucune atteinte dan-
gereuse, s'i'tait vu frapper à désespérer de sa vie, dans la
journée du '2-1 avril 1070. En effet, il finit sa glorieuse
carrière le 29 du même mois. (jCtte mort, déplorée même
des Français, laissail Uuquesne sans rival sur les mers. On
ne connut jilus désormais celui qui avait triomphé du
grand Ruyter (jue sous le nom du grand Duquesne. C'est
ainsi que la gloire du vaincu servait encore à rehausser
celle du vainqueur. »
La mission de Duquesne se trouvait remplie ; rentré à
Jlessine, il remit la Hotte au maréchal de Vi\onne, et re-
prit uiodestement le commandement d'une escadre. Dans
les derniers jours de mai, Vivouue. voulant à son tour
s'illustrer |iar quelque grand exploit, alla attaquer, dans
le port de Palerme où elles s'étaient réfugiées, les Uottes
d'Espagne et de Hollande. Admirablement secondé dans
celte entreprise par Duquesne (t Tourville, il obtint un
succès complet de ravage el de destruction, qui réduisit
les alliés à l'impuissance de rien entreprendre désormais
pour faire rentrer la ville de Messine sous le joug espa-
gnol. .Mais la politique détruisit bientôt l'univre de la vic-
toire. Louis XIV rappela Vivonne et sa llotle. eu même
temps qu'il ouvrait les conférences, préliminaires de la
paix de Nimègue (1078), qui rendit Jlessine aux Espa-
gnols.
Louis XIV eiil bien voulu récompenser avec éclat la
gbiire que Duquesne s'était acquise en Sicile, en lui re-
mettant le bàlou de maréchal; mais, nous l'avons dit, Du-
quesne était calviniste, et les scrupules religieux du roi
ne lui permellaient pas, en celte circonstance, de suivre
l'impulsion de son cœur. 11 eut été heureux de pouvoir
obtenir la conversion du vainqueur de Ruyter, comme il
avait obtenu celle de Turenne. « .'\lonsieur Duquesne, lui
dit-il un jour, je voudrais bien que vous ne m'empêchas-
siez pas de récompenser vos services comme ils méritent
de l'être; mais vous êtes protestant, et vous connaissez
mes principes là-dessus. » On assure que Duquesne eut la
noble franchise de répondre au monarque : « Sire, quand
j'ai combattu pour Votre Majesté, je n'ai pas songé si elle
était d'une autre religion que la mienne. » Riiu ne put le dé-
cider à sacrifier sa foi à un calcul d'ambition : ne croyant
pouvoir en faire un maréchal de France, Louis XIV en flt
(lu moins un marquis. « A cet effet, dit Moréri, il acheta
la ttrre du Bouchel, prés d'Etampes, l'érigea en marquisat,
substitua à son ancien nom celui de du Quesne. el en lit don
à l'illustre lieutenant général de ses armées navales. »
Devenu septuagénaire, arrivé à cet âge où la nature
sem)jle faire à l'homme une loi de la retraite et du repos,
Duquesne n'était pas encore parvenu au terme de ses ex-
ploits maritimes, et il devait être appelé plus d'une fois
encore à faire resplendir sur la Méditerranée la gloire du
pavillon français el la prépotence de Louis XIV.
Les pirates barbaresques avaient recommencé leurs
courses avec une ardeur et une audace nouvelles. On avait
vu les Tripolitains assez osés pour se montrer jusque sur
les côtes de Provence. En 1681, Duquesne reçut Tordre
de poursuivre ces forbans partout où il les rencontrerait
et d'en faire bonne justice. A l'apparition de son escadre,
les tripolitains se réfugièrent dans le port de Scio, croyant
se mettre à couvert sous la protection des canons du Grand
Seigneur. Mais Duquesne, sans s'inquiéter du parti que
pourraient prendre les Turcs, les poursuivit jus(|ue dans
ce refuge, et les y cribla de boulets sous les yeux du
capitan-pacha, qui était entré dans 1; port avec trente-six
galères musulmanes, et qui ne fut pas, non plus que la
ville, sans recevoir quelques éclaboussures. Tripoli de-
manda grâce : Du(|uesne en dicta les conditions. Les cor-
saires rendirent un navire français qu'ils avaient pris, tout
l'équipage, et un grand pombre d'autres esclaves fran-
çais; ils payèrent en outre une rançon ou indemnité de
guerre.
Mais Alger était toujours le repaire le plus redoutable
de ces piraics barbaresques; Duquesne était d'avis qu'il y
allait de l'intérêt et de la dignité de la France de débar-
rasser à tout jamais la .Méditerranée de ces forbans, en
détruisant leur principale citadelle. Il proposait d'attaquer
Alger simultanément par terre et par mer, d'en chasser
les Turcs el de s'y établir à leur place. Ce projet parut
trop hardi; mais on lui donna mission, en 1082, d'aller
châtier le dey d'Alger, qui avait eu l'insolence de prendre
l'initiative des hostilités. Duquesne partit de Toulon le 12
juillet. Il avait pour contre-amiraux Tourville el Léri.
L'inventeur des galiotes à bombes. Petit-licnau, s'étaitjoint
à lui avec cinq de ses terribles instruments de destruc-
tion, dont on allait faire le premier essai sur la ville bar-
baresque. Ce premier essai fut terrible. Après avoir fou-
droyé de son artillerie tous les vaisseaux qui se trouvaient
dans la rade, Duquesne fil bonib;uder la ville pendant
deux nuits, et s'en éloigna lorsqu'elle n'était plus, pour
ainsi dire, qu'un monceau de ruines el de cadavres.
Mais la leçon n'avait pas encore été assez forte, car il
fallut y revenir l'année suivante (juillet-août 1085) Celle
fois rii'uvre de destruction fut à peu près complète; et
quand Duquesne eut épuisé toutes ses bombes, il reprit
le chemin de Toulon, ramenant avec lui plus de six cents
esclaves chrétiens rendus à la liberté et à leur pays, el lais-
sant à Tourville le soin de dicter les conditions de la paixau
dey d'Alger, réduit pour longtenip-, on le croyait du moins,
à l'impuissance matérielle de nuire au commerce du Le-
vant. Le dey, estropié par un éclat de bombe, exécré de
ses sujets, ruiné, dutenvoyerunembassadeur à Louis XIV,
pour présenter d'humbles excuses et implorer un pardon
qui lui fut trop facilement octroyé.
LES MAKIXS ILIASTRES.
43
Gènes, à qui l'on reprochait de fournir, par cupidilé.
leurs armes el leurs niunilions de guerre aux b.irbiires-
ques, et que le cabinet de Versailles soupçonnait d'avuir
Contracté une alliance secrète avec l'Espagne; Gènes avait
osé encourir la colère de Louis XIV. en lui refusant for-
mellement l'autorisation d'établir à Savone un magasin
de sel pour l'approvisionnement de Casai qu'il veuiiit
d'acheter du duc de Mantoue. A la nouvelle que In ré|iu-
blique armait quatre galères et avait reçu une garnison
espagnole, le roi, ne doutant pas que ces préparatifs ne
fussent faits contre lui, chargea Duquesue d'armer une
flotte à Toulon pour châtier tant de présomption. Le mar-
quis de Seignelai. fils de Colbert et ministre de la ma-
rine, voulut présider lui-même aux vengeances de son
maître. Il se mil à bord de l'escadre que commandait le
vieil amiral. Arrivé devant Gènes, le 17 mai ll!84. il reçut
le lendemain sur son bord une depulation du sénat, qui,
après l'avoir complimenté, lui demanda de vouloir bien
faire connaifrc quels étaient les motifs et l'objet de sa
mission. Seignelai exposa avec hauteur les griefs, plus ou
moins fondés, qui avaient amené les vaisseaux du grand
roi dans la rivière de Gènes, et donna son ultimatum, en
déclarant que, si les satisfactions exigées n'étaient pas don-
nées dans un délai de cinq heures, l'amiral Duquesne pro-
céderait immédiatement à son œuvre de destruction. A
l'expiration Je ce court délai, la réponse des Génois fut
une décharge de toutes leurs batteries sur l'escadre fran-
çaise. Ce fut le signal du bombardement. 11 se prolongea
pendant dix jours consécutifs, sauf quelques courtes in-
termittences. Des le deu.xieme jour, plus de trois cents
maisons, plusieurs palais, entre auires celui du doge et ce-
lui de âainl-Georgcs, où était déposé le trésor de la répu-
blique, avaient été incendiés ou renversés; l'arsenal et le
magasin général de la marine avaient été détruits. La
superhe Gènes n'était plus qu'un théâtre de ruine et de
désolation. Un débarquement fut opéré, et les soldats el
matelots français, péuélrant dans un des faubourgs de la
ville, attaquèrent avec la hache et la torche inci ndlairc
ce que la bombe avait épargné. Comme devant Alger,
l'escadre française ne se retira qu'après avoir épuisé son
approvisionnement de bombes et de boulets. Duquesne ra-
mena à Toulon le ministre Seignelai, auquel il venait de
donner l'un des plus terribles spectacles que le génie de
la guerre puisse produire.
Une croisière avait été laissée devant Gênes, sous les
ordres du chevaliir de Tourville, afin qu'aucun bâtiment
ne put sortir du port el que les Génois restassent bien
convaincus qu'une soumission complète pouvait seule dé-
tourner d'eux la menace d'une ruine complète. Résignés
enfin à humilier leur orgueil devant la puissance du grand
roi. ils prièrent le pape de leur ménager un accommo-
dement. Louis XIV. par déférence pour le souverain pon-
tife, voulut bien consentir à laisser subsister la ville de
Gènes, mais ,i quelles dures conditions! « Le roi, dit un
de nos historiens, rendit ses bonnes grâces à la républi-
que, moyennant qu'elle désarmerait ses galères; que la
garnison espagnole évacuerait Gènes; — il faut aiouter,
que Gènes paverait tous les frais de son bombardenieiit,
— et que le doge, nonobsl.int la loi fondamentale de l'Etal,
qui lui interdisait de sortir de la ville, serait envoyé, ac-
compagné de quatre sénateurs, porter à Versailles l'assu-
rance de sa soumission. Ils furent reçus avec une magni-
ficence tenant de la hauteur, mais aussi avec toute sorte
de politesses et d'égards. Comme on les promenait dans
les jardins et les appartements, dont on leur faisait remar-
quer la magnificence, Seiguelai ayant demandé au doge,
Impériale Lescaro, ce qu'il trouvait de plus extraordinaire
à Vtrsailles : C'est de m'y toir, répondil-ili 1) »
Pour mieux caractériser la réception solennelle qui fut
faite aux magistrats de Gènes, Louis XIV avait voulu que
Duquesne y fut présent.
Le bombardement de Gènes clôtura la carrière active
de Duquesne; non pas qu'il ne se sentit plus lui-mènie
assez d'ardeur et de force pour conduire les flottes au
combat et tenir avec fermeté le pavillon de notre marine :
(1) Anquelil, 8n(. df Fniiice.
loin de là, il demandait toujours au roi de ne pas le lais-
ser oisif; mais il parait iiuc Seignelai l'avail trouvé beau-
coup trop fier à son égard, el trop porté à maintenir sa di-
gnité d'amiral surson bord en face d'un ministre qui n'a-
vait aucun rang dans la hiérarchie navale. Le fils de Colbert
portait donc rancune au vieux marin, dont les soixante-
quinze ans lui offraient un honorable prétexte de décliner
le dévouement beaucoup moins obséquieux que sincère.
Louis XIV n'était en réalité i|ue le noble interprète de
l'amour-propre froissé de son ministre, lorsqu'il donnait
à sou vieil amiral ce congé si bienveillant, d'ailleurs, el si
flatteur pour celui qui le recevait: « .Monsieur Duquesne,
un homme qui a servi aussi longtemps et aussi utilement
que vous, doit se reposer. Ceux qui vont commander dans
la marine suivront vos leçons et vos exemples : ce sera
encore vous qui conduirez mes flottes. » — Du reste, après
la révocation de l'édit de Nantes, il était impossible, sou.s
peine de la plus flagrante conlradiction, que l'auteur de
cel acte d'intolérance continuât d'employer, à la tète de
ses escadres, un hérétique aussi obstiné que le marquis
Duquesne. Tout ce qu'il put fiire pour lui prouver sa re-
connaissance royale et la haute estime qu'il conservait
pour lui, ce fut de lui délivrer un sauf-conduit qui lui
permit de demeurer en France, malgré les rigueurs de
l'édit, et d'échapper personnellement aux persécutions dont
ses coreligionnaires étaient l'objet.
La verte et vigoureuse vieillesse du noble mariu sup-
porta mal rinaclivilé forcée de la relraite; Duquesne mou-
rut presque subitement à Paris, le '2 février 1688, dans
sa soixante-dix-huitième année.
Voici en quels termes un célèbre écrivain de ce temps-ci
apprécie les qualités qui firent de Duquesne non-seule-
ment un des premiers hommes de mer de son époque,
mais encore le plus utile auxiliaire, pour les affaires de la
marine, du génie créateur et réformateur de Colbert : ;< On
trouvait chez ce grand marin, dit M. Eugène Sue, une qua-
lité extrêmement précieuse et rare, en cela qu'elle se ren-
contre peu souvent chez les hommes d'action : c'était un
admirable esprit d'ordre, puissamment aidé par une telle
faculléde perception, qu'il embrassait d'un coup d'œil tous
les détails du matériel cl de l'administration de la ma-
rine. Constructions, approvisionnements, fonte des canons,
fabrication des ancres, des cordages et des agrès, inté-
rêts commerciaux, droit el législation maritime, Duquesne
avait tout étudié, tout approfondi, tout compai'è, parce
qu'il avait été à la fois constructeur, marchand, armateur
el capitaine, et qu'appliquant ensuite à la marine du roi
les connaissances pratiques et spéculatives qu il avait
amassées dans l'extrcice de ces branches variées de la
même carrière, il pouvait mieux que pas un solliciter les
réformes et les améliorations que voulait l'intérêt du ser-
vice (I). »
Trois hommes ont mérité d'être inscrits au premier rang
dans les fastes de la marine du dix-septieme siècle:
Colbert, le grand administrateur;
Ruyter, le grand tacticien:
Duquesne, qui était à la fois l'un et l'autre.
La république des Provinces-Unies a honoré dignement
la mémoire de son immortel amiral; la monarchie de
Louis XIV n'a pas été aussi noblement inspirée envers les
deux plus illustres instruments de sa gloire; en ce qui
touclie le grand Duquesne, un écrivain du dix-huitième
siècle, Rulhieres, affirme que île son temps on voyait en-
core sur les frontières de Suisse, à .\uboune. dans une
propriété qui appartenait,! la postérité exilée de l'amiral,
un sépulcre vide avec une inscription latine, dont voici le
sens :
« Ce tombeau attend les restes de Duquesne. Sou nom
est connu sur toutes les mers. Passant, si tu demandes
pourquoi les Hollandais ont élevé un superbe monument
à Ruvter vaincu, et pourquoi les Français ont refusé une
sépulture honorable à son vainqueur, je ne puis que te
dire ceci : Ce qui est du de crainte et de respect à un mo-
narque dont la puissance s'étend au loin me défend toute
réponse. Mocixxxvni. »
(I) UiUotre de la marine française tous Louta \IV.
44
LES MARINS ILLUSTRES.
Diii:|ue.siic laissait en mourant quatre fils. Il les avait
élevés [lonr servir comme lui dans la marine royale; et.
sous les yeu.K de leur illustre pi're, les deux aines avaient
déjà fait preuve de courage et de talents aux bombarde-
ments d'Alger et de Gènes. La révocation d,? l'édit de
Nantes les ravit à la France et an bonheur de continuer,
au service de leur pays, les glorieuses traditions de leur
famille. Le nom de Duquesne, néanmoins, se perpétua
longtemps encore avec honneur sur les contrôles de la
marine royale, mais ce fut par les collatéraux.
FORBIW iClai:de, comte diî), chef d'esc.idre. né a
Gardanne (Bouches-du-Rhône) en 1656, mort en 1755.
Appartenant à une noble famille de Trovence. vouée de-
puis longtemps à la carrière maritime. Claude de Forbin
commença à servir trés-jeune sur les galères royales, sous
les auspices d'un de ses oncles, le capitaine Forbin-Gar-
danne. Doué des qualités essentielles du marin, la promp-
titude du coup d'œil, l'audace et l'intrépidité, tout lui
promettait un avancement rapide, s'il n'avait pas été trop
souvent écarté du droit chemin par les emportements
d'une jeunesse orageuse et dissipée. .Aussi ne fut-ce qu'a-
près plus de trente années de sei vices signalés par mille
traits de bravoure et par plus d'un succès brillant, après
avoir été distancé de beaucoup par ses contemporains, que.
grâce à la déconsidération que sa conduite privée fit long-
temps peser sur sa personne, il lui fut enfin donné de
pouvoir arborer sur son vaisseau la cornette de chef d'es-
cadre.
A vingt-deux ans, à la suite d'un duel où il tua son ad-
versaire, et dont la cause n'était rien moins qu'honorable,
à ce qu'il parait, il lut poursuivi criminellement et con-
damné à mort par le parlement d'Aix. Ce ne lut pas sans
peine que sa famille, fort bien appuyée en cour, put ob-
tenir des lettres royales de rémission. On se hâta de l'éloi-
gner du théâtre de sa mésaventure judiciaire, en le faisant
partir sur un des vaisseaux de la Hotte que l'amiral Jean
d'Estrées conduisit, en iB78, à la conquête de l'ile de Ta-
liago II servit ensuite comme enseigne sous les ordres
du grand Duquesne, et prit part aux deux expéditions de
cet illustre amiral contre Alger, qu'il bombarda si terri-
blement à quelques mois de distance, en 1682 et l'année
suivante (voyez Duquesne).
La belle conduite dujeuneForbin lui valut, au retour, le
grade de lieutenant, et il eut immédiatement l'honneur de
commander en cette qualité la frégate qui conduisit à Lis-
bonne le marquis de Torci, envoyé par Louis XIV pour
conqjlimenler sur .son avènement au trône don Pédre de
Bragance, frère et successeur de l'imbécile Alphonse VI
(16.S5). ^
Bientôt ^e présenta une occasion de donner au jeune of-
ficier une mission conforme à son esprit amoureux d'aven-
lures et de nouveautés. Louis XIV, au grand contentenieni
de sa vanité royale, avait reçu à Versailles un ambassadeur
du roi de Siam ; autant par politique que par politesse, il
voulut rendre ambassade pour ambassade. Forbin fut
chargé d'armer à Brest les deux vaisseaux qui devaient
conduire dans l'Indo-Chine l'envoyé du grand roi et sa
suite. Ctlle-ci secomposait en grande partie de missionnaires
anxi|uels le monarque très-chrétien avait confié le soin de
convertir à la foi le roi de Siam et ses sujets. C'était l'épo-
que du règne intime de madame de Maintenon et du ])ére
Lachaise, l'année même qui devait voir éclore la révoca-
tion de l'édit de Nantes, et Louis XIV, rassasié de conquê-
tes, mettait alors sa gloire à faire de la projiagande reli-
gieuse dans les régions lointaines comme à l'intérieur.
Forbin et la légation française mirent à la voile le 3 mars
168.5, et six mois après, le 23 septembre, ils arrivèrent à
la barre de Siam, formée par le dégorgement du fleuve
Meïnam.
Forbin eut un grand succès auprès du despote siamois;
car, an départ de l'ambassadeur de France, ce prince, vou-
lant absolument que le jeune offitier rest.àt auprès de lui,
lui conféra le double titre d'amiral de sa ilotte et de gé-
néral de ses armées. Ce n'était peut-être qu'une double si-
nécure, vu la situation des choses dans l'empire de Siam;
mais c'en fut deux fois plus qu'il n'en fallait pour attirer
à l'officier français la jalousie du premier ministre de l'em-
pereur. Malgré'la faveur dont il jouissait, Forbin ne tarda
pas à trouver la position aussi dépourvue de sécurité que
d'agrément : aussi s'empressa-l-il do saisir la première oc-
casion qui s'offrit à lui de se rembarquer pour la France,
où il rentra en 1 688. S'élant, i son retour, présenté à Ver-
sailles, Louis XIV lui demanda ce qu'il pensait du royaume
de Siam. « C'est un pays, dit Forbin, qui ne produit rien,
et qui ne consomme rien. — C'est dire beaucoup en peu
de mots, » répliqua le roi.
La guerre était alors flagrante de toutes parts, et l'ami-
ral démissionnaire de l'empire de Siam, redevenu lieute-
nant de vaisseau dans sa patrie, ne tarda pas à rencontrer
plus d'une occasion de se signaler. 11 avait été envoyé,
avec le célèbre Jean Bart, à l'escadre de Flandre, qui dé-
tachait incessamment du port de Dunkerque ses plus har-
dis officiers, soit pour se mettre i la piste des convois
d'Angleterre et de Uollande, soit pour protéger nos flot-
tilles marchandes contre les croisim-es des deux nations
ennemies. Nous avons raconté dans la Notice de Jean Bart
(voyez ce nom) une aventure de mer que nos deux intré-
pides marins eurent ensemble, dans la Manche, en 1689;
nous ne reviendrons pas sur ces détails, mais nous rap-
pellerons à cette occasion un trait qui fait le plus grand
honneur au caractère du marin provençal. Echappé, comme
nous l'avons dit dans l'article auquel nous prions le lec-
teur de se reporter, de sa prison de Plymouth, et admis
auprès de Louis XIV, qui lui remit à cette occasion un
brevet de capitaine et une gratification, il vit qu'on sem-
blait oublier son compagnon de gloire et d'infortune, Jean
Bart, qui n'avait pas l'honneur d'appartenir comme lui à
une fimille titrée et blasonnée. En recevant la récompense
qu'il avait si bien méritée, il osa rappeler au roi les ser-
vices de son camarade Jean Bart. « C'est trop juste, » dit
Louis XIV. Et, se tournant vers le ministre Louvois, le
monarque ajouta : « Monsieur de Louvois, qu'il soit pris
note de ce cpie vient de dire le chevalier de Forbin. Il a
fait là une action bien généreuse, et qui n'a pas assez
d'exemples dans ma cour. » Du reste, il est juste d'ajou-
ter que. si Louvois, ministre de la guerre, était suscep-
tible d'être pou touché du mérite personnel d'un marin
roturier, il n'en était pas de même de Seignelay, fils de
Colbert, et qui avait alors le département de la marine. Sa
noblesse, à lui, n'était pas de si vieille date, et il connais-
sait trop Jean Bart pour ne pas 1 apprécier tout ce qu'il
valait.
Nous ne suivrons pas le chevalier de Forbin dans toutes
les actions particulières où il eut occasion de se signaler
sur les escadres royales jusqu'à la paix de Riswick (1697).
11 nous suffira de dire que son nom se trouve toujours cité
avec honneur, dans cette période de notre histoire mari-
LES MARIAS ILLUSTRES.
lime, n côté de ceux des Jean Bart, dcsNesmond, des Cas-
sait et des Diigiiav-Trouiii. combattant isolément ou sous
le l'omniandomrnl des d'Esli'ées, des Tourville et des Clià-
tcau-Regnaud. Nous citerons seulement un de ces traits
uni peignent le 'caractère de l'homme. C'était en Ififl.j :
lorljin avait armé en course une frégate nommée la Mar-
seillaise, et dont l'équipage était en grande partie com-
posé de Provençaux. Il croisait dans la Manche, à la grande
terreur des armateurs et des pécheurs de Bristol ou d'.\n;-
slerdam. Un jour qu'il avait été assailli par une furieuse
tempête, son vaisseau, jeté à la côte, faisait eau de toutes
parts, et son équipage effaré avait ahandonné la manœuvre
jiour se livrer à toutes sortes de génullexious et de pate-
nôtres, pour se recommander à la madone, étoile de la
mer. au grand saint Nicolas, aux bienheureux saint Jac-
ques et saint Georges, à tous les saints propices aux ma-
telots. Forbin n'était pas. tant s'en faut, un esprit fort; il
respectait donc la naïve dévotion de ses marins, mais il ne
voyait pas sans inquiétude la voie d'eau envahir son bord
■ dans des proportions toujours plus effrayantes. « C'est bien,
mes enfants, cria-t-il à ses matelots, d'invoquer saint Jac-
ques et saint Nicolas, car ce sont de bien grands saints;
mais vous oubliez sainte Pompe, et c'est elle qu'il faut sur-
tout faire agir, car c'est elle, soyez-en sûrs, qui nous sau-
vera. Allons, sainte Pompe! sainte Pompe! » Et, en par-
lant ainsi, il leur montrait la pompe du vaisseau qu'ils
laissaient inactive, tandis que l'eau continuait à les en-
vahir. Il fut compris; et, chacun se mettant bravement à
la besogne, le bâtiment fut sauvé.
Eu 1702, au commencement de la guerre suscitée par
la succession d Espagne, le capitaine Forbin, à la tè!o de
deux frégates, fut chargé d'une croisi.-re dans la mer
Adriatique. Il avait pour mission d'intercepter les secours
que l'empereur d'.\llemagne essayerait d'envoyer à l'armée
(jue commandait le prince Eugène de Savoie, et qu il avait
opposée à celle que Louis XIV et Philippe V entretenaient
dans le .Milanais. Ses instructions prescrivaient au chef de
la croisière française de ménager les susceptibilités de la
république de Venise, qui était en paix avec la France, et
qui, malgré sa déciiéance, conservait sa vieille prétention
d'être la reine de l'Adriatique. Mais Forbin crut s'apercevoir
que le sénat de Venise, loin de se maintenir dans une ligne
de parfaite neutralité, agissait de connivence avec l'empe-
reur et le favorisait au détriment de la France. Des lors, se
laissant aller à toute l'impétuosité de son caractère méridio-
nal, il résolut de faire sentir à la république combien il était
dangereux de s'exposer aux représailles de la France. Son
escadre ayant été renforcéee de deux frégates. Forbin s'es-
tima en mesure d'agir en maitre à l'égard des Vénitiens II
ne laissa plus passer aucun de leurs bâtiments sans le visi-
ter, faisant jeter à la mer la cargaison de ceux qui lui pa-
raissaient suspects; il en brûla même quelques-uns. Une
Hotte de quatre-vingts navires, se rendant de Venise ;'i
Trieste, s'était vu barrer le passage, et le terrible capi-
taine se disposait à la livrer aux (lainmes lorsqu il reçut
de l'ambassadeur de France à Venise, dont sa fougue com-
promettait au plus haut point la diplomatie, l'ordre de les
relâcher. Ce ne fut pas sans une vive indignation que For-
bin obéit à une pareille injonction ; mais il suivit de près
la Hotte vénitienne, et alla bloquer le port de Trieste pour
empêcher tout convoi d'en sortir. Notre ambassadeur, ému
par les représentations du sénat, qui revendiquait, avec
toute apparence de raison, le droit exclusif de faire la po-
lice sur les mers de sa dépendance, ordonna à Forbin de
sortir du golfe de Trieste. Il fallut encore se soumettre à
la direction du diplomate; mais, ainsi que Forbin l'avait
prévu, les Vénitiens n'empêchèrent nullement les secours
uestinésà l'armée impériale de sortir de Trieste et d'arri-
ver il leur destination, .\lors l'ambassadeur de France, se
tenant pour jou''' par le gouvernement de Venise, donna
carte blanche au chef de la croisière française, pourvu qu'il
y mit certaines précautions et sauvât les apparences; car il
ne voulait pas se trouver dans la nécessité de demander ses
passe-ports à la république. Il signala ;i Forbin un vais-
seau anglais de cinquante canons,' que les agents de l'em-
pereur avaient fait armer secrètement dans le port de Ve-
nise, et lui ordonna d'y mettre le feu.
Forbin. heureux de voir la diplomatie abonder enfin
dans ses propres idées, et désireux de gagner dans cette
campagne le titre de chef d'escadre, auquel il aspirait de-
juiis longtemps, et non sans les droits les pins réels, se
lia la d'exécuter l'ordre de destruction qu'il venait de rece-
voir. Il espérait que la ville des Lagunes recevrait bien
quelques étincelles de l'incendie qu'il allait allumer. Voici
comment le fait est raconté dans les Mémoires publiés sous
son nom.
Il met en mer ses deux chaloupes et son canot, v em-
barque cinquante hommes d'élite, leur donne en signe de
ralliement des cocardes blanches, et part. La mer était
calme; il faisait un magnifique clair de lune. A l'entrée
du port, il rencontre un bateau pécheur monté par deux
hommes. Il s'avance vers eux, et leur fait demander, par
un Italien de sou équipage, des nouvelles du vaisseau an-
glais, ajoutant qu'ils apparlenaient à son bord, et que, sur-
Ses <1él)iis sanlèrcnl en r.iir avec nn hoiiiWi' fini-n-. — Piipv 4G
pris par les Français, ils avaient été indignement dépouil-
lés par eux, et n'étaient parvenus à leur échapper qu'au
péril de leur vie. « Ah ! le chien de Forbin ! s'écrient les
pêcheurs vénitiens, quand eu serons-nous débarrassés'.' Il
n'est plus permis de sortir des Lagunes!... » Cela dit, ils
s'empressent d'indiquer aux prétendus Anglais le vaisseau
qu'ils cherchaient.
Forbin se dirige vers lui, et le reconnaît bientôt au léo-
pard doré qui bVille à sa poupe. En l'ahordant, il s'aper-
çoit que les sabords de la sainte- barbe sont restés ouverts.
Voilà un passage trouvé pour pénétrer sans bruit dans le
navire, et y semer de prime abord la confusion et la ter-
reur. Il fait entrer par là sou maitre nocher et deux sol-
dats, qui commencent à mettre à mort cinq à six matelots
à moitié endormis. t\ l'instant même il saute, intrépide et
la hache au poing, sur le tillac, en criant :« Tue! tue! x
Les soldats qui l'ont suivi l'ont main basse sur les premiers
(|ui se présentent à eux, la plupart sans armes et en che-
mise. Forbin va droit à la grand'chamlire, où sont ordi-
nairement les armes, étend à ses pieds tous ceux qui es-
saveut de s'opposer à son passage, se rend maitre du
château de devant, se précipite vers la chambre du con-
seil, où le capitaine du vaisseau, son gendre et ses deux
lils s'étaient retirés, et dont ils défendaient l'entrée avec
la vigueur du désespoir. Forbin fait fendre la cloison à
coups de hache, jette plusieurs grenades au milieu de la
chambre, et force ainsi ceux qui s'y étaient retranchés à
4(j
LES MARINS ILLUSTRIlS.
capiluler. Ceux qui étninnt aux entre-ponts se jellent a la
mer par li'« sabords et se sauvent A la naç;e. Forbin était
ninilre du vaisseau, mais beaucoup d'Anglais se tenaient
ri'l'uiçiés dans la cale : il leur fait crier qu'ils aient à se
rendre en toute hâte s'ils ne veulent pas sauter avec le
vaisseau; ils remontent sur le tillnc au nombre de vingt-
sept. Le vainqueur les fait passer sur son canot, avec le
capitaine, sou gendre et ses deux fils, et, s'élant assuré
que le vais>eau avait été évacué de toute âme vivante, il
y fait mettre le feu en trois endroits, et se rembaripie
à la lueur de 1 incendie qui va dévorer, aux yeux des
Vénitiens, un navire décoré des armes de la perfide Albion.
Bientôt la flamme eut envahi le corps même du vais-
seau ; les canons, chargés à boulets, partirent d'eux-mê-
me^. et lancèrent leurs" iirojectiles jusqu'aux palais qui se
mirent si complaisamment dans les canaux qui forment
les rues de Venise (o belle. Enfin, le feu ayant gagné jus-
qu'à la soute aux poudres, ses débris sautèrent en l'air
avec un horrible fracas qui réveilla les habitants de la cité
mollenienlendormie, pour les livrer à toutes les angoisses
de la terreur.
Devenu maître du golfe par ce coup de main, Forbin
redoubla de vigilance et de rigueur dans sa croisière ; il
arrêtait im|iitoyablement tout vaisseau qu'il ne trouvait
pas muni de passe-porls réguliers. Il alla bombarder
Trieste, où se faisaient les armements destinés à l'armée
impériale. Il préparait le même sort au port de Fiume.
dans le golfe u'Islrie; mais la ville se rnchela |iar une ca-
pitulation de quarante mille écus. Toutefois, Forbin ne
toucha pas le prix de cette capitulation; pendant les vingl-
qualre heures qu'il avait imprudemment accordées au gou-
vefheur pour se libérer, des secours puissants survinrent,
et forcèrent l'escadre française à lever l'encre. La saison
étant fort avancée, le capitaine Forbin rentra à Toulon, ou
il ne trouva point, comme il l'avait espéré, sa commission
de chef d'e.scadre.
Il dévora son dépit, espérant bien forcer le gouverne-
ment du vieux Louis XIV et son peu digne ministre de la
marine, Jérôme de Pontchartrain, à lui rendre enlin jus-
tice. En attendant, il ne laissait échapper aucune occasion
de mettre en relief le pavillon de la France. Voici, A ce
sujet, un des traits consignés dans ses Mémoires :
Sur la lin de l'année 1705, Forbin, devenu comte de
Janson par la mort de son père et de son frère aîné, es-
cortait une Hotte marchande destinée pour le Levant. Ar-
rivé à l'entrée de l'Archipel, il aperçoit un vaisseau de
soixante-dix canons et de trois cents hommes d'équipage.
Il lui donne la chasse, et, des qu'il se trouve à portée de
voix, il demande à qui appartient ce b.itiment. « .A Ve-
nise, lui répond-on. — Saluez le pavillon du roi de France,
crie-t-il au capitaine. — Je suis dans les mers de la répu-
blique, et je ne salue personne, «répond le Vénitien. Sur
celle réponse, Forbin se dispose à l'attaquer. Le Vénitien
s'en aperçoit, et demande le nom du capitaine au(piel fl a
affaire. On lui nomme le comte de Forbin. « Eh bien!
ne tirez pas, je vais saluer M. le colnle de Forbin! — Pas
d'é(|uivoque! s'écrie celui-ci; saluez le pavillon du roi;
sinon, je vous envoie toute ma boidée. » Le Vénitien trouva
qu'il était prudent de s'exécuter, et, sans autre objection,
il lit l'acte de déférence qui lui était si impérieusement
prescrit.
L'année suivante (1704), Forbin avait reçu le comman-
dement de l'escadre de Flandre, bien qu'on s'olistinàt tou-
jours à lui faire attendre le titre d'oflicier général. S'il
faut en croire les Mémoires de Forbin, lorsqu'on lui confia
ce poste d'honneur, il demanda au ministre qu'on lui
laissât carte blanche. « C'est au-dessus de mon pouvoir,
dit le ministre; il faut en parler au roi. » La question fut
immédiatement soumise à Louis XIV, qui répondit :
'< M. de Forbin a raison; il faut se fier à lui et le laisser
faire. » Lorsque le nouveau commandant de l'escadre de
Flandre vint |irendre congé ilu ministre, celui-ci lui dit :
« Monsieur de Forbin, il" n'y a en France que M. de Tu-
renne et vous ,i qui on ait donné carte blanche. » 11 en
usa d'une manière glorieuse pour lui et pour so,i escadre,
désastreuse pour les ennemis de la France. Pendant qua-
tie ans qu'il conserva ce, rommandcnieni, il eut mille ôC'-
casions de se signaler: les raronler tontes nous mènerait
beaucoup trop loin ; noiis sommes forcés, pour ne pas sor-
tir des bornes qui nous sont prescrites, de nous en tenir à
quelques épisodes choisis parmi les plus .saillants.
En 17011, à la hauteur de Hambourg et de l'embouchure
de l'Ellic, Forbin rencontre une llotle marchande hollan-
daise, forte de cent voiles, et venant de Norvvège, sous
l'escorte de six vaisseaux armés chacun de cinquante piè-
ces de canon. L'occasion était trop magnifique pour la
laisser échapper. 11 fait donc aussitôt ses dispositions pour
une vigoureuse attaque. S'étant, comme de juste, réserve
l'honneur de combattre lui-même le commandant de l'es-
corte, Forbin arrive réscdùment sur celui-ci, l'accroche
sous le feu de sa mousqueterie et de son artillerie, fait le
commandement d'abordage, et se i)récipite lui-même à
1 aviuit pour donner rexem|ile. Plus prompt que lui. nu
jeune garde-marine, nommé d'Escalis, a sauté le premier
sur le bord ennemi, l'épée à la main, immédiatement suivi
d'un grand nombre d'officiers, de gardes-marines et de
soldats. 11 se fil alors un carnage horrible de part et d'au-
tre. Forbin y perdit beaucoup de monde. Toutefois, la
tuerie ne dura qu'un instant. Bientôt Forbin entendit le
jeune d'Escalis. qui, l'ap|ielant par son nom, lui criait di'
l'iirriére du vaisseau hollandais : « Nous sommes les maî-
tres ! j'ai tué le capitaine! » Forbin avait déjà commencé
;i faire passer les llollandais sur son bord, quand le feu se
déclara à sa prise à laquelle il était toujours accroché
Le vent soufflait avec une telle impétuosité, que celle-ci
fut embrasée en un clin d'œil. Forbin ne se dégagea qu'a-
vec beaucoup de peine de ce terrible incendie, qui mena-
çait do le faire sauter lui-même. La mer était fort agitée,
et l'eau entrait avec violence par six des sabords ouverts
du vaisseau français. Pour l'empêcher de couler à fond,
Forbin se disposait à le faire pencher, en le chargeant du
côté qui n'était point endommagé, lorsqu'un vaisseau en-
nemi s'approcha pour l'attaquer, et interrompit cette raan-
feuvro. Se trouvant désormais dans la nécessité ou de
vaincre ou d'être submergé, Forbin eut bientôt pris son
parti. « Enfants, dit-il aux hommes qui lui restaient de son
équipage, bon courage! abordons, nous sommes encore
assez forts; ne craignez rien, et ce vaisseau est à nous! >.
Ce peu de mots rendit du cœur à l'équipage, et Forbin mit
incontinent son bâtiment en travers, présentant au vent le
côté malade. Dés qu'il fut à portée, les ennemis tirèrent
sur lui toute leur artillerie, mais sans le moindre succès.
Forbin leur répondit par toute sa bordée de canons et de
mousqueterie, et cela fut fait si à propos, que le vaisseau
hollandais, criblé et dans le plus affreux désordre, abat-
lit pavillon, et se rendit dès que les Français l'eurent
abordé (I)..
Un troisième vaisseau de l'escorte hollandaise avait été
enlevé par les deux frégates de François-Cornil Bart et du
capilaine Henn((|uin , mais les autres vaisseaux de l'escadre
fr.inçaise avaient eu la chance moins heureuse, et avaient
l.iisse échapper les trois autres bâtiments d'escorte avec la
flotte marchande.
L'année suivante (1707), l'escadre de Flandre se signala
encore par de nouvelles prouesses et de nouveaux succès
dans la mer du Nord. A la suite d'un combat sanglant,
livré le 12 mai, contre un grand convoi d'iVngleterre, For-
bin rentra dans le port de Dunkerque, amenant avec lui
vingt-deux biîtiments de guerre ou de commerce pris à
l'ennemi. — Cette fois, enfin, on lui envoya la cornette de
chef d'escadre; jamais cornette ne s'élait fait plus long-
temps attendre, et n'avait été plus loyalement et )dus glo-
rieusemint gagnée. Forbin comptait alors plus detrente-
dfiux années de service sur mer, et passait depuis vingt
ans, dans l'estime des hommes du métier, pour l'un de
nos plus intrépides et de nos plus habiles marins, réunis-
sant, selon l'expression heureuse et vraie de l'un de ses
lianègyrisles, la tête d'un général à la main d'un soldat.
« Il n'eut pas été plutôt nommé chef d'escadre, dit
M l.éou Guérin, qu'il courut au delà du cercle (lolaire,
jusque dans la mer Blanche, pour se mériter le grade de
lieutenant général des armées navales. Malgré les tera-
(1) L. Guérin lltsl. viiiHHme de hance.
LES MARI>'S ILLUSTRES.
47
pètes fréquentes qui troublent la navigation dans celle
mer. Forbiu y chercha et y battit en maintes rencontres
les flottes marchandes d'Anglelerre et de Hollande, avec
leurs escc>rte^; il v lit plusieurs riches captures, et, après
avoir déjoué, pnr des ruses ingénieuses, les plans des en-
nemis, qui hnilaienl du désir de se veuger de lui, il revint
en France en passant par le nord de l'Ecosse et de l'Ir-
lande. Cette canipapne est une de celles ((ui lui firent le
plus d'honneur, autant par sa bonne exéculiou que par sa
rare audace ri). »
1708. La France possédait toujours de brillants officiers
de mer; mais, grâce à uue administration dont l'impré-
voyance et l'incurie autorisent jusqu'au soupçon de la
trahison, le matériel de sa Hotte offrait le plus déplorable
spectacle du délabrement et de la pénurie. Cependant
Louis XIV. qui mettait à protéger la cause à tout jamais
perdue des Stuarts une obstination qui n'est pardonnable
qu'aux prétendants, avait fait un suprême effort pour ap-
puyer une nouvelle tentative de restauration en faveur du
fils de Jacques II, connu sous le jiom de chevalier de
Saint-Georges, et que ses partisans désignaient sous son
nom dynastique de Jacques III. Des vaisseaux de transport
avaient élé réunis dans le port de Dunkerque pour une
armée de sept mille hommes; ils di valent avoir pour es-
corte une flotte de huit vaisseaux de guerre et de vingt-
quatre frégates, placés sous le commandement du comte de
Forbin. Les informations adressées d'Ecosse au prétendant
promettaient un succès inf,iillib!e. Le peuple l'attendait avec
impatience, et son apparition sur la côte devait être le si-
gnal d'un soulèvement général. Il y avait à peine en Eco.^se
deux mille cinq cents hommes detroupes réglées. Le ch,à-
teau d'Edimbourg, dépourvu de munitions, se rendrait à
la première sommation, et cette forteresse renfermait des
trésors qui aplaniraient toutes les difficultés sous les pas
du roi Jacques. Il y avait dans les ports de la côte d'An-
gus plusieurs navires hollandais chargés de canons, de
poudre, d'armes, de sommes considérables, qui semblaient
avoir été amenés là et être retenus par les vents con-
traires tout exprés pour devenir la proie des amis du
prétendant. Tout devait donc réussir à souhait. Aussi,
lorsque Jacques UI vint à Versailles prendre congé de
Louis XIV, le vieux monarque lui répéta-t-il l'adieu
qu'il avait déjà fait à son père, au départ de l'expédition
qui aboutit à la bataille de la Boyne : « J'espère bien ne
vous revoir jamais. » Mais il ne fut pas meilleur prophète
cette fois que là précédente. Lorsque la flotte française,
partie de Dunkerque le 17 mars, et poussée par un vent
favorable, fut arrivée dans le golfe d'Edimbourg, elle fil
tous les signaux convenus pour se faire reconnaître des
partisans du prétendant; mais il n'y fut fût aucune ré-
ponse. Ce silence déconcerta tous les plans arrêtés au dé-
part. Forbin, qui répondait de la personne du prince et qui
avait lieu de craindre que toutes les mesures n'eussent élé
préparées par le gouvernement de Guillaume 111 pour faire
échouer l'entreprise, ne crut pas devoir prendre sur lui
d'opérer une descente pleine de périls. 11 vira prestement
de bord, et ramena en France le prétendant, qui resta le
chevalier de Saint-Georges jusqu'à sa mort. Bien en prit :';
l'amiral français de n'avoir pas perdu le temps à délibé-
rer: car, pour peu qu'il se fût attardé dans les eaux d'E-
dimbourg, il fût immanquablement tombeau milieu d'une
flotte de quarante-deux vaisseaux de ligne, envoyée à sa
poursuite sous les ordres de l'amiral Byng, et à laquelle
il n'échappa qu'à force de ruses et d'habiles manœuvres.
Les partisans de la maison de Sluart. ces hommes qui
n'avaient pas donné signe de vie à l'aspect de l'escadre
française, accusèrent cependant l'intrépide Forbin d'avoir
manqué d'audace et de résolution. Nous regrettons devoir
un historien français, ordinairement plus judicieux, le
baron de Sainte-Croix, se rendre l'écho de ces absurdes
récriminations d'un parti cherchant à se disculper de ses
propres fautes en les rejetant sur les autres.
(Juoi qu'il en soit, l'insuccès de cette expédition d'E-
cosse avait fait perdre à Forbin toute espérance d'arriver
au grade de lieutenant général, dont il avait fait le terme
(1) Uiu. tnaritime de frana.
de son ambition, .\tteiut des infirmités qui sont les consé-
quences inévit.nbles dts fatigues et des terribles épreuves
de la vie maritime, m.nis d-goùté surtout par l'esprit qui
présidait au gouvernement de la marine rovale sous
i'administraliou de l'ontchartrain. il se retira du ser-
vice eu 1610, âgé de cinquante-quatre ans seulement,
mais vieux de gloire et de rcnoniniée. Il alla demander le
repos de lame et du corps à son beau ciel bleu de Pro-
vence, et ne sortit plus, jn ndant pri's d un (|uart de siè-
cle, de son château paliimonial de Cardanne, prés de
Marseille C'est là qu'il s'abandonna, en véritable sage, à
ce loisir plein de dignité qui sied si bien aux homme? dont
la jeunesse et la virilité furent pleines de grands labeurs
et marquées par de grandes choses .tccomplies. Sa ['rinci-
palft distraction fut de mettre en ordre les .Mémoires de sa
vie maritime, rédigés sous ses yeux par une pi urne élé-
gante qui a su ajouter l'attrait "de la forme à l'intérêt du
fond.
Forbin s'était condamné au célibat. Privé des consola-
tions et des soins que le cœur du vieillard trouve au sein
de la fimille intime, il s'en était fait une extérieure par
l'exercice de la bienfaisance, en prodigant ses richesses,
avec une munificence toute royale, aux pauvres de son
voisinage. Dans le rccueiilemeni de sa retraite, il avait re-
trouvé les pieuses traditions d'une famille qui avait foUrni
des prélats à l'Eglise et de nobles chevaliers à l'ot-dre de
Malte. Ou le vit ré|iarer, par une vieillesse âtliniée de la
plus sincère piété, les écarlsd'une exislence où les désor-
dres avaient trop souvent niaiclié de pair aven les actions
glorieuses. Il finit enmmc Uû sâiat, après avoir débuté
comme un vrai libertin.
RlTl'TEBlMiriiEi.-ADiiEN), né à Flessingue (Zélande)
en 1607; mort en Sicile eu 1676.
« Ruyter est le dieu Mars de la Hollande, » a dit ma-
dame dé Sévigué dans une de ces lettres familières où se
rell'teut avec tant de clnrme et de vérité les idées, les
opinions et le grand esprit de la cour et de la ville, sous
le règne de Louis XIV. Ce dieu Mars vint au monde sous
un toit d'où le plus rude labeur de chaque jour pouvait i
grand'peine écarter la misère : son père n'était qu'un pau-
vre porteur de bière à Flessingue, la ville aux riches ar-
mateurs zélandais ; et comme 1e brave homme avait de
l'ambition à l'endroit de sou fils, dès que l'enfant eut
atteint sa dixième année, il le plaça eu qualité d'apprenti
chez un maître cordier. C'était là une industrie lucrative
et relevée, par cela même <|u'elle se rattachait à la ma-
rine : la marine grandit et ennoblit tout ce qn'eUe touch \
dans un pays où toute activité, toute industrie va à la mer,
où toute richesse, toute gloire, vient de cet élément. Ce-
pendant, le fils du pauvre porteur de bière, né agile, vl-
48
LES MARINS ILLUSTRES.
goureux, Iiardi, et qui avait encore plus d'ambiliou que
son père, ne tarda pas à quiiter la corderie, qui le rcte.
nait au rivage, pour se lancer, en plein Océan, vers l'ho-
rizon sans bornes que lui révélaient ses instincts d'avenir :
il se lit mousse à bord d'un bâtiment de guerre. A peine
âgé de onze ans (1(318), l'enfant qui devait être un jour le
grand Ruyter se condamna gaiement à passer par les plus
humbles fonctions et les plus dures épreuves du métier;
celui qui devait commander \in jour aux flottes de la Hol-
lande eut à se courber plus d'une fois sous la garcetled'un
brutal bosseman. Pourquoi en aurait-il rougi? L'illustre
Martin Tromp, qui fut son mailre et son modèle, n'avait pas
commencé autrement. C'est l'heureux privilège des répu-
bliques, de permettre à chacun d'être le fils de' ses propres
œuvres, de ne pas s'inquiéter d'où viennent ceux qui sont
arrivés, et de n'opposer a l'ascension du génie d'autres
obstacles que ceux qui naissent de la concurrence ou de
la fat.ilité.
Ruyler navignait depuis vingl-trois ans, tantôt sur les
vaisseaux de guerre, tantôt sur les navires de commerce,
lorsqu'il fut nommé, en 1641, ca])itaine de vaisseau au
service des Provinces-Unies, .^prés dix années encore
d'expéditions et de voyages, parvenu à une certaine ai-
sance, il avait résolu de quitter la marine et de vivre dans
la retraite, lorsque les Zélandais. ses compatriotes, le con-
jurèrent de se mettre à la tête de l'escadre qu'ils devaient
fournir à la (lotte qui, sous les ordres de Martin Tromp,
allait entrer en campagne contreles Anglais. On était alors
en d6ô2; Olivier Cromwell gouvernait assez despotique-
ment l'Angleterre sous le titre de prnterteur de In Repu-
I.o lu août lG,j-2, UuytcraltaqiK' et bal, ilrvant l'Iunoulli, |.'
.il (ieorfîes Asluic.
hliqve. Jaloux de la prépondérance qu'avait prise la ma-
rine hollandaise, depuis que ce pays avait conquis son in-
dépendance et s'était constitué aussi en république. Crom-
well renouvela la vieille prétention des rois d'Angle-
terre il la suprématie maritime, et déclara la guerre aux
}'rovinces-Unies, sous prétexte de les forcer A l'exécution
d anciens traités qui leur imposaient l'obligation de saluer
le pavillon britannique, partout où des vaisseaux des deux
nations se rencontraient. « Les Anglais, dit un historien,
avaient commencé les hostilités nar la prise de deux cents
vaisseaux marchands, ce qui obligea les Provinces-Unies
de confier ,i Martin Tromp le soin de nrotéger leur com-
merce, et de mettre sous voiles tous leurs vaisseaux de
guerre. »
Ruyter ne pouvait manquer de répondre à l'appel de ses
concitoyens, pour une cause qui touchait de si près aux
intérêts" les plus chers et les plus vivaces de son pays. 11
renonça donc à ses projets de retraite prématurée, pour
aller ,i*u rendez-vous d'honneur qui lui était assigné sous
le pavillon amiral de Martin Tromp. L'escadre qu'on lui
donna n'était composée que de vaisseaux armés de trente à
quarante canons, et montés d'un petit nombre de soldats
et de matelots. Les vaisseaux anglais étaient générale-
ment plus foris en canons et on hommes: avantage que
toute Ibabili té et la bravoure des amiraux hollandais ne
put pas toujours compenser. Néanmoins, Ruyter ayant
attaqué devant Plymouth, le 16 août i652, une escidre
commandée par le vice-amiral Georges Askue, le battit
malgré la supériorité de ses forces, et l'obligea à rentrer
dans le port, où il se disposait à le poursuivre, et où il
eût enlevé ou brûlé les vaisseaux ennemis, s'il n'en eût
été empêché par un vent violent du sud-est qui s'éleva tout
à coup.
Vers la fin de la même année, Ruyler concourut si vail-
lamment et si habilement à une victoire que l'amiral
Tromp remporta, près de Portland, sur la flotte anglaise
commandée par le célèbre Blake, «[ue les états généraux
lui en témoignèrent publiquement leur satisfaction.
Pendant cette guerre, qui se prolongea jusqu'en 1654,
Tromp cl Ruyter, au témoignage de tous les historiens, se
disputèrent le prix de la valeur. Elle occasionna des pertes
considérables aux Anglais, mais elle fut surtout fatale à
liurs adversaires, qui v perdirent leur célèbre amiral,
M.irtin Tromp, tué glorieusement sur son vaisseau, le 10
aoiit 1ti.^'^). Dans celle journée, qui se passa ;i l'embfiu-
chiirr de la Meuse, les deux armées se batlirent avec un
li'l aclianienient, qu'elles ne se séparèrent qu'après avoir
épuisé leurs miinilions, et s'êlre réduites mutiielleinent.
LES MARINS ILLUSTRES.
pour aillai dire, à l'impuissance d'agir. « Toule la iiipr.
ait Sainte-Croix, paraissait couverte de corps niurt'i, de
débris, de carcasses de vaisseaux qui fumaient ou brûlaient
encore. Le reste de ces deux flottes n'offrait presque plus
que des vaisseaux dém.ités et des voiles criblées de coups
de canon (1). » Les amiraux qui avaient survécu à Tronip,
Everlzen, Ruyler et Jean de Wilt, avaient eu soin de ca-
cher celle perte .i l'ennemi ; le pavillon amiral n'avait
pas cessé de flotter sur le bàliinent. qui ne portait plus
c|ue le cadavre du héros; mais bientôt tvertzen, qui avait
pris le commandement de la flotte hollandaise, se trouva
si maltraité, (ju'il fut obligé de se faire remorquer jusque
dans la Meuse. Ruyter ne tarda pas à être forcé de le
suivre, n'ayant plus que son mât d'artimon, et se trouvant
sans poudre et sans boulets. Jean de Witt resta le dernier
sur le champ de bataille; mais ce fut pour voir la plupart
40
des vaisseaux de son escadre fuir sous l'empire d'une )ia-
ni(|ue aux derni(>res décharges des vaisseaux anglais, qui
ne purent les poursuivre, laiit ils se trouvaient eux-mêmes
affaiblis et délabrés.
S'il faut en croire les annalistes anglais, celte affaire
coula à la république batave vingt-sept ou Irenlo navires
coulés bas, et six mille soldats ou matelots tués pendant
l'aclion. Les mémoiies hollandais réduisent ce dé.sasire de
boancDup. L'auteur de la Vie de Corneille Troinp. fils de
celui qui venait de périr si glorieusement dans sa défaite,
croit pouvoir assurer que les perles de sa patrie ne dépas-
sèrent pas neuf bâtiments, cinq cents tués, sept cents
blessés et autant de prisonniers. Il ajoute que les Anglais
n'en furent pas quittes à moins de onze navires de guerre
peiulant l'action, et qu'après ils furent obligés d'en briller
huit incapables de rentrer dans les porls. Cn qui est cer-
a » SEAUtJT
Les Maures de Salé voulurent que Ruyter enir.ît en triomphe dans la ville, monlé sur un supei h'; cheval. — Pi^c 50.
tain, c'est que la terreur fut au comble chez les Hollan-
dais, à la rentrée de leur flotte si cruellement écharpée,
et veuve de son amiral général ; c'est, d'un autre côté, que
les Anglais se trouvéreni dans l'impuisssance de profiler
de cette terreur et de poursuivre leur victoire jusqu'au
bout, bien que l'affaire se fût passée cn vue même des
côtes de la Hollande et dans ses propres eaux.
Il y eut donc un armistice forcé entre les deux parties
belligérantes. Les Hollandais en perdant Martin 'Tromp
n'avaient pas tout perdu, puisque Ruyter leur restait; mais
ce grand homme, tout prêt qu'il était à se dévouer pour
relever l'honneur du pavillon de la Réimblique, avait
compris qu'avant de courir .i une revanche, il était indis-
pensable que la Hollande égalisât les conditions matériel-
les de la lutte entre sa marine et celle de ses ennemis.
Ses vaisseaux de guerre étaient d'un trop faible échantillon
pour lutter avec avantage contre les constructions colos-
sales de l'Angleterre et la supériorité de leiii- artillerie: il
fallait done, de toute nécessité, qu'elle commençât par
se procurer des b,itiments de haut bord, armés et équipés
aussi formidablement que ceux de sa rivale. Ainsi lu paix
(1) Hi»(. de la puissance navale de l'Angleterre.
42 Piri'. — Iiiip. Simon nacon cl Cnmp., rue J'Erfiulh, 1.
était nécessaire pour assurer le succès d'une guerre pro-
chaine, et Ruyter se joignit par raison et par calcul à
ceux qui la demandaient par terreur ou par lassitude. Les
i^lals généraux en firent les premières ouvertures au Par-
lement d'Angleterre : des incidents po itiqnes. dont nous
n'avons pas à nous occuper ici, cn retardèrent la conclu-
sion ; elle ne fut signée que le IT) avril lli.M, entre le
protecteur Cromwell et le grand |)cnsionnaire Jean de
Witt. ,i des conditions assez humiliantes pour la Hollande,
mais dont elle espérait bien se relever cn temps opportun.
Apres la conclusiou de la paix, Ruyter, pnmiu. pour
ainsi dire malgré lui, au grade de vice-amiral de Hollande,
alla croiser dans la Méditerranée; il y lit nue chasse im-
piloyable aux corsaires barbarestpies, auxquels il enleva
une quantité de bitinienls el de prisonniers. Parmi ceux
de ces écumeurs de mer qui lui tombèrent sons la main,
se trouvait un fameux renégat espagnol, niunnié ,\mand
de Di.iz, que Ruyter fit pendre à la grande vergue de son
propre b.itiment. Ce scélérat, à la suile d'un meurtre com-
mis dans sa pairie, s'élait enfui sur la côte d'Afrique. Il
y avait embrassé le mali miéliMiie et voué une haine im-
Jilacable ;i ses compalriules. Dans l'espace de douze ans.
il eu avait enlevé plus de deuv cenis, i!o:,l plusieurs
50
LKS MAIilîS'S ILLUSTRES.
étaient ses pnrents. et les avait vendus aux Maures. 11
avilit poussé la scélératesse, assure-t-on, jusqu'à menacer
son père d'un pareil traitement. » Dans cette expédition
sur les côtes de Barljarie, dit un de ses biographes (1),
Ruytir brûla, détruisit ou prit aux corsaires six gros vais-
seaux, en reprit trois qu'ils avaient enlevés aux Hollan-
dais, rendit la liberté à un grand nombre de prisonniers,
fit la paix avec In régence di' Salé, et apporta en Hollande
une grande quantité d'argent. »
Le nom de In régence de Salé nous fournit l'occasion
de rappeler une des prouesses de Ruyter, alors qu'il n'é-
mit encore que capitaine et monté, non pns sur un vais-
seau de l'Etat, mais sur un navire de commerce armé en
guerre. Arrivé devant le portde ce nom, qui est à l'embou-
chure d'une rivière, nu royaume de Fez, et ayant besoin
de se ravitailler., Il força l'entrée de la rade malgré cinq
vaisseaux corsaires d'Alger qui prétendaient lui barrer le
passage et le forcer à prendre le large, pour lui courir
sus. Les Maures de Salé, témoins de celte belle et Qfre
action, applaudirent de leurs acclamations enthousiastes
l'intrépide capitaine; ils accoururent en foule sur le port
pour le saluer, et voulurent qu'il entrât eu triomiihe dans
la ville, monté sur un cheval superbe et suivi des capi-
taines corsaires marchant à pied.
En 1659, Ruyter avait été envoyé avec une escadre an
secours du roi de Danemark, alors en guerre avec la
Suéde, qui avait pour allii e l'Angletrrre. Un jour qu'il se
trouvait dans l'ile d'Amack. oii le monarque danois (llhris-
liern IV) faisait sa ri'sidence, il eut une conférence, au
sujet de la paix, avec les ambassadeurs de Suéde et d'An-
gleterre : ceux-ci le prirent sur un ton de hauteur et de
supériorité dont s'indigna la fierté de l'amiral hollandais.
Reculant de deux pas, il mit la mnin sur In garde de son
épée, et leur dit : n Vous faites des projets avec vos flottes,
et moi je les décide avec mon épée. » Ln paix ne se fil
pas, et Ruyter alla mettre le siège devant la ville suédoise
(le Nyliorg. 11 s'en rendit maître, ainsi que de toute l'ile
deFuuen. En reconnaissance de cet exploit, Christieru le
combla de présents, lui fit une pension de huit contsécus,
l'anoblit lui et toute sa postérité, et lui présenta lui-même
ses lettres de noblesse. Klles étaient libellées en latin de
chancellerie, langue |iarfaitemenl inconnue du rude ma-
rin; mais il n'eut pas même la curiosité de se faire tra-
duire les letlres-patenles du roi Christieru; il était trop
lier de son litre de citoyen de la république hatave ponr
atlacher quel(|ue importance à cette noblesse de couven-
tinii qui se formule sur parchemin eu vertu d'un octroi
royal.
(1664). Dix années s'étaient écoulées depuis la paix,
lorsque la guerre éclata de nouveau entre la répu-
bliijue des Provinces-Unies et l'Angleterre, redevenue
monarchie parla restauration de Charles II. Les prétentions
du |ieuple anglais et de ses gouvernants à la supréma-
tie maritime se perpétuaient à travers les révolutions po-
litiques. Charles 11 ne se montrait pas moins jaloux que
Cromvvell de la puissance navale de la Hollande : il s'élail
hiité de mettre en vigueur le fameux acte de navigation
rendu sous le prolerlnrat du premier; acte dont les cir-
constances politiques avaient fait ajourner l'exécution, et
qui était principalement dirigé contre le conmierce des
Hollandais, surnommés alors à bon droit les facteurs des
deux mondes. La guerre commença sourdement par des
avanies faites aux navires des Provinces-Unies, sous le
prétexte de ce droit insolent du pavillon que s'arrogiait
l'Angleterre, et que le dernier traité l'autorisait formelle-
ment à exercer sur la marine hatave. Charles 11, dans son
manifeste de guerre, n'eut garde d'oublier de relever,
comme une violation flagrante et intolérable des traités,
les révoltes fréquentes de la fierté nationale d'un peuple
libre contre cette humiliante sujétion. Il |iri'lendil eu
outre, voyez le crime énorme! que le frère du pension-
naire de Hollande, le lieutenant-amiral Corneille de Wilt,
avait eu l'impertinence de se décerner les attributs d'un
vainqueur de l'Angleterre, en se faisant peindre dans un
(1) Ricber, il'après Rnmdt, auteur d'une vie de liuyler en
néerlirndîiis.
tableau dont le fond représentait des vaisseaux au pavillon
britannique, captifs on brûlés. Ce fut sur des motifs aussi
futiles, aussi dérisoires, que le parlement accorda un sub-
side de prés de soixante millions de francs pour soutenir
une guerre dont le but réel était la ruine d'un peuple in-
dustrieux, devenu grand par le travail et par la liberté!
Suivant un procédé trop familier aux gouvernements de
cette époque, à celui des Anglais particulièrement, les hns-
tililés avaient précédé toute déclaration de guerre. Une
escadre, sortie de la Tamise, en 16f)4, et commandée par
le chevalier Holmes, s'était portée furtivement sur la côle
d'Afrique, où elle s'était emparée, par surprise, du cap
Corse et de l'ile de Corée, appartenant aux Hollandais,
De là elle s'élaitrendnedans l'Amérique septentrionale, où
elle n'avait pas plus respecté les établissements des Pro-
vinces-Unies. A ces nouvelles, Ruyter eut ordre d'armer
une escadre en toute hâte, et d'aller relever dans les
mers lointaines où il avait été si déloyalement insulté
l'honneur et l'autorité du pavillon hollandais. Il s'acquitta
de cette mission avec autant de rapidité que de bonheur;
reprit l'ile de Gorée, en chassa le gouverneur anglais et
rétablit tous les comptoirs hollandais de la côte. 11 fil voile
ensuite pour l'Amérique, t)ù il obtint les même succès et
fit payer aussi chèrement que possible aux ennemis de son
pays le prix de leurs violences et de leur perfidie.
Ce|jendant des flottes imposantes avaient été armées et
mises en mer de part et d'autre: l'une, partie du Texcl,
l'autre sortie de la Tamise. Celle-là commandée par le
baron d'Opdam, de l'ancienne et illustre maison de Wasse-
naer. ayant pour vice-amiraux Evertzen et le fils de Mar-
tin Tromp; celle-ci. obéissant au frère du roi d'Angle-
terre, au duc d'York, qui avait sous ses ordres le vaillant
prince Rupert, de Bavière, et le vieux comte de Sandwich,
qui avait fait, à soixante ans passés, son début dans la
carrirre maritime.
Les deux armées navales se rencontrèrent le 15 juin
16C5, à la hauteur de Lestoff, prés d'Yarmouth, au comté
de Suffolk. Une action terrible et meurtrière s'engagea :
elle dura plus de neuf heures, et se termina par la dé-
route de la flotte hollandaise, qui laissa dix-huit vaisseaux
de guerre et trois mille prisonniers entre les mains de
l'ennemi. Opdani, dont le vaisseau avait sauté en l'air au
milieu du combat, avait péri avant de voir sa défaite con-
sommée.
Ce grave échec, au début de la guerre, n'avait point
ébranlé le courage des Hollandais. Ruyter, qui revenait
couvert de gloire de sa double expédition dans les mers
d'Afrique et du Nouveau-Monde, promettait une éclatante
revancneà sa patrie. Il fut promu, par les états généraux,
à la digiiitéde lieutenant-amiral général, et prit aussitôt le
commandement de la flotte des Provinces-Unies, laquelle,
malgré la défaite de Lestoff, s'élevait encore au nombre
im|iosaut de quatrevingt-treizi' vaisseaux. Beaucoup, il est
vrai, avaient besoin d'être réparés et réarmés; mais, grâce
à l'activité du nouveau commandant en chef, toute In
llntie put reprendre la met' dans le courant du mois d'août
ItiGÙ.
Le grand pensionnaire Jean de Witt, sentant qu'il s'a-
gissait d'une lutte suprême, s'était cru obligé d'y présider
en personne. Il s'était embarqué sur la Hotte qui portait
les destinées de la république: il en prit le commande-
ment en chef, sans que Ruyter, non moins grand citoyen
que grand général, s'en montrât ni mécontent ni jaloux.
La flotte sortit du Texel avec le vent contraire, et, quel-
ques jours après, une horrible tempête dispersa ses vais-
seaux, en fil périr plusieurs: il fallut rentrer dans le port.
L intervention de Louis XIV, qui s'étnit offert coiuiue
médinleur entre les deux nnlions belligérantes, suspendit
les hostilités pendant quelques mois. Cette inédialion ne
produisit aucun résultat, et Louis XIV, ((u'un traité d'al-
liance unis.^ait aux Hollandais, se déclara ostensiblemeijt
en leur faveur, au commencement de l'année ■l(i6IJ. Il
leur avait promis le secours de sa flotte; mais elle se lit
si longtemiis attendre que les Uollnndnis, se défiant avec
assez de rai.sou de la politique ambiguë du grand roi à leur
égard, sr décidèrent à reprendre la lutte avec leurs seules
forces, Ruyter, sorti des eaux du Texel, à la têle de quatre-
LES MAliL\S ILLUSTRES.
51
vingl-onze vaisseaux de ligne, de douze frégates et de
treize brûlots, alla chercher la Ûolte anglaise jusque sous
ses propres côtes. Celle-ci était commandée par le prince
Rupert et par le célèbre Monck, alorsducd'Albermile.Elle
était plus forte de quelques voiles que celle des Etats;
mais vingt-cinq bâtiments s'in étaient détachés, sous les
ordres du prince Rupert. pour se porter à la rencontre
d'une escadre française, qu'on supposait jiartie de La Ro-
chelle pour venir se joindre à la llutte hollandaise.
Le 11 juin, contre l'avis de ses principaux officiers,
Monck ré"''^' t d'en venir aux mains. Il avait le vent pour
lui. cl .. ^rgiieil le poussait à rechercher une victoire
dont il n'aurait point à partager l'honneur. 11 vint à toutes
voiles sur les Hollandais, mouillés en ligne à l'cst-sud-est
de la pointe nord d'.\ngleterre, Ruyter avant le corps
de bataille. Corneille Tronip l'avant-ganle et Everizen
l'arriére- jarde. Les Uollandais attendirent leurs ennemis à
Tancre jusqu'à ce qu'ils fussent à portée: alors Ruyter fit
couper les câbles, et l'action s'engagea avec une vigueur
foudroyante. Trornp , qui eut tous les honneurs et
tous les périls du début, fut admirable d'énergie et d'ini-
pétuosite; le vaisseau qu'il montait fut si maltraité
qu'il fut obligé de transporter son pavillon sur un autre.
Il en arriva autant à Ituyler; mais plus calme, et diri-
geant la foudre de ses batteries avec autant de supériorité
que de précision, le terrible amiral fit un ravage affreux
dans le corps de bataille qui lui était opposé, et coula à
fond cinq vaisseaux anglais, dont treis de première gran-
deur. Les Anglais, comme on l'a dit. avaient le vent pour
eux. mais il était si frais qu'ils ne purentse servirde leurs
batteries basses; ce qui faisaituneimmen.se compensation
en faveur des Hollandais. Ceux-ci lirent en outre d'hor-
ribles dégâts sur les vaisseaux ennemis, en se servant de
boulets rames, nouvelle invention qu'ils devaient au génie
de Jean de Wiit.
L'action, commencée sur le midi, fut un instant inter-
rompue par un mouvement de retraite de la flotte anglaise.
Ruyler la poursuivit; mais la honte de fuir snus les yeux
mêmes des Anglais et dans ses propres eaux la rameua au
combat, et la hilte recommença pour se prolonger jusqu'à
dix heures du soir. Suspendue par la nuit, elle reprit le
lendemain à la pointe du jour. Un calme qui dura jusqu'à
midi l'interrompit encore; mais, le vent s'ét.yil levé, on
lutta de part et d'autre avec tout l'acharnement que peu-
vent inspirer l'orgueil national, l'amour de la gloire et
l'ivresse du combat : véritable lulle de géants, dont l'em-
pire de la mer devait être le prix! Les deux armées se tra-
versèrent plusieurs fois. Tromp, qui était l'Achille de la
flotte hollandaise, comme Ruyter en était le .Mais, avait
encore été obligé de changer de v.iisse u : il s'était engagé
si avant au milieu de la Hotte ennemie, qu'il allait périr
infailliblement, si son amiral, accourant à son secours,
n'eut lait, pour le sauver, des prodiges de valeur et d'ha-
bileté.
Les Anglais eurent, dans cette journée, huit de leurs
pins grands vaisseaux brûlés ou coulés à fond; entre
autres, le roi de la Qotte britannique, le Royal-Prince,
vaisseau à trois ponts etdequalre-vingt-seize canons, que
montait l'amiral .\skue. Cet amiral, en voulant se retirer
dans la Tamise, eut le malheur d'échouer sur un banc de
sable qui se trouve à l'entrée de cette rivière. Il voulait
néanmoins s'y défendre et s'y faire tuer; mais son équi-
page se révolta et le força d'amener son pavillon. Ruyler,
qui l'avait déjà battu autrefois dans ces mêmes parages,
le reçut prisonnier à son bord, et lui donna le navrant
spectacle de l'incendie de son gigantesque vaisseau. Le
Royal-Prince avait cependant été remis à Ilot; mais, son
mauvais état ne permettant pas d emmener en Hollande ce
trophée de la victoire, on avait dû se décider à le détruire.
Au moment où Monck rentrait dans la Tamise pour s'y
mettre en sûreté, il fut rejoint par le prince Rupert, qui
n'avait pas rencontré lescadre française. Les deux géné-
raux, impatients de prendre une éclatante revanche sur
Ruyler, revinrent, dans la matinée du 14 juin, pour lui
présenter le combat. Ils avaient mis en ligne soixante et
onze vaisseaux, saus compter les brûlots et quelques bâti-
ments légers. Ruyter n'en avait, en ce moment, que soixante-
quatre à leur opposer; mais il sut gagner l'avantage du
vent, et pressa si vigoureusement ses adversaires, que
ceux-ci, après quelques heures de coiiibat, déjà horrible-
ment maltraités et désemparés, furent trop heureux de
pouvoir profiter d'une brume épaisse qui s'éleva tout à
coup, pour couvrir leur retraite et échapper à la poursuite
de leur terrible ennemi. Celte brume était un phénomène
extraordinaire pour l.i saison : Ruyter. dont l'intrépidité
naturelle était tempérée par un grand fond de religion, y vit
une manifestation de la Providence qu'il devait respecter :
« C'est Dieu, s'écria-t-il, qui. par pitié pour ces liers insu-
laires, a mis entre eux et nous ce voile épais ; c'est Oieu qui
les sauve, et qui. ne voulant pas achever de les perdre, les
a seulement corrigés de leur présomption. » Paroles admi-
rables de modestie et de piété naïve, dans un moment où
il eût été si prdonnable au héros hollandais de céder a
l'enivrement de la victoire: car c'était pour la troisième
fois, en quatre jours, que Ruyter forçait les Anglais à lui
céder le champ de bataille
Ces quatre jours de combat coûtèrent aux. \nglais vingt-
trois grands vaisseaux il plusieurs antres bàliments; ils y
perdirent six mille hommes tués, dont un de leurs offi-
ciers généraux, le vice-amiral Barkeley; ils laissèrent .-i
l'ennemi deux mille six cents prisonniers, parmi lesquels
l'amiral George .\skue. Du côté des Hollandais, on eut à
regretter la perte de six vaisseaux, et de àen\ mille huit
cents soldats et matelots. Le lieutenant-amiral Everizen
fut tué, à la tête de .son e.scadre, dans la première journée
1 1 1 juin). »
Cependant la fierté britannique ne voulait pas convenir
de ses défaites, et, pour mieux les dissimuler, Charles 11
se montra |iroligue de récompenses et d'honneurs envers
les généraux et les principaux officiers de la Hotte vaincue.
11 se hâta d'ailleurs de faire réparrr ses vaisseaux et d'en
augmenter le nombre; et bientôt le prince Rupert et le
duc d'.Mbermale appareillèrent avec une Hotte de plus de
deux cents voiles pour se mettre à la n cherche de la flolle
hollandaise. Celle-ci avait dû aussi rentrer dans ses ports
pour s'y réparer, et n'avait pas lardé non (ilus à reprendre
la mer.
Les deux armées ennemies se trouvèrent de nouveau en
présence, le 24 juillet (1666), à la hauteur de l'embou-
chure de la Tamise. Ruyler avait pour vice-amiraux Ban-
kœrt et Corneille Tronip. L'action s'engagea avec beau-
coup de vigueur sur toute la ligne. A l'avanl-garde, la
perte du vaisseau portant le pavillon de Bankœrl. et qui
fut coulé bas. amena un grand desordre dans son escadre ;
elle fut mise en déroute par l'escadre blanche ou avant-
gai de des .\ngl:;is. Tromp. qui commandait l'arriére-garde,
avait attaqué l'escadre bleue des ennemis avec son impé-
tuosité accoutumée, et l'avait pres(|ue aussiiôt mise en
fuite; mais, cédant trop facilement à son ardeur, il s'était
lancé à sa poursuite, en découvrant le corps de bataille ou
commandait Ruyter; faute non moins désistreuse pour ce
général, que la défaite de son avant-garde; car elle le
laissa seul aux prises avec les deux divisions de l'armée
ennemie, restées en ligne. Les .\nglais ne mani|uèrent pas
de profiler de celte circonstance et de renvelo|iper; mais
Ruyler ne se laissa pas entamer et les tint à dislance, par
la vigueur et l'activité de son feu, jusqu'à la nuit.
« Le lendemain, au point du jour, dit le baron de Sainte-
Croix, l'amiral hollandais se trouva, avec sept ou huit
vaisseaux seulement, environné de toute la flolle anglaise,
rangée en croissant sous le vent et a l'arriére. Elle Ut sur
lui un feu terrible. Ruyter eut b en de la peine à détermi-
ner ses gens à se battre; ils étaient épuisés de fatigue et
couchés sur le tillac. Apres avoir évité deux brûlots et se
voyant pressé de tontes parts, l'intrépide général, qui se
sentait perdu, s'écria plusieurs fois : « Faut-il que je sois
« assez malheureux pour quedetantde boulets qui passent
« sur ma tète, il ne s'en trouve pas un seul qui puisse
<t m'atteindrel b Partout il cherchait la mort, et partout
elle le respecta. Entin. un sentiment plus réfléchi, celui
de l'amour de la parie, l'emporta dans son cœur sur cet
héroïsme aveugle : il ne pensa bientôt plus qu'au salut des
siens, en les conduisant au port. Semblable au lion
assailli par une nombreuse troupe de chasseurs, il ne
LES MARINS ILLUSTRES.
céd.i qu'à la force, élniit aussi terrible dans sa retraite que
redoutai)lo au premier ciioc. Informé dé ses exploils dans
cette circonstance suprême, Louis XIV écrivit lui-même
aux états «[énéranx « que Uuyter avait agi de cœur et de
« iBte ; qu'il avait fait des choses qui surpassaient les forces
« humaines. J'estime plus sa retraite, ajoutait ce prince,
« que s'il avait gagné la l>at;iille, ayant rési>té avec huit
« vaisseaux contre vingt-deux des plus grands d'Angle-
« terre, et aux deux amiraux (I). »
Toute riiahileté de ceux-ci n'avait pu empèriier Ruyter
de rentrer à l''lessingue avec les glorieux débris de son
escadre. Pour se dédommager, Ruiîert et Monck se por-
tèrent à la rencontre de Tromp, dont ils espéraient avoir
meilleur marché. Ils le trouvèrent à la hauteur de Ilar-
wicli. Mais il leur échappa et se retira sans perle au Texel.
Ruyter se plaignit sévèrement aux états de cette valeur
aventureuse et irréfléchie, dont l'éclat n'avait rien de so-
lide, et qui ne lui avait causé que des embarras en mainte
occasion. 11 faisait peser avec toute raison sur l'impru-
dunce de Tromp la responsabilité d'un échec qui venait de
coûter à la république vingt vaisseaux et des milliers de
braves gens llne décision des états généraux mit le trop
impétueux Tromp aux arrêts et lui retira son emploi : d'où
naquit une profonde inimitié entre les deux amiraux.
Au lieu de se décourager, les Hollandais, sous l'impul-
sion ferme cl sloique du grand pensionnaire Jean de Witl,
ne s'occupèrent que du soin de se préparer une terrible
revanche; et les préparatifs se poursuivaient pendant les
lenteurs des préliminaires ouverts pour la paix, et que le
grand pensionnaire sut faire tirer en longueur par des in-
cidents calculés. Son dessein, dont Ruyter seul avait la
lonfidence. était de détruire la marine anglaise, en l'atta-
quant au fond même de ses ports les mieux défendus, et
de porter l'incendie jusque dans ses chantiers et ses arse-
naux. L'occasion était on ne peut plus favorable pour une
entreprise aussi hardie; car le roi Charles 11, trop confiant
dans l'issue des négociations entamées, et dont les res-
sources se troHvaieiit d'ailleurs épuisées par la guerre et
par d'autres calamités publiques, avait désarmé ses vais-
seaux et licencié leurs équipages. L'affaire fut conduite
avec autant de secret que d'activité, et le 6 juin 1667,
(1) llisl.de la pnii
i.h dfi VÀnghlerre^ liv. II.
Ruyter appareilla avec une flotte de soixante-dix vaisseaux
et seize brûlots. Le 14. il mouillait à l'embouchure de la
Tamise. Deux vaisseaux, appuvés par dix autres navires et
deux brûlots, s'avancèrent jus'nu'à la rivière de Medw.iy,
prirent le fort de Sherness et le rasèrent. Ruyter arrive
alors avec le reste de son armée; pousse par la marée et
le vent d'est, il remonte jusqu'à Chatam. Après avoir
rompu une forte estacade qui traversait la Medway. dé-
truit trois vaisseaux qui la défendaient, et passé au tra-
vers de ceux qu'on avait coulés bas dans la rivière, il f nr-
vienl à Upnor, s'empare du château, prend »! brûle plu-
sieurs gros navires de guerre, les plus forts i.c L. m;iriue
anglaise; quatre autres sont détruits à Blackwall et neuf à
Woohvich. Des magasins et une grande quantité de muni-
tions navales deviennent la proie des Hollandais ou celle
des llammes.
La consternation se répand sur toute la côte. Charles
pense à quitter Londres et à se retirer à Windsor. La
capitale craint même de voir attaquer sa tour et incendier
ses faubourgs qui étaient sans défense. On se hâte de cou-
ler à fond plusieurs bâtiments au milieu de la rivière; on
établit des batteries en plusieurs endroits. Toute la milice
est sous les armes... Mais Ruyter, cédiint à un excès de
prudence, renonce au dessein de remonter jusqu'à Lon-
dres; il sort de la Tamise, au grand ètonncment des~An-
glais eux-mêmes, et va détruire quelques vaisseaux dans
les baies de Harwich et de Torhay, après avoir mis en
fuite nue escadre commandée par l'amiral Sprngh. Il se
dirige ensuite vers les Sorlingues, eu jetant la terreur dans
tous les lieux d'où l'on peut voir tlolter son pavillon, en
visitant tous les havres et toutes les baies pour y détruire
les vaisseaux de guerre ou de commerce qui s'y tiennent
abrités. Il attendait toujours la flotte française pour mettre
la dernière main à sou œuvre de destruction, et c'en était
fait poin' longtemps de la marine anglaise, si cette Hotte,
que commandait le duc de Beaufort, eût été lidele an
rendez-vous. Mais l'amiral français, après avoir donné
quelque espérance. Huit par un refus formel, motivé sur
ce qu'il n'avait reçu aucun ordre de sa cour, et (|ue l'on
était sur le point de conclure la paix.
Elle fut, en effet, signée à Breda, le 51 juillet 1(367, à
des conditions qui auraient dû être meilleures pour la
Hollande, si les négociateurs avaient tenu quelque compte
de la situation nouvelle que venait de créer, entre les
deux nations, cette dernière expédition de Ruyter. Mais les
négociateurs hollandais se montrèrent plus touchés, dans
cette affaire, des considérations de commerce que de celles
d'amour-propre, et il ne faut pas trop les en nl.imer.
Celte ]jaix ne fut pas de longue durée: dès la fin de
1071, la Hollande se trouvait aux prises avec les forces
réunies des rois de France et d'Angleterre, qu'un intérêt
commun d'ambition et de jalousie avait unis dans un pacte
de guerre et de destruction contre cette active et indus-
trieuse république de marchands et de navigateurs. Les
Provinces-Unies avaient donc à se défendre à la fois et
contre les armées de terre de Louis XIV, conduites par
Turenne et Condé, et contre les flottes combinées des
deux royaumes, confiées à leurs plus illustres amiraux,
parmi lesquels figuraient, du côté de la France, non les
premiers en grade, mais les plus grands en renommée,
Ouquesne et le chevalier de Tourville. La Hollande n'avait
à leur opposer que le grand Ruyter, et elle ne désespéra
pas de sa fortune.
Le lieutenant-amiral général des Provinces-Unies mit à
la voile le 15 mai 1672, à la tête d'une armée navale de
quatre-vingt-onze navires de guerre et de quarante-quatre
brûlots, et se porta fièrement à la rencontre des flottes
ennemies jusque sous les côtes d'Angleterre. Il les ren-
ciuilra dans la matinée du 7 juin, mouillées entre Harwich
et Varmoulli, au comté de Suffolk. Il les provoqua aus-
sitôt an combat. La lutte se prolongea pendant toute la
journée, et ce fut Ruyter qui resta le dernier sur le champ
de balaille. Toutefois les résultats furent assez incertains
pour permetiro aux deux armées de s'attribuer la vic-
toire. Cette alTaire eut lieu à la hauteur de Southwold,
mais elle est désignée par nos historiens sous le nom de
Solebny. Ruyter s'y comporta en véritable géant. On assure
LES MAUIiNS ILIXSTl'.ES.
que son vaisseau amiral, les Sept- Provinces, employa
vingt-cinq milliers de poudre et tira plus de deux mille
cinq lents coups de canon.
Celte affaire de Solebay ou de Soutlnvold eut du moins
pour les Hollandais cet important résultat, qu'elle enipé-
clia les flottes ennemies de rien entreprendre de considé-
rable pendant tout le reste de la campagne. Il n'eu était
pas de même du côté du continent. Le prince Guillaume
d'Orange, le même qui fut plus tard roi d'Angleterre sous
le nom de Guillaume 111; le prince d'Orange, joune homme
de vin2t-deu.\ ans, avait été improvisé général eu chef,
avant d'avoir même commandé un régiment : l'armée qu'on
lui avait donné à conduire se composait à peine de trente
niilli' hommes, assez mauvais soldats; a\issi n'avait-il pu
arrêter le torrent de la conquête, dirigé par Louis XIV en
personne, escorté, comme nous l'avons déjà dit, par ses
plus illustres capitaines et secondé par le génie de Vau-
Dan. Lorsque Ruyter rentra avec sa ilotle au Texcl. les
Français étaient déjà aux portes d'Amsterdam. « Déjà, dit
Voltaire, les plus riches familles, les plus ardentes pour
la liberté, se préparaient à fuir aux extrémités du monde,
et à s'embarquer pourPatavia. On avait fait le dénombre-
ment de tous les vaisseaux qui pouvaient faire ce voyage.
et le calcul de ce qu'on pouvaitembarquer : on avait trouvé
que cinquante mille familles pouvaient se^ réfugier dans
leur nouvelle patrie. La Hollande n'eut pliîs existé qu'au
bout des Indes orientales (1). »
Pour comble de calamité, eûet naturel d'ailleurs de ces
crises suprêmes qui mettent en question l'e.^istence même
d'un peuple, la république était divisée en deux factions
exaspérées, prêtes à on venir aux mains sous les yeux de
l'ennemi. La fureur populaire se tourna contre le grand
pensionnaire Jean de Witt; lui et son frère, l'amiral Cor
neille de Witt. furent massacrés par la populace en délire,
et le stathoudérat. qui avait été supprimé dans l'intérêt de
la liberté, fut rétabli, sous la menace de l'émeute, en la
personne de ce même Guillaume de Nassau, prince d'O-
range, dont nous venons de parler. Ruyter était l'ami des
deux frères de Witt; à la nouvelle de leur catastrophe, il
ne put retenir ses larmes. La mort du grand pensionnaire
était un sujet de deuil non-seulement pour son amitié,
mais encore pour son patriotisme; il protesta contre l'in-
justice de son pays; et cette protestation fut considérée
comme une complicité dans la prétendue trahison que la
passion populaire reprochait aux deux frères. Pendant que
l'illustre amiral défendait son pays A la tète de ses vais-
seaux, la populace ameutée s'attroupa autour de sa mai-
son, et il fallut tout le dévouement de quelques amis pour
soustraire sa femme et ses enfants ,i la fureur de cette
■tourbe aveugle et féroce; et plus tard, ce grand homme,
qui était toujours resté étranger aux intrigues et aux fac-
tions, ne dut qu'à une circonstance fortuite le bonheur
d'échapper à un attentat dirigé contre sa personne. 11 sévit
forcé d invoquer pour sa famille une sauveçarde spéciale
de l'Etat.
La révolution qui venait de s'opérer à la llaye ne chan-
gea rien d'ailleurs à la position de Ruyter, qui conserva le
conimandrment général de la (lotte hollandaise; mais le
prince d'Orange, élevé au stathoudérat, se hâta de réinté-
grer dans son emploi de lieutenant-amiral Corneille
Tromp, qui, depuis cinq ans et pour les causes que nous
avons fait connaître, vivait dans la retraite. Ruyter et
Tromp, citoyens avant tout, abjurèrent leurs inimitiés sur
l'autel de la patrie; on ne vit plus entre eux qu'une ému-
lation de zcle et de dévouement pour le salut de la Hol-
lande. Ils dirigèrent ensemble et dans le plus cordial con-
cert la campagne maritime de 1673. Elle s'accomplit dans
les eaux et en vue des côtes de Zélande. Les Hottes com-
binées de France et d'Angleterre y étaient venues dans le
double but de s'emparer d'un immense convoi de navires
de commerce expédié des Indes orientales et d'opérer une
descente sur le territoire des Provinces-Unies. Trois
grandes afl'aires eurent lieu, aux dates des 1 et 14 juin, et
du 21 aoi'il. Ruyter et Tromp, inspirés par tout ce que le
sentiment patriotique a de plus généreux et de plus su-
it) Sièc/ede Lo'iis .V/V, ili. s.
bliuii'. y firent à l'envi des prodiges de courage et d'ha-
bileté; « mais, dit l'auteur du Siècle de Louis XIV, la
conduite et la valeur furent si égales de tous côtés, que la
victoire resta toujours indécise. » Et toutefois le résultat
final l'ut à l'avantage des amiraux hollandais, puisqu'ils
sauvèrent la Hotte des Indes orientales, et empêchèrent
les amiraux ennemis de toucher au sol des Provinces-
Unies.
Ces résultats facilitèrent aux états généraux de lloUande
les moyens de détacher Charles II île son alliance avec
Louis XIV, et d'obtenir du parlement anglais une paix qui
conjura leur ruine complète; elle fut signée à Westmins-
ter, le 16 février 167i.
Après cette paix partielle, Ruyter appareilla pour l'Amé-
rique avec une forte escadre; il avait pour mission
d'attaquer les iles françaises dos Antilles. Il se présenta
devant la Martinique, vers le milieu du mois de juillet
1676; mais il la trouva si bien défendue et par mer et
par terre, qu'il fut obligé de renoncer à cette entreprise :
il reprit la route de l'Europe, après avoir perdu douze
cents hommes dans une tentative malheureuse de débar-
quement. Le gouverneur delà Martinique, qui eut l'insigne
honneur de causer cet échec au grand Ruyter, mérite que
son nom passe à la postérité : il était chef d'escadre et s'ap-
pelait d'Amblimont.
L'amiral hollandais avait besoin de se relever d'un échec
qui faisait ombre à s;i gloire, et les états lui en fournirent
bie_ntôt l'occasion, en le chargeant, vers la fin de l'année
1675, du commandement d'une Hotte qu'ils envoyaient au
secours du roi d'Espagne, contre les Mcssinois en révolte
et soutenus par les Français. Ruyter devait avoir pour ad-
versaire dans cette campagne notre célèbre amiral Du-
quesne, dont il avait été le premier à reconnaître et à pro-
clamer le génie naval. Nous avons rapporté dans notre
notice sur cet illustre capitaine de mer. les principaux in-
cidents de cette lutt' mémorable entre les deux plus
grands amiraux de cette grande époque : il serait inutile
d'y revenir. Nous nous bornerons à rappeler qu'à la se-
conde bataille qui fut donnée entre ces deux géants, le 22
avril 1676, à la hauteur du .Mont-Gibel (Etna), près de Sy-
racuse, Ruyter fut atteint d'u;i boulet qui le blessa mor-
tellement. Emporté sur son lit, il ne cessa, malgré d'hor-
ribles souffrances, de donner ses ordres, de ranimer le,
courage des siens et de veiller au salut de la flotte, qui
opéra sa retraite. Il succomba sept jours après (29 avril),
dans le port de Syracuse.
Le corps de cet illustre marin, transporté en Hollande,
y reçut de magniliques funérailles. On lui éleva, dans la
principale église d'.\mslerdam, aux frais de la république,
un mausolée de marbre, dont la longue inscription en
lettres d'or résume les litres de ce grand homme à l'ad-
miration de la postérité. On y rappelle qu'il l'ut « anobli
et honoré de l'ordre de chevalerie par trois monarques : »
les rois de Suède, de France et d'Espagne. Ce dernier lui
conféra le titre de duc avec une rente de deux mille du-
cats, à l'occasion de son expédition dans la nier de Sicile.
Les lettres-patentes délivrées à cet eU'et n'arrivèrent qu'a-
près sa mort à la famille de l'illustre titulaire. Les hon-
neurs et les avantages qu'elles lui conféraient étaient per-
pétuels et héréditaires; mais le nom de Ruyter était trop
glorieux dans sa simplicité plébéienne, pour que ses fils
consentissent à le quitter ou à l'altérer par un titre d'ori-
gine étrangère. Us déposèrent sui' le tombeau de leur père
les faveurs posthumes du roi d'Espagne, et les refusèrent
pour eux-mêmes.
Uoninie d'une piété sincère, d'une austérité de mœurs
toute républicaine, d'une modestie rare et d'une simpli-
cité vraiment antique, Ruyter était aussi ainiable, aussi
doux dans la vie privée, qij'il était héroïque et sublime au
milieu des périls d'une action navale. « Quel grand maître
dans l'art de la marine! » écrivait le duc d'Estrées le len-
demain de l'une de ces grandes journées où le génie de
Ruyter semblait disposer de la foudre et des vents. — Un
brave gentilhomme français, le duc de Guiche, qui avait
combattu en volontaire sur la Uotte hollandaise, dans la
mémorable campagne de 1665, constate dans ses Mémoires,
qu'étant allé visiter ce héros, le lendemain d'une victoire,
54
LtS iVlAi'.liMS li.LliSTI'.KS.
il le trouva « balayant sa chambre et donnant à manger à
ses poules. »
Il se montrait liumain et sensible jusque dans l'exalta-
tion du combat. Dans l'aflaire du 7 juin 1(i73, un brûlot
anglais s'était approché de son vaisseau. Ceux qui l'avaient
amené, après y avoir mis le feu, se sauvaient en toute
hnle dans une chaloupé, pour se soustraire eux-niènicsïi
l'effet de leur infernale machine. Les gens de Ruyter se
préparaient à couler leur chaloupe à fond, lorsque l'ami-
ral les retint en disant: « Laissez échapper ces malheu-
reux, ils ne sont plus en état de nous faire du mal. »
Louis XIV s'honora |iar les témoignages publics d'es-
time qu'il donna au grand Ruyter. Ln apprenant la mort
de ce néros. il laissa échapper ces dignes paroles : « C'é-
tait un ennemi redoutable; mais cet homme-là faisait bon-
ne ir à l'humanité, et sa mort est bien regrettable. » Il
avait décoré Ruyter de l'ordre de Saint-Michel, et avait
voulu avoir son portrait, qu'il avait fait placer parmi ceux
de ses plus illustres généraux.
L'éloge de Ruyter peut se résumer en deux mots : 11 fui
un grand capitaine de mer et un grand homme de bien.
«ijffrï:;« ne kaimt-tropez (Piehrc.
.'\Nni;É, bailli de), né au chnle.ui de Sainl-Cannal (Var), en
1726; mort à Paris en 1788.
Il semble que ce fût un des privilèges de la noblesse
de Provence do fournir de braves chevaliers à l'ordre de
.Malte et d'habiles ofOciors à la marine rovale. Issu de
noble race, arrivé au déclin de toutes ces grandes choses,
l'ordre de Malte, la marine royale et la noblesse elle-
même, Pierre-André de Suflren, fut le dernier sans doute
i|ui jouit de ce double privilège du gentilhomme proven-
çal. En 1747, à vingt et un ans, en même temps nu'ii sus-
pendait à sa poitrine la croix de Saint-Jean de Jérusalem,
il montait en qualité d'enseigne sur les vaisseaux du roi.
Il eut à peine le temps de faire une campagne avant la
paix d'Aix-la-Chapelle (1748); mais c'en fut assez pour
montrer son courage et faire deviner ce qu'il deviendrait
un jour, si la fortune ne lui refusait pas les bonnes occa-
sions. Il fut fait prisonnier par les Anglais, au combat de
lielle-Isle (14 juin 1747), célèbre dans la marine française
par la belle résistance du Tonnant, que le brave chef d'es-
cridre de l'Estanduére disputa pendant toute une journée
et arracha à la poursuite acharnée d'une Ûotte anglaise.
A vingt-cinq ans de là (1772), nous voyons Sullren, qui
s'était fait remarquer au service de son ordre et distingué
sur nos escadres, promu presque simultanément à la di-
gnité de commandeur et au grade de capitaine de vaisseau.
En 1782, tandis qu'il s'illustrait dans les mers de l'Inde,
comme chef d'escadre intérimaire, il apprenait, sui' le
théâtre de ses exploits, dont la renommée entretenait lliu-
rope, que ses frères en religion lui avaient décerné le titre
de bailli, sous lequel ses contemporains et l'histoire ont
pris l'haliitiide de le désigner.
« Avant la circonstance qui l'a fait connaître comme le
premier marin de son époque, dit M. Léon Guérin en par-
lant du bailli de Sutfren, ce qu'on savaitdéjàde lui à bord
des vaisseaux fraNçais et dans les port,s de guerre, c'est
qu'il était doué d'un courage qu'aucun autre ne pouvait
surpasser, que sa corpulence (car il était d'une constitution
physitiue qui tendait à l'obésitéi ne lui enlevait rien de son
activité; qu'à une extrême vivacité d'esprit, à un prompt
coup d'œil, il alliait des connaissances très-étendues, et
une grande élévation de caractère; et qu'il avait souvent
montré, dans son commandement particulier de capitaine,
les qualités d'un excellent tacticien. On savait aussi qu'es-
clave du devoir, il était ferme et sévère pour ceux qui
étaient placés sous ses ordres, mais jamais plus que pour
lui-même. Le matelot, dont il était l'ami, le bienfaiteur
silencieux, ne s'efl'arouchait pas trop d'ailleurs de cette
rigueur dans le service, et n'en disait pas moins, en se
souvenant d'avoir reçu pour lui-même ou pour sa famille
les preuves discrètes de la paternité de son cœur : « Bon
« comme M. le bailli de SuU'ren (1). »
En 1781, ces deux éternelles rivales, la France et l'An-
gleterre, étaient en guerre Qagrante : le théâtre de la lutte
n'était plus en Europe; mais il était à ta fois sur les ri-
vages de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Asie. Dans les
mers de l'Asie, la France avait à défendre contre les en-
treprises de sarivale ses propres établissements, etceux des
Hollandais, ses alliés, sur la côte de Coromandel et dans
l'ile de Ceylan. il s'agissait, dans ce but, de renforcer une
escadre (|ui se tenait en observation à l'Ile-de-France, sous
les ordres du comte d'Orves, et de la mettre en état de
prendre l'oU'ensive. 11 fallait surtout envoyer de CG côté-là
un ol'licier d'élite, capable de remplacer l'amiral, qu'on sa-
vait malade et languissant. Le choix tomba sur le comman-
deur de Suffren, un des plus anciens officiers de son grade
et le j)lus digne, incontestablement, d'une pareille mis-
sion. En ce temps-lii, cet infortuné Louis XVI avait encore
i|uel(|uefois la muin heureuse !
.Sulfren sortit de Brest au commencement du printemps
de 1781, à la tête d'une division de cinq vaisseaux de
soixante-quatre à soixante-quatorze canons, d'une corvette
de seize et d'un certain nombre de bâtiments de transport
contenant des troupes de débarquement et des munitions
de guerre. Il avait à son bord le vieux et infatigable mar-
quis de Bussi, qu'il devait, chemin faisant, déposer dans
la colonie hollandaise du cap de Bonne-Espérance, avec
quelques bataillons de troupes françaises. Bussi devait se
lendre ultérieurement sur le continent indien, où il avait
combattu déjà avec gloire comme lieutenant de Dupleix,
et ou il jouissait d'une haute renommée et d'une grande
influence parmi les indigènes. Les instructions de Suffren
portaient que s'il rencontrait une escadre anglaise dans
les parages du Cap, il la smveillerait avec soin, l'attaque-
rait au besoin et l'empêcherait à tout prix de faire aucune
entreprise sur l'établissement hollandais.
Arrivé aux iles portugaises du cap Vert, sur la côte occi-
dentale du continent africain, Suffren eut connaissance
qu'une escadre anglaise élail mouillée dans la baie de la
Praya, devant San-Yago, qui est la principale de ces iles.
Elle avait pour commandant le Commodore Johnstone, un
des marins les plus renommés de sa nation. Placée dans
un port neutre, elle devait se croire à l'abri de toute
attaque; mais l'occasion parut trop belle à Suffren pour
la laisser échapper, et, sans autre souci que de réduire
Johnstone à l'impuissance de rien tenter contre le Cap, il
résolut de l'attaquer, même dans les eaux portugaises et
sous le canon des batteries de San-Yago. Son dessein
arrêté, il se détache de sa division, monté sur le Héros, vais-
seau de soixante-quatorze, et suivi de deux autres vaisseau.x
seulement. Il pénètre dans la baie, et passe fièrement à tra-
vers une multitude de bâtiments, qu'il ne cesse de cribler
de boulets pendant plus d'une heure, par un feu bien
11) Ul,L
':de France, deuxième partie, ch. XV.
TES MARliNS ILLUSTRES.
nourri He tribord et de bâbord. Ce fut un ravage et un
désordre immenses au milieu de l'escadre anglaise, qui
avait à |ieine eu le temps de se reconnaître sous le coup
d'une agression aussi liardie. Ce n'est pas que Suffrtn
n'eût reçu, de son côté, plus d'une blessure; mais il avait
atteint son but, et avec ses trois vaisseaux plus ou moins
désemparés, mais faisant toujours mâle contenance et ne
se laissant pas approcher, il sortit aussi fièrement de la
baie qu'il y était entré, et reprit sa route vers le cap de
Bonne-Espérance, gasnant sur son adversaire l'avance que
celui-ci avait eue d'abord sur lui.
Le Commodore anglais, m.ilgré l'état pitoyable de ses
vaisse.iux, s'était tout d'abord mis à la poursuite de son
audacieux agresseur; ce que Sufl'ren apercevant, il s'était
écrié : « Allons, point de manœuvres honteuses! » Et, re-
virant de bord, il s'était aussitôt reformé en ligne de ba-
taille pour attendre son adversaire. Sa ferme contenance
en imposa à Johnstone, qui jugea prudent de relourner
dans la baie de la Praya. Les soins qu'il fut obligé de don-
ner à la réparation de son esciidre l'y retinrent pendant
seize jours. Ce qui laissa à Suffren tout le temps de dé-
barquer au cap de Bonne-Espérance les secours qu'il avait
été chargé d'y conduire. Aussi le commodore Johnstone
renonça- t-il à toute espèce d'entreprise sur ce point, et se
boina-t-il à prendre directement la route des Indes.
Suffren avait heureusement rallié .i l'Ile-de-France l'es-
cadre du comte d'Ûrves, qui se trouva ainsi portée à douze
vaisseaux de ligne. Se sentant désormais en mesure de
prendre l'offensive, l'amiral, tout malade qu'il était, se
liàta d'appareiller pour les rivages indiens. Suffren, qui
conduisait l'avant-garde, ayant fait rencontre de l'jlniiifta/,
vaisseau anglais de cinquante canons, s'en empara et l'a-
jouta à sa division.
La maladie du comte d'Orves s'était aggravée durant la
traversée; il mourut dans les premiers jours de février
1782, comme son escadre atteignait la côte de Coronisn-
del, laissant le commandement général au capitaine Suf-
fren, qui se trouva ainsi mis en possession de la cornette
par la force même des choses. « Celui qui déjà était l'.ime
de l'armée, dit M. Léon Guérin, en devint la tête, et le
mouvement, désormais, suivit la p( nsée avec le plus bel
ensemble et la plus admirable activité. »
Dés le 15 février, le nouveau commandant de notre
escadre des Indes se présenta devant Madras, pour provo-
quer l'escadre anglaise. Elle avait pour amiral un rival
digne de Suffren. et avec lequel il était glorieux de lutter
de bravoure et d'habileté •. il se nommait sir Edouard Hu-
ghes. Depuis plus d'un an il régnait en maitie dans ces
parages : récemment arrivé del'ilede Ceylan, où il venait
d'enlever, presque sans coup férir, le port de Trinque-
malé aux Hollandais, il occn|iait la rade de MaJras avec
dix vaisseaux, embossés d'une manière inattaquable.. Mors
Suffren porta au sud. Sir Hughes, croyant qu'il l'évitait,
sortit de la rade et se mit à sa ponrsuile. 11 s'empara de
quelques vaisseaux de transport qu'une brise avait séparés
de l'escadre, et qui s'étaient laissés atteindre par l'avant-
garde ennemie. Sufl'ren. qui marchait toujours eu ligne,
revire brusquement, et, malgré toutes les manœuvres de
son adversaire pour éviter le combat, il le force à l'ac-
cepter dans des conditions désavantageuses.
Celte première affaire s'engagea le 17 février, à la hau-
teur de Sadras. Elle n'eut qu'un résultat peu décisif, grâce
à la brume, à la pluie et au temps orageux qui survinrent
pendant l'action, et qui ne permirent pas au bailli de pous-
ser les choses à bout. Il força néanmoins l'amiral anglais
à quitter la côte de Madras et à regagner l'ile de Ceyiin,
pour réparer ses nombreuses avaries dans le port de Triu-
quemale. Quant a Sufl'ren, il cingla vers Pondichéry. notre
principal établissement sur la côte de Coromandel. mais
dont le fort était tombé depuis plusieurs mois au pouvoir
des Anglais. Après avoir pris connaissance de ees parages,
il alla effectuer à Porlo->ovo le débarquement des troupes
de terre qu'il avait à boi'd. et qui avaient été destinées à
renforcer la girnison de Pondicliéry. Il mouilla à Porto-
Kovo le 20 février: les trois mille français qu'il y déposa
s'emparèrent presque aussitôt du fort de Goudelour, un
des points les plus importants de celte côte. Suffren reçut
à Goudelour la visite du célèbre I!aïder-Ali-Khan, régent
liu royaume de .Mysore, qui luttait avec une per-sévérance
souvent couronnée de succès contre les envahissements
des Anglais. Il régla avec es prince indien, que les Eu-
ropéens ont surnommé le Frédéric de l'Est, les condi-
tions du concours que devaient lui prêter les troupes fran-
çaises, après quoi il reprit la mer et se mit à la recherche
de sir Edouard Hughes. Il l'aperçut le 9 avril, lui donna
la chasse, et bien que l'armée anglaise fit des efforts sur-
humains pour échapper à sa poursuite, il l'atteignit, la
pressa et l'accula de manière qu'il ne lui resta plus d'au-
tre ressource ((ue de se résigner à une seconde bataille.
Celte nouvelle rencontre eut lieu le 12 avril 1782, à la
hauteur de Provediérue. à l'Est de l'ile de Ceylaii. Le
combat se prolongea pendant cinq heures avec un grand
acharnement, et surtout avec une rare habileté de ma-
nœuvres de part et d'antre : mais l'amiral anglais, vnvant
que les choses tournaient au plus mal pour lui, prit le
parti de céder le champ de bataille : une brume épaisse
qui s'éleva vers le soir protégea sa retraite, et lui permit
de ramener son escadre tout éclopée dans la baie de
Trinquemalé. La plupart de ses vaisseaux étaient désem-
parés: plusieurs avaient perdu leurs capitaines et plus de
la moitié de leurs équipages. Quand il eut regagné son
abri, sir Edouard Hughes s'y tint coi tant qu'il vit l'esca-
dre française croiser à l'affût du moindre nnuivement qu'il
ponrrait'faire pour en sortir. Las de l'attendre, et ayant
besoin lui-même de réparations, Sulfren gagna le port hol-
landais de Tranquebar. Il y rallia à sou escadre trois vai.s-
seaux de cette nation, et y fut. en outre, rejoint par deux
vaisseaux de ligne français, accompagnés d'un convoi de
troupes et de munitions.
Il se trouvait alors à la tête d'une flotte de dix-huit
vaisseaux de guerre; ce qui lui suggéra le dessein de re-
prendre aux Anglais le bel établissement de N'égapatnam
et de le rendre aux Hollandais, auxquels il app.irten:iit. Il
se remet aussitôt en mer. dans la pensée d'accomplir ce
coup de main; mais il est oblige de faire une station dans
la rade de Goudelour, où il avait à déposer de nouvelles
troupes et à ravitailler la garnison. Cependant, sir Hughes,
informé de sa marche, et en devinant le but, s'était hàlé
d'accourir au secours de la garnison de Négapatnam, et
lorsque, le h juillet 1782, Suffren arriva eu vue de cette
place, il y trouva l'escadre anglaise au mouillage. N'ayant
pu surprendre la vigilance de son adversaire, il se décida
à lui offrir le comli:it. II voulait le faire immédiatement,
mais un vent peu favorable et un grain qui endommagea
fortement un d.' ses vaisseaux le forcèrent de remettre
l'affaire au lendemain. Elle s'engagea dès la pointe du
jour, car les deux amiraux avaient employé toute la nuit
à faire leurs dispositions de conibnt.
Li bataille s'engagea ,i nombre égal de vaisseaux; onze
contre onze. Les deux arrière-gardes restèrent inactives;
non pas que celle des Français ne manifestât une vive in-
tention d'en venir aux mains; mais elle provoqua vaine-
ment le flegme de l'arrière-garde britannique, qui s'obs-
tina à se tenir à grande portée de canon. L'-ction dura
près de six heures : les deux amiraux, Sufl'ren sur le
Héros, et sir Hughes sur le Superbe, échangèrent de vives
et rudes bordées, et la journée eût indubitablement abouti
à un résultat décisif en faveur des Français, si le bailli eût
été également bien seccmdé par tous ses officiers, s'il eût
pu inspirer à tous l'esprit dont il était animé, sa résolu-
tion, son coup d'œil rapide, son activité; si du moins tous
les signaux eussent toujours été bien compris et stricte-
rient exécutés. D'ailleurs, une brise du large qui vint ,i
s'élever rompit les deux lignes, et les jeta dans le plus
grand désordre. Il fallut cesser de combattre pour se ral-
lier de part et d'autre. Sir Hughes, dont l'habileté consis-
tait I riucipalement à ne pas s'entêter dans les luttes d'une
issue douteuse pour lui, au lieu de ramener ses vaisseaux
ralliés au combat, les poussa tout doucement au fond de
la Laie de Négapatnam. L'amiral français, resté en panne
sur le champ de bat.iille, fut témoin de la fuite de ses ad-
versaires, et se borna à lancer à leurs traînards quelqiies
dédaigneux coups de canon, en guise de huées. Oiiand il
les eut vu rentrés dans la rade, il se dirige^ siir le port
m
Les makins illi siuks'
de K.'irikiil, oi'i il jcla l'ancri;, à Jeux lieues seulement de
l'escadre anglaise, dont il surveilla les inonvements jien-
dant qnelfiiies jours. Elle resta dans l'inaction la plus com-
plète, ce qui le détermina à retourner à Goudeloiir. pour
y attendre une occasion meilleure de frapper un cou[i dé-
cisil'.
Informé de son séjour àGoudelour, le sultan de Mvsore,
Uaïder-Ali-Ivhan, lit prés de cinquante lieues, avec une
armée de qualrc-vingt mille hommes, pour venir compli-
menter l'amiral français sur ses exploits et lui paver le
Iril.ut de son admiration.
Nous avons assez donné à enteinlre, un peu plus haut, que
dans le combat donné en vuedeNéijapatnam, Suffreu avait
eu à se plaindre de plus d'un ollicier de son escadre; et
ce cjui le prouve, c'est çiu'aprés le comhat il se vit obligé
de laire acte de sévérité envers trois de ces ofliciers.il
suspendit le ca|iitaine du Sévère, nommé Cillarl; deux
autres capitaines reçurent l'ordre de remettre leurs com-
mandements; l'un d'eux portait un nom célèbre dans la
marine française: il s'appelait de Forbin; c'était un petit-
neveu de l'amiral <|ui fut le contemporain et l'émule des
Jean fiart et des du Guay-Trouin. Il fallait des motifs bien
graves pour que Suffren ne sentit pas sa sévérité fléchir
devant un pareil noml
(Juant au capitaine du Sévère, voici ce qui était arrivé:
dans un moment de faiblesse ou de lâcheté bien difficile
.1 comprendre, et au milieu sans doute de la confusion
dont nous avons parlé, cet oflicier avait baissé son pavil-
lon devant l'ennemi. Rien ne pouvait justifier cette capi-
tulation; c'était un acte de vertige: aussi, quand la nou-
velle en fut parvenue dans les batteries du vaisseau, les
officiers refusèrent-ils d'y croire. L'un d'eux, appelé Dieu,
L Milivpule bleu était redescendu dans les batteries, et le feu avait recommencé de plus belle.
était accouru sur le pont, et, voyant en effet le Sévère
sans pavillon, il .s'était répandu en paroles de reproches
et de colère contre le capitaine, sans que celui-ci parût
s'en émouvoir. Alors ce nrave officier, ne pouvant plus
contenir son indignation, dit à Cillart : «Vous êtes le
maiire de votre pavillon comme de voire honneur, et libre
.1 vous de vous vautrer dans la honte ! Mais sachez que ni
moi. ni mes camarades, ne sommes disposés à imiter
votre lâcheté et à partager voire ignominie, et nous allons
continuer le comhat. » Ces paroles dites, l'intrépide Dieu
était redescendu dans les batteries, et le feu avait recom-
mencé de plus belle. D'habiles manœuvres avaient achevé
de dégager le vaisseau français, et Cillart s'était enfin dé-
cidé à rchisser son pavillon. .Mais on se souvint longtemps
de sa déplorable délaillance, et l'on disait dans le corps
lie la niarini', " qu'un jour le capitaine du Sévère avait
voulu se rendre aux Anglais, mais que Dieu ne l'avait pas
lirimis. »
Il n'est que trop vrai que le bailli de Suffren n'avait pas
Irouvé dans l'état-major du comte d'Orves l'élite de la ma-
rine française,; et il avait besoin de beaucoup de l'ermeté
1 1 d'énergie pour ramener sur ses vaisseaux le sentiment
^lu de\oir el de la disi-i|i'ii:e. l'eu de temps avant r-ifl'aire
du 6 juillel, plusieurs officiers avaient témoigné une grande
impatience de i-etourner dans l'Ile-de-France, sous le pré-
texte de l'impossibilité de tenir plus longtemps la mer, et
de l'inutilité et des dangers inévitables d'un plus long sé-
jour ;i la cote. Ces observations avaient été suivies de
sourdes rumeurs et de récriminations à voix basse, mais
amères, contre le bailli qu'on accusait de sacrifier la santé
et la vie de ses équipages, aussi bien que le matériel de
l'Etat, au désir de faire parler de lui et de satisfaire son
anjbilion. Ces bruits étant parvenus aux oreilles de Suf-
fi en, il en avait été aussi indigné que surpris. « Quoi! di-
saitil, nous retirer dans les circonstances où nous som-
mes 1 fuir devant une escadre anglaise que nous pouvons
combattre à forces égales! abandonner cinq mille soldat^
français qui combattent sur le continent indien à la merci
de leurs ennemis! Quels sont les lâches qui osent faire
de pareilles propositions, et qui comprennent si mal l'hon-
neur du pavillon .' Qu'ils viennent, et ils apprendront mes
rés(dntions; elles sont conformes aux instructions qui
m'ont été données, cl, tant que je vivrai, tant qu'il me
restera un vaisseau, je maintiendrai sur les mers l'hon-
neur du pavillon li-auçais. Il n'y a pas de retour |iossible
avant li rai\. » Lcj niurniiu-es'ot les récriminations s',u--
.i:S MARINS ILLUSTRES.
57
rctercnl; mais le brave amiral avait comjiris (ju'il devait
redoubler de vi£;ilance et de sévérité : ainsi Qt-il, et il tint
le frein de la discipline d'autant plus serré que celui de
l'honneur semblait s'être relâché davaiitnge parmi les
hommes qu'il avait d commander.
Cependaut Suffren avait appris que l'escadre aus;laise s'é-
tait éloignée de Trinquemalé. 11 sortit aussitôtde (iuudelour
pour aller faire le siège de cette place. Les Anglais, nris
à l'improviste, le laissèrent pénétrer dans la rade; il des-
cendit à terre, fît élever de nouvelles batteries et construi-
sit des retranchements. La garnison du fort lit une sortie,
mais elle fut reçue avec une telle vigueur, qu'elle eut à
peine le temps de se réfugier précipitamment dans ses ca-
semates. Le neuvième jour du siège (50 août 178'2), les
batteries françaises avaient ouvert la brèche dans les lianes
du fort principal; sommé de se rendre, et n'espérant au-
cun secours, le capitaine anglais capitula. Le lendemain,
la garnison d'Ostembourg. fort voisin, en ût autant; ce
qui permit aux Français d'arborer leur pavillon sur tous
les points de la haie. Ainsi, le bailli de Suffren se trou-
vait niailre d'un des plus beaux ports de l'Inde, et cette
conquête importante le dédommageait bien du coup man-
qué sur Négapatnam.
Ce fut penaant qu'il était occupé à ce siège si rapide et
si vigoureu.x qu'on lui apporta un message du grand
maître de l'ordre de Malte, qui, en le félicitant de ses suc-
ces, lui annonçait sa promotion à la dignité de bailli.
Le 5 septembre 178'i, trois jours après la prise de
Trinquemalé. on signala au large l'escadre de sir Edouard
Hughes. « iVous avons le mouillage, s'écria Suffren. il nous
faut maintenant la llotte ! n Et cela dit, il fait rembarquer
ses troupes, retourne à bord du Héros, et se disposée
chauffer la lutte navale, comme il avait chauffé le siège.
Mais sir Hughes n'était jias homme à se livrer aiusi : quand
Des pavillons
1 aluis Suflrcn avec une sorte de d'élire : îles pavillons
vaisseau ! — Pase 58.
qu'on en ni-Uu partout ! que l'on en couvre mon
il eut reconnu que c'était le pavillon français qui flottait
sur les forts et dans la rade, il revira de bord et s'éloigua.
Suffren, qui croyait voir lui échapper une proie certaine,
lit appareiller à toutes voiles pour se mettre à sa pour-
suite. On était loin de partager sou ardeur et sa conliance
dans son étal-major. Plusieurs de ses capitaines lui repré-
sentent qu'il serait peut-être prudent de ne pas courir
après une aventure, et d'imiter eu cela la conduite de sou
adversaire, vieil habitué de ces mers si difficiles à tenir,
et qui n'avait jamais accepté une bataille qu'à son corps
détendant. La possession de Trinquemalé assurait à notre
escadre un bon port pour l'hivernage et un rendez-vous
commode pour les convois qu'on atleiidait; que pouvait-on
désirer de plus .' Après avoir en quelque sorte présenté le
combat aux Anglais en appareillant à leur vue. on pouvait
se contenter de les avoir vus décliner ce défi et battre en
retraite ,i l'aspect de nos vaisseaux. C'était une assez belle
satisfaction donnée à l'amour-propre de l'amiral et à l'hon-
neur du pavillon.
Ces considéraiions commençaient à ébranler Suffren,
lorsque l'offlcier qui avait été chargé de reconnaître l'es-
cadre ennemie vint lui apprendre (|u'elle ne se composait
que de duuze vaisseaux. Suffren eu avait quatorze à lui
opposer. — « Messieurs, dit le brave amiral à ses ofûciers,
si l'ennemi était en forces supérieures, je me retirerais;
contre des forces égales, j'aurais de la peine à prendre ce
parti; contre des forces inférieures, il n'y a pas à balan-
cer, (il faut cnmlialtro. » Et les ancres furent levées.
L'armée anglaise était déjà à sept lieues au large; on ne
put la rejoindre que sur les deux heures après midi. Suf-
fren avait donné le signal d'arriver, mais, comme le mou-
vement ne s'exécutait pas avec toute la promptitude dési-
rable, il Ot appuyer son signal par des coups de canon.
On crut alors, dans les laiteries, que c'était le commence-
ment du coml)al, et les bordées partirent; les Anglais ri-
poslèrent, et, des ce moment, le combat devint général.
Cependant la ligne des Français n'était |)as encore réguliè-
rement formée, et une bataille engagée dans ces condi-
tions ne pouvait être qu'une bataille perdue. Suffren, dés-
espéré, mais toujours maître de lui, multipliait les siguaux
à chaque division et pour ainsi dire à chaque vaisseau; il
était admirable d'activité et de présence d'esprit : tous ses
efforts, cependant, furent impuissants à établir l'ordre
stratégique dans la ligne française, tandis que celle do
58
LES MARINS ILLUSTRES.
rennumi, au contraire, était parfaitement formée, et main-
tenait le désordre de notre escadre par un feu régulier et
bien nourri.
Tiois vaisseaux seulement, faisant corps de bataille,
soutenaient tout le )ioids du combat, l'.'étaient le Héros, ou
flutlait le pavillon de l'amiral, et ses deux gardes de
pavillon : Vlllustre, capitaine Desbruyères, et VAjax, ca-
pitaine de Beaumont le Maitre. Rien n'était beau, rien n'é-
tait sublime comme l'attitude mâle et vigoureuse de ces
trois vaisseaux en face d'un ennemi prêta les écraser; ils
multipliaient les foudres de leurs batteries, pour ne pas
laisser sans riposte un seul coiip de leurs adversaires,
doubles en nombre, mais qu'ils tenaient en respect à force
d'audace et d'activité. Il était à craindre, cependant, qu'un
mouvement de l'avant-garde anglaise ne mit la petite di-
vision entre deux feux. Ce danger fut prévu et conjuré par
l'intrépidité du cbevalier de Saint-Félix, qui conimandail
À'Àrtcsien. Cet officier, se portant rapidement en travers
de Cl tte avant-gari''P, combattit à lui seul les trois vais-
seaux dont elle se composait. Il en maltraita deux d'une
telle sorte, qu'ils furent obligés de (piitter la ligne, et tint
en respect le troisième. L'un des capitaines anglais avait
été tué sur son bord. Celte belle et vaillante action du ca-
.pitaine Saint-Félix sauva indubitablement le bailli de Suf-
fren; elle épargna à toute l'escadre une défaite qui parais-
sait inévitable. Le gros de cette escadre, tombé en calme,
pouvait à peine manœuvrer, et paraissait condamné à de-
meurer spectateur immobile de la perle de son.amirnl.
Pour comble de malbeur, le feu prit il l'un de ses vais-
seaux, le Vengeur. La Uamme, qui sortait par torrents de
toutes les ouvertures, effraya les vaisseaux voisins, et ils
forcèrent de voiles pour s'en éloigner: co mouvement mit
le comble au désarroi qui régnait déjà dans une partie de
l'escadre.
Décidément cette journée était marquée iiourSuflren au
coin de la fatalité: désespéré do tous ces contre-tomps, per-
suadé, d'ailleurs, que la plupart de ses capitaines l'avaient
abandonné, l'intrépide amiral ne songeait plus qu'A s'en-
sevelir glorieusement dans sa défaite. « Presque toute la
mâture de son vaisseau avait croulé, dit un de nos liislo-
riens maritimes ; il s'aperçoit, aux cris de joie de l'armée
ennemie, que son pavillon do commandement est abattu.
« Des pavillons I S'ecrie alors Suffren avec une sorte de dé-
lire ; (les pavillons! qu'on en mette partout! que l'un en
couvre mon vaisseau 1 » Et à l'accent dont il drnnait cet
ordre, on voyait bien que de ces nobles étendards il vou-
lait s'en faire un linceul; car, l'œil étincelantde fiueur,
il courait sur la dunette s'offrir aux boulets ennemis.
Mais sa rage héro'ique fit son salut. Malheur à qui ser-
rait de trop prés le Héros ! Le Worcesttr et le Sultan y
perdirent tous deux leui's capitaines, Wood et Wallis,
braves gens, mais qui n'étaient pas de taille à lutter con-
tre le dé.'.cspoir de Suffren. Le Saperhe, vaisseau amiral
anglais, que le Héros avisait entre tous, était criblé de
boulets. Enfin, la longue résistance du grand homme laissa
aux vaisseaux français le loisir de se rejoindre, puis la nuit
qui vint fit cesser le combat (1). »
Le Héros, qui avait soutenu sans succomber cette gi-
gantesipie lutte, était jonché de corps sanglants et mutilés.
Deux lieutenants, un enseigneetquatre-vingt-douze hommes
d'équipage avaient été tués du côté dei Français , un ca-
pitaine, trois enseignes, six autres officiers et Iroi.s' cent
quatre-vingt-quatre hommes d'équipage avaient été bles-
sés. On pense bien que les Irois vaisseaux qui avaient subi
pendant toute la durée du combat le feu incessant de l'en-
nemi ne pouvaient être que dans un état pitoyable. Malgré
leurs nombreuses et profondes blessures, il.-i purent néan-
moins rentrer dans le port de Trinquemalé, tandis que l'O-
rient, qui n'avait pris aucune part au combat, soil ratalilé,
soit maladresse des hommes du bord, toucha pendant la nuit
sur une roche à l'entrée de la haie et sombra; on fut assez
heureux, néanmoins, pour sauver l'équipage et les effets.
Il y aurail lieu peut-être de reprocher au bailli de
Suffren son obstination à courir après cette malheureuse
(1) U
affaire du 3 septembre, contre l'avis de la plupart de ses
officiers; l'opportunité du combat était sans doute contes-
table; mais Suffren avait les plus fortes raisons de se dé-
fii r des conseils de son état-niajor ; il n'y comptait qu'un
petit nombre d'officiers susceptibles de résolutions et d'ac-
tions héroïques. D'ailleurs, l'occasion était si belle, qu'un
général aussi brave, aussi résolu que le bailli, ne pouvait
man.|Uêr de s'y laisser tenter ; et l'on a vu qu'il avait fallu
une suite fatale de contre-temps et de malentendus inexpli-
cables pour lui donner tort. Plus d'habileté ou de bon
vouloir de la part de tant de capitaines, qui l'avaient laissé
se sacrifier à l'honneur du pavillon sans épuiser tous
leurs efforts pour le seconder, et il eut peut-être dominé
la fortune et inscrit une victoire de plus dans les fastes de
notre marine. En voyant le bailli de Suffren si mal secondé
dans la plupart des occasions ou il eut à luttei: contre son
habile et prudent rival, on ne peut qu'admirer davantage
les beaux résultats par lui obtenus dans sa mémorable
campagne de l'Inde.
Tandis que sir Edouard Hughes était obligé de se retirer
vers Madras, en faisant remorquer son vaisseau le Su-
perbe, criblé des blessures que lui avait faites le Héros,
Suffren se hâtait de réparer ses avaries dans la baie de
Trinquemalé. Grâce à son .activité , il lui avait fallu
moins de quinze jours pour être en état de reprendre la
aier. et il arrivait assez tôt dans la baie de Goudelour pour
proléger ce port important contre une surprise qu'avait
méditée l'amiral anglais. Puis, le temps de l'hivernage
étant venu, et ne trouvant pas les mouillages assez siirs,
pour cette saison, sur la côte de Coromandel, il alla se
mettre à l'abri dans la baie d'Acliem, à la pointe septen-
trionale de l'Ile de Sumatra. Les Anglais, de leur côté, se
relirerent à Bombay.
Dés que le temps le permit, Suffren reprit la mer; et,
croisant le long des côtes d'Orixa et de Coromandel, il
enleva aux Anglais une de leurs frégates et un convoi de
plusieurs bâtiments de transport ou de commerce. La cote
orientale de la Péninsule indoustanique était, pour ainsi dire,
tenue en état de blocus par l'escadre française, toute faible
qu'elle était, de l'embouchure du Gange à la baie de Ma-
dras, sans que l'amiral anglais osât sortir do son mouillage
pour s'y opposer. Après avoir ainsi établi la suprématie
de son pavillon dans ces parages, Suffren vint de nouveau
jeter l'ancre dans la baie de 'trinquemalé, dont il avait ré-
solu de faire le centre et le point d'appui de ses opéra-
tions pour la campagne qui allait s'ouvrir. Il y fut bientôt
rejoint par le marquis de Bussi, qui lui amenait de l'Ile-
de-France trois vaisseaux de ligne, une frégate et trente-
deux transports, sur lesquels étaient deux mille cinq cents
hommes de troupes de débarquement et des munitions de
guerre en abondance.
Sir Edouard Ilughes, qui venait de recevoir aussi des
renforts considérables, dont il avait d'ailleurs grand besoin,
se hâta d'en profiter pour aller établir, avec dix-huit vaisseaux
de ligne, le blocus maritime de la place de Goudelour, en
même temps qu'elle était investie par une armée de terre.
Les Français qui formaient la garnison de cette place,
abandonnés à eux-mêmes, allaient être forcés de capitu-
ler, lorsque des bâtiments portant le pavillon de France
apparurent à l'horizon. C'était Suffren, qui, à la tête d'une
escadre composée de quinze vaisseaux seulement, accou-
rait pour rompre le blocus. A la vue de ces vaisseaux fran-
çais qui s'avançaient dans le plus bel ordre, sir Edouard
Hughes fit lever l'ancre, forma à son tour sa ligne de ba-
taille, et se porta au large pour éviter de combattre sous le
vent de son adversaire. C'était une faute, néanmoins, dont
Suffren se hâta de profiter, pour s'approcher de terre et
communiquer avec Bussi, qui avait pris le commandement
de la place, et qui renforça les équipages de l'escadre de
douze cents Européens et cipayes (I). Sluni de ce renfort,
l'amiralne songea plus qu'a l'aire naître etâ saisirl'occasion
d'engager avantageusement le combat avec son habile ad-
versaire.
Pendant deux jours et demi les deux escadres ne cessé-
(k France, deuxième pailie, (1) Les Cipayes (pi'onoiieez Cipais) sont de» soldats inili;;
au service des Kuropccns
LES MAP.LNS ILLUSTRES.
59
rent de s'observer et de manœuvrer; les Anglais, pour
gngner le vent, les Français, pour le conserver. C'était
une magnifique partie, joiiée sur l'échiquier maritime par
deux joueurs de première force. Las enfln de perdre le
temps à cette slrniégie savante, mais sans résultat, ce fut
SnfTren qui arbora fe premier le signal du combat et qui
lit tirer les pr« miers coups. Cette fois, il avait été obligé de
laisser é un autre le cominandrineiudu Héros, a glorieux
théâtre de ses exploits depuis plus de deux ans, pour se
conformera une ordonnance récente qui prescrivaitau com-
mandant en chef d'une escadre de se tenir à bnrd d'une fré-
gate pendant le combat. L'affaire s'engagea le '20 juin 1 785,
sur les six heures du soir, et ce ne fut. à proprement par-
ler, qu'une vive canonnade qui se prolongea pendant près
de trois heures. Les .Anglais, malgré la supériorité de leur
nombre, furent les premiers à faire taire leurs batteries ;
ils se retirèrent à la faveur de la nuit. Pour la quatrième
fois, le bailli de Suffren restait maître du champ de ba-
t.'.ille, et, cette fois, le succès était aussi décisif que com-
plet; le blocus de Goudelour avait été délinitiveraent levé
du Coté de la mer.
L'escadre victorieuse se mit en panne pour attendre le
retour du jour; mais laissons ici parler un historien au-
quel nous avons déjà fait plus d'un emprunt pour cette
esquisse : « La joie des assiégés fut extrême, dit M. Léon
Guéiin, lorsqu'avec les premiers rayons du soleil ils vi-
rent •leur pavillon national qui Uottait dans la rade à la
place du pavillon d'.\ngleterre. Us accouraient et se pres-
saient sur le rivage pour saluer, pour remercier, par des
cris d'allégresse," l'immortel Sulfren. Bussi lui-même,
entouré de son état-majur, attendait le vaillant m,nrin sur
Il plage. « Le voilà, dit-il, dés qu'il l'aperçut, voilà notre
« sauveur! » A ces niots, les cris de joie redoublent, et,
d'échos en échos, ils vont jeter le trouble dans le camp
ennemi. Le bailli de Suffren, qui seul parait étonné de
son triomphe, se voit enlevé dans un magnilique palan-
quin, et c'est ainsi qu'il entre dans Goudelour, perlé par
les soldats français, qui ont forcé les noirs à leur céder
cet honneur. »
Peu de jours après, ou reçut dans ces parages éloignés
la nouvelle offlcielle que les préliminaire» de la pais
avaient été signés à Versailles depuis plus de quatre mois.
A ce message" était joint l'ordre de cesser immédiatement
toute hostilUé sur la mer et sur le continent indiens. Des
ordres identiques airivaient en même temps :i l'escidre
anglaise. Il ne restait plus à l'intrépide et habile amiral,
qui avait si vaillamment relevé l'éclnt de notre pavillon
dans ces contrées, qu'à retourner en France, pour y jouir
de sa gloire et v recevoir la récompense de ses services.
.\ son retour, Sulfren relâcha au cap de Bonne-Espé-
rancs; ému au spectacle de la détresse dans laquelle il
trouva la colonie hollandaise, il flt verser dans sa caisse
cent trente mille livres, provenant de la vente de prises
qu'il avait faites sur les Anglais dans le cours de son ex-
pédition.
Rentré en France, à la fin de mars 1784, apiés une
absence de trois années, il v fut comblé d'honneurs. On
frappa à son effigie une médaille où sa longue et glorieuse
expédition était résumée en ces quelques mots :
Le Cap protégé — Trinquemalé pris.
Goudelour délivré. — L'Iode détendue.
Six combats glorieux.
Louis XVI, qui honorait la valeur et qui attachait un
erand prix à la gloire maritime, reçut le vainqueur de
Triiiquemalé tt de Goudelour avec beaucoup de distinc-
tion. Il le nomma chevalier de ses ordres, lui accorda les
grandes entrées à Versailles, et créa tout exprés pour lui
une cinquième charge de vice-amiral de France.
La Hollande devait quelque reconnaissance à l'amiral
français : elle s'en acquitta noblement et dignement. Les
étals généraux décernèrent à Suffren une médaille comraé-
ffiorative des services qu'il leur avait rendus au Cap et
dans la mer des Indes, et décrétèrent que son buste en
Oïdibre serait placé dans la salle de leurs délibérations, à
côté de ceux de Taiyter et de Tronip. Enfin, ils lui firent
remetire , par l'ambassadeur des Provinces-Unies à la
cour de France, une épée d'honneur enrichie de dia-
mants.
On peut dire que nul nom ne fut, â cette époque, plus
populiire que celui du bailli de Suffren. a II devint, dit le
brillant auteur de VHistoire maritime de France, l'idole
de la foule, et il ne pouvait paraître en public, que l'ad-
miratioa excitée par le souvenir de ses exploits ne s'élevàl
jusqu'à l'enthousi.isme »
SulTren mourut en 1788, âgé de soixante-deux ans.
TULJRVII.<IiB (As5E-HiiAwos DE CoTEMCs. conite
dei. maréchil de France et vice-amiral; né en 1642; mort
en 1701.
^Normand comme Duquesne, dont il fut le compagnon
d'armes et le meilleur élève, le comte de TooBviitE. après
la mort de ce grand homme de mer. se vit décerner, d'une
voix à peu près unanime, le sceptre du commandement
maritime. A une intrépidité rare, il joignait un admirable
sang-froid. Il avait été de toutes les grandes luttes entre
Duqut'sne et Ruylcr, et nul n'avait mieux profité que lui
aux leçons d'une pareille école. Après avoir été dans sa
jeunesse un officier plein de fougue et de témérité à l'at-
taque, il était devenu dans son âge mùr un tacticien aussi
habile que prudent; trop prudent même, au dire de quel-
ques critiques, qui lui reprochaient de n'être pas aus.si
brave de télc que de cœur, et de ne pas toujours tirer tout
le parti possible d'une victoire, par la crainte exagérée
d'en compromettre le résultat.
Tourville. bel enfant blond, aux yeux bleus, au teint de
lis et de rose, comme on disait dans le style fleuri de son
temps, était né d'une complexion frêle et délicate, qui
semblait tout à fait incompatible avec les rudes exercices
de la marine. Ce fut pourtant sa première vocation, et son
désir bien prononcé sur ce point détermina son père, pre-
mii?r gentilhomme de la chambre de Louis .Vlll, et premier
chambellan du prince de Condé, à le faire entrer, dés
l'âge de quatorze ans. dans l'ordre de Malte. On attendit,
cejendant, qu'il eut atteint sa dix-huitieme année avant
de le lancer d ins la carrière, sous les auspices d'un brave
capitaine, chevalier de .Malte aussi, qui s'était acquis une
grande renommée à faire la chasse aux Barbaresques sur
la Méditerranée. Ce fut en 1661 que le jeune Tourville
rejoignit à Marseille son capitaine, porteur d'une lettre de
recommandation du duc de Larocheloucauld. En voyant ce
beau jeune homme, ou plutôt cette demoiselle, au main-
lien doux et timide, d'ilocquintourt fut à la fois saisi de
surprise etd'une sorte de compassion; il ne pouvait
s'imaginer qu'il y eut l'étoffe d'un marin dans cette na-
ture en apparence ^i faible et si féminine. Il avait grande
60
LES MAIUISS ILLUSTRES.
envie de le renvoyer immédi;itemenl à sh mère : « Que
l'eroiis-nous, ré|ioiidil-il nu noble protecteur de cet Adonis,
que ferons-nous, sur des vaisseaux armés en course, de ce
jeune homme, qui me parait plus propre à servir les da-
mes de la cour qu'à supporter les fatigues de la mer? »
Toiirville s'embarqua néanmoins sur la frégate du brave
d'Doci|uincourt, qui le conduisit à Malte. Depuis son arri-
vée à Marseille, il s'était alt:iclié à prendre des plus an-
ciens matelots des leçons de manœuvre et de tout ce qui
se rattachait A la science nautiijue, et ses maîtres avaient
été émerveillés de son ardeur à s'instruire et de sa promp-
titude à proliter de leurs leçons. \ Malte, il continua son
apprentissage, et se lit remarquer par la sagesse de sa
conduite et son application à tous les exercices du rude
métier auquel il se destinait. D'Oocquincourt commença i
revenir sur son premier jugement; mais il allait bientôt
reconnaître combien son pronostic sur la vocation de l'é-
lève qu'on lui avait confié avait été téméraire. Il élut
sorti sur sa frégate, qui portait trente-six canons, accom
pagné d'une antre frégate moins forte, commandée par le
capitaine Cruvillier. Le jeune Jourville était à son bord
On rencontre deux vaisseaux algériens d'un plus fort ton
nage, et ([ui, se prévalant de leur supériorité apparente,
engagent immédiatement le combat en lâchant leurs bor-
déès'aux Français. La réponse de d'Uocquincourt fut telle
qu'ils ne virent d'autre ressource que de se précipiter i
1 abordage. Ils arrivèrent tête baissée, et sautèrent comme
des chacals furieux, lançant d'horribles cris, sur le pont
de la frégate chrétienne. Le moment était venu pour le
novice Tourville de faire son coup d'essai; ce fut un vni
coup de maître. « Maniant son sabré avec adresse, à de
faut de force, dit un historien, il abattit à lui seul autant
d'ennemis que presque tout le reste de l'équipage ensem
blc.)i De ceux qui avaient sauté sur le vaisseau, pas un seul
n'échappa : ils furent tués ou jetés à la mer; et cet Adonis
que d'ilocquincourt voulait renvoyer aux genoux dc>.
dames de la tour, avait éclipsé jusqu'à son capitaine lui
même. La généreuse nature du héros s'était tout à cou
manifestée "en face du danger. Son sang avait ahondam
ment coulé par plus d'une blessure; mais il avait reru
avec bonheur et sans sourciller ce premier baptême de
gloire.
Cependant cette affaire n'était qu'un prélude. Deux bâ-
timents Iripolitiiins étant survenus, le combat recom
nience avec une ardeur nouvelle : après un feu terrible,
d'IIocquincourt commande l'abordage de l'un des vais
seaux tripolitains. Tourville a sauté le premier sur le boid
ennemi, entraînant à sa suite les plus intrépides : son
courage décuplant sa force, il culbute tout ce qui veut lui
opposer une résistance, et contraint les Turcs à mettre
bas les armes. D'Hocquincourt, honteux de n'avoir pas
deviné tout d'abord ce jeune lion, l'embrasse ruisselant
de sueur et de sang, et le nomme lieutenant du vaisseau
qu'il vient de prendre si valeureusement.
A quelfjues jours de là, monté sur sa prise, Tourville
s'empare d'un vaisseau tunisien plus beau, plus fort que
celui qu'il commandait, et il en est nommé capitaine.
Nous devons renoncer à raconter toutes les autres
prouesses qui suivirent ces brillants débuts et signalèrent
les courses nombreuses de ce jeune marin dans la Médi-
terranée, dans l'Archipel et dans la mer Adriatique, sous
les ordres du duc de Beaufort, ce singulier héros de
la Fronde, et toujours en compagnie du brave chevalier
d'IIocquincourt. Il était à Venise, en ltî66, lorsque, cé-
dant aux instantes prières de sa mère, il se décida à ren-
trer en France. Quand il vint mendre congé du doge, il
en reçut un bref ou diplôme, dans lequel il était qualifié
de protecteur du commerce maritime et d'invincible. Cet
acte se terminait ainsi : « Et pour marque de notre estime,
nous souhaitons à ce valeureux chevalier honneur et
gloire dans tous les lieux où il portera ses armes. » Ce
diplôme était accompagné d'une médaille avec une chaîne
en or, dont il lui avait été fait présent au nom de la ré-
publique.
A son retour en France, Tourville, le jeune et brillant
officier, déjà vieux de cinq années de combats en mer et
de nombreuses cicatrices, lut présenté à Louis XIV, qui
lui fit l'accueil le plus honorable, et le nomma, quelques
jours après, capitaine de vaisseau dans la marine royale.
Ce l'ut en cette qualité qu'il fit partie, en lOIJi). de l'ex-
pédition conduite par les ducs de Beaufort et de Navailles,
au sicours de l'ile de Candie assiégée par les Turcs ; ex-
pédition où périt le duc de Beaufort, et qui n'eut d'autre
résultat que de retarder de trois mois la capitulation de
l'ile.
Dans la guerre de Hollande, en 1072, il tint honorable-
ment son rang dans la Uolte française, commandée |iar le
duc Jean d'Estrées. Il faisait partie de l'escadre de Du-
quesne, et se couvrit de gloire à coté de cet illustre ami-
ral, à l'affaire du 7 juin 1072, dans la baie de Solebay
(V. Duquesnc). 11 ne se comporta pas avec moins de
biavoure et d'éclat dans h campigne suivinte aussi fut il
signale dans les lappoils du clicl de h llotte li inçaise.
Louis XIV lit I accueil le plus honoinble à Tourville.
pendant ces deux expéditions, comme un des meilleurs
officiers de la marine royale.
Il ne se démentit point dans la guerre de Messine con-
tre les Espagnols, où il tint successivement la mer sous
le chevalier de Val belle (1074-1075), sous Duquesne et le
duc de Vivonne (107.">-107e).
Une frégate française étant tombée seule au milieu de
dix galères espagnoles, avait été prise et conduite dans le
port" de Beggio. Tourville, ne voulant pas que ce trophée
restai à l'ennemi, conçut le hardi dessein d'albr l'incen-
dier sous le canon même de la place ; ce qu'il exécuta en
plein jour avec un succès complet. 11 fut assisté dans
celte audacieuse entreprise par le capitaine de Léri, et par
le capilaine de brûlot, Seipaut; ce dernier alla intrépide-
ment mettre le feu à la prise des Espagnols, tandis que
Tourville et Léri, embossés devant le port, tenaient en
respect l'artillerie dos forts.
A peu de temps de là, Vivonne étant allé faire le siège
delà ville d'Agosta, sur la côte orientale de Sicile, à quel-
ques lieuesde Syracuse, Tourville obtint l'honneurd'entrcr
le premier dans le port à la tête de l'armée, et ce fut parli-
culiérement à sa connaissance du lieu, à son courage et
à la manière dont il fit jouer son artillerie, que l'on dut
la prompte capitulation de la place (I).
(1) I-éon Gucrin, Bisl. marilime Je France, (irenùcie partie,
clinp. XXI.
LES MARINS ILLUSTRES.
01
A la bataille navale de Siroraboli (8 janvier IfiTiil. oii
Duque^ne força Ruvler de lui abandonner lo champ du
i^ombal. To'irville. monté sur le Sceptre, avait 1 honneur
de servir de matelot an vaisseau amiral; c'est dire assez
qu'il eut une grande part aux périls comme à la gloire de
celle grande journée.
Il occupait le même poste d'honneur et de danger lors
du combat plus mémorable encore du Monl-Gibel ("i-J avril
IBTO). qui fui la seconde et dernière rencontre entre ces
deux terribles athlètes, qui avaient noms Uuquesne et Ruy-
ter. Peut-être le coup qui abattit le héros hollandais 'et
assura la victoire à son rival était-il parti du vaisseau que
commandait Tourv^le.
Un mois après la mort du grand Ruyter. Vivonne prit la
résolution daller en personne détruire dans le port do
Palernie ce qui restait de la Hotte hollandaise, veuve de
son glorieux amiral. Arrivé eu vue de cette ville, le 51
mai, Vivonne envova le lendemain quatre de ses i>lus ha-
biles officiers, entre autres le capitaine de Tourville. pour
reconnaître les dispositions des flottes combinées d'Espagne
et de Hollande, qui s'étaient rangées derrière le môle qui
prniége le grand port de Palerme contre les vents du
large. D'après les rapports que lui firent ces quatre offi-
ciers, qui avaient heureusement accompli leur périlleuse
mission, Vivonne assembla son conseil. « Tourville, dit
.M. Léon Guérin. s'v fit remarquer par la spontanéité de
son génie militaire, la vaillance de ses conceptions, comme
il devait se faire admirer un jour, à la tête des armées
navales, par la prompte étendue de son coup d'oeil et le
rapide ensemble de ses attaques. Son avis prévalut dans
le conseil. Ce n'était pas peu do chose, l,i ou se trouvait
le grand Duquesne, dont la prudente vieillesse n'aimait à
rien confier à la fortune, et natlendait la victoire que d'un
courage solidement appuyé sur les plus exacts et les plus
minutieux calculs. »
Ce qui résulta du plan proposé par Tourville, approuvé
par Duquesne et adopté par Vivonne, ce fut la destruction
à peu prés totale de la flotte batave-espagnole réunie dans
les eaux de Palerme.
A son retour en France (1677), notre glorieux capitaine
reçut la cornelte de chef d'escadre. La paix de Niniégue,
conclue en UÎ7S, lui procura quelques années de loisir,
qu'il consacra utilement aux branches administratives de
la marine. 11 avait l'honneur de siéger avec Duquesne et
Vauban dans un conseil de construction navale formé par
Colbert, et qui se réunissait régulioremenl à Versailles
sous la présidence du minisire. 11 en fut un des membres
les plus actifs et les plus influents. Colbert le chargea de
diriger à Versailles même, sous les yeux du roi et sous les
siens, l'exécution d'une frégate dont lui, Tourville. avait
proposé le modèle. Elle éta"it d'un dessin qui raffinait sur
la fabrique anglaise: sa rnàlure et son assiette étaient su-
périeurs, et l'on admirait comme elle serait légère, quoi-
que chargée de beaucoup d'artillerie; elle n'avait que dix
métrés (trente pieds) de quille, et cependant elle était
percée pour soixante pièces de canon. Cette frégate de-
vait servir de modèle pour celles que l'on construirait à
l'avenir (1).
Ce fut dans le même temps que Tourville, qui avait un
grand talent de démonstration., fut chargé de donner à la
cour de France le spectacle d'un combat naval et d'expli-
quer au roi la théorie, éclairée ]iar la pratique, de lart
ou il était passe maître. « Le roi, la reine, la famille rovale
et tout ce que la cour avait de plus distingué, dit le bio-
graphe Richer. se r. ndirent dans un port de mer. Tourville.
monté sur un vaisseau, leur exposa d'abord toutes les ma-
nœuvres, et fit faire aux soldats l'exercice des armes. En-
suite, représentant un combat naval, il montra la maniire
de monter à l'abordage. Le lendemain, deux frégates se li-
vrèrent un combat simulé, pendant une heure, en se ca-
Donnant. et en se prenant tour i tour le vent l'une sur
l'autre. Le roi observait avec le plus vif intérêt toutes les
opérations que Tourville lui expliquait. Ce fut peu de temps
après celte fête guerrière (1681) qu'il fut élevé au grade
de lieutenant général des armées navales. »
(1) Léon Guérin, ouvrage cité.
Duquesne n'avait plus sur lui que lerangd'anciennt-té.
Tourville concourut a ses deux expéditions de 1682 et 1085,
contre les pirates d'.Mger, et ne contribua pas médiocre-
ment au double bombardement de ce repaire d'indompta-
bles forbans. Ce fut lui ipii, a):ros la seconde expédition,
ayant été laissé en croisière sur la rade d'.Mger, fut chargé
d'intimer au successeur des deux Bariierousse les condi-
tions de Louis XIV.
Il fut aussi de l'expédition contre Gênes, en 168i: de
celle du vice-amiral Jean d'Estrées contre Tripoli, en 1685 ;
il dirigea l'attaque du port de cette ville, et la formidable
manœuvre des galères d bombes. Li, comme toujours, il
donna occasion d'admirer sa hardiesse, son courage et son
habileté.
Louis XIV qui, par le traité de Nimégue, avait fait re-
noncer l'Angleterre à exiger de ses vaisseaux le salul au
pavillon britannique, s'arrogeait peur lui-même le droit
au salut de la part des nations secondaires, et notamment
des Espagnols -, ce qui donnait lieu é d'incessants conflits
entre nosvaisseuxetceux de cette nation. En l'année 1688,
Tourville, étant accompagné de Victor-Marie d'Estrées.
fils du vice-amiral du Ponant, et de Chiteau-Regnaud.
chef d'escadre, rencontre par le travers d'.\licante le vice-
amiral espagnol Papachim. qui revenait de îiaplps avec
deux vaisseaux de première force, montés d'un nombreux
équipage. Les Français avaient un vaisseau de plus, mais
ils élaient plus faibles en canons et en hommes. Ils dépu-
tent vers l'amiral une tartane pour lui demander le salut.
Papachim, en bon Castillan, refuse avec fierté. Aussitôt
Tourville et Chàteau-llegnaud arrivent sur son vaisseau, lui
lâchent leurs bordées et le démâtent ] endant que Victor-
Marie d'Estrées aborde l'autre bâlimeul et s'en rend maître.
Tourville, à son tour, e>t monte a l'abordage du vaisseau de
Papachim et le fait capituler. « Je ne veux qu'une chose, dit
l'amiral français, c'est que vous saluiez le pavillon du roi
mon maître :» et l'amiral espagnol se vit forcé de donner
une salve de neuf coups de canon, de chacun de ses vais-
seaux, au pavillon blanc fleurdelisé. Apres quoi il lui fut
permis d'aller dévorer son dépit et réparer ses avaries
dans tel port d'Espagne qu'il lui conviendrait de choisir.
Duquesne était mort sans avoir pu obtenir la dignité de
vice-amiral que nul n'avait mieux méritée que lui; tous les
regards se fi.xerent sur Tourville, son meilleur élève, et le
plus digne, après lui, de commander en chef les Hottes de
62
la marine royale, alors si llorissante. Ce liiave officier
général finitla alors 1 ordre de Malte, aiH|iiel il n'avait ja-
mais été engagé par un vœu solennel et délinilif. En 1689,
déjà frisant'de prés la cin(|uantaine, il prit le titre de comte
et se maria. « Je souhaite, lui dit Louis XiV, eu signant
son contrat de mariage, que vous ayez des enfants qui
vous ressemblent, et qui soient, autant que vous, utiles à
l'Etat. »
Jacques II, détrôné par son gendre, Guillaume d'Orange,
était venu se réfugier ù la cour du grand roi. Louis XIV
ne se borna point à lui donner une splcndide hospitalité,
il se flt le champion de sa cause et entreprit de le rétablir
sur le trône, en dépit du parlement, cle l'armée et du
peuple d'Angleterre, qui avaient fait la révolution de 1688,
et qui entendaient la maintenir. Louis XIV déclara donc
la guerre au nouveau roi, qui n'était à ses yeux qu'un
usurpateur, par un acte ofQciel du 25 juin 4689. Tourville
arma à cette époque, à Toulon, une licite de vingt vais-
seaux, quatre frégates, huit brûlots et quelques bâtiments
de charge, avec ordre de la conduire dans l'Océan, pour
se joindre H Cliàteau-Regnaud, qui armait de son côté à
Brest. Ces Hottes devaient s'opposer à celles d Angleterre
et de llollanile qui venaient de se réunir. La ticlie impo-
sée à Tourville était hérissée de difficultés; il fallait pas-
ser le détroit de Gibraltar et côtoyer toute l'Espagne, dont
on risquait à cliaqne instant de rencontrer les vaisseaux,
puis déjouer le plan formé par les llolles combinées pour
empêcher la jonction des Français. « Tourville, qui, selon
la remarque d'un historien maritime, n'était plus dés long-
temps le bouillant capitaine si prompt à l'abordage et aux
coups de main presque téméraires, mais qui avait acquis
tontes les prudentes qualités, toutes les ruses, toute l'ex-
périence d'un général cnnsoininé, profila si habilement de
la faveur du vent, qu'il surmonta tous les obstacles, passa
à travers les Hottes d'Angleterre et de Hollande, et joignit
celle de Brest sans coup férir, au grand étonnement des
ennemis, encore occupés à le chercher (1). » 11 prit le
commandement général de l'armée navale, qui lui reve-
nait de droit, comme élant le plus ancien de grade. La
flotte se mit en mer, ayant le ministre Seignelay à son
bord, pour se porter à la rencontre des flottes alliées. Mal-
gré le désir qu'éprouvait le minisire d'assi\ler à une
grande bataille, les anglo-bataves avant jugé prudent de
rentrer dans leurs ports, il fut impossible de les joindre;
il fallut se contenter de la terreur qu'on leur avait inspi-
rée, rentrer aussi en rade et désarmer jusqu'à la cam-
pagne prochaine. — Tourville accompagna Seignelay à
Versailles, et fut nommé, le V novembre de cette même
année, vice-amiral du Levant, en remplacement du fils du
duc de Vivonne, qui venait de mourir, après n'avoir joui
que quelques mois de la survivance de son père.
Le 23 juin 1690, Tourville sortit de Brest, à la tête
d'une flotte de soixante-dix vaisseaux de ligne, de quinze
galères, de dix-huit brûlots et de cinq frégates légères.
Cbàleau-Ri'gnaud commandait la division il'avant-garde.
Victor-Marie d'Estrées, qui avait succédé à son père dans
la charge de vice-amiral du Ponant, était à l'arriére-garde.
Tout ce que la marine royale comptait aloTs d'officiers
les plus renommés était à la têle des escadres et des
vaisseaux: c'étaient les lieutenants généraux d'.\mfreville
et Cabaret; les chefs d'i'scadre de Relingue, de Coétlogon,
de Villette. de Nesmond, de Flacourl, de Pannelier et de
la Porte; des capitaines comme di; Pointis, la Ualisson-
niére, un Chàteau-Morand, un Bclle-Isle-Erard, un d'Aligre.
Jean Barty était aussi sur son Alci/on, de quarante canons,
et le chevalier de Forbin sur le Fidèle, de cinquante-six.
Jamais flotte plus redoutable et plus illuslrement com-
mandée n'avait promené le pavillon de la France sur
l'Océan.
Plein de confiance dans sa force et dans sa bonne étoile,
Tourville se porta à la rencontre de la Hotte ennomie, jus-
qu'au delà du Pas-de-Calais, bien qu'il eût contre lui le
vent et la marée. Les deux armées de trouvrenl en pré-
sence le 9 juillet, à la hauteur de Beachy-Urad, que nos
(1) t.éciu Guérin, //u«. maritime de France, (ieu^iùnii,' piirtie,
cb IV
LES MARINS ILLUSTRES.
Iiistoriens appellent Bereziers, sur la côte d'Angleterre,
à la vue de l'ile de Wight. La Hotte ennemie était sous le
commandement général de l'amiral anglais Herbert, qtii
venait d'élre promu à la pairie sous le titre de comte de
Torringlon. L'avant-garde, toute composée de vaisseaux
hollandais, était conduite par liverlzen, qui passait pour le
plus brave et le plus habile officier de mer de cette na-
tion, depuis qu'elleavait perdu Ruyter. Torringlon, par dé-
férence sans doute pour la marine batave, avait laissé d
un autre amiral hollandais, Vander-Putlen, le comman-
dement du corps de bataille, et s'était réservé l'arrière-
garde. Les deux flottes combinées présentaient un effectif
de cinquante-neuf vaisseaux de ligne, et de cinquante-trois
bâtiments inférieurs, en tout cent douze voiles.
Les deux Hottes se rangèrent en deux lignes parallèles
l'une à l'autre, et passèrent toute la journée du 9 à ma-
nœuvrer dans le but de se gagner le vent, que les enne-
mis parvinrent à conserver toujours à leur avantage. Fa-
tigué de ces évolutions de parade, Tourville prit son parti,
et fit connaître dans la nuit à ses vice-amiraux qu'il était
résolu d'engager le combat à quelque prix que ce fût,
même au vent des ennemis. Le soleil du lendemain
trouva à son lever la flotte française en disposition de
combat, et au signal donné par le vaisseau amiral, la lutte
s'engagea.
« Le brave Evertzen, dit le baron de Sainte-Croix, s'a-
bandonnant trop, força de voiles, et dépassa l'avant-garde
des Français. Il se jeta au milieu d'eux, laissant un vide
entre son escadre et le reste de l'armée de Herbert. Tour-
ville profila de celle imprudence, et coupa cette uvant-
garde d'avec le corps de bataille. Une partie de ses vais-
seaux flt tête aux Anglais, et l'autre aux Hollandais; tan-
disque ChSteau-Regnaud, avec sa division que ces derniers
avaient passée, se replia sur eux pour les investir. Un
calme qui survint, et la longue bordée que cet officier gé-
néral fut obligé de courir, ne lui permirent pas d'arriver
assez tôt pour détruire entièrement l'escadre d'Evertzen,
qui fit une grande faute, celle de ne pas prolonger assez
sa ligne. Elle était déjà exposée au feu du corps de bataille
que conduisait Tourville en personne. Ce général l'atta-
qua à la demi-portée du canon avec tantde vivacité, qu'elle
fut presque toute désemparée (1) et eut plusieurs bâti-
ments entièrement démâtés. Elle dut plus son salut au
calme et au jusant (2), qu'aux efforts d'Herbert pour la
dégager. Ce dernier n'arriva qu'avec lenteur, ne soutint
pas longtemps le feu de l'ennemi, et s'en tint éloigné avec
toute son escadre. Celle que commandait Edouard Russel
s'attacha aux plus faibles navires de l'arriére-garde fran-
çaise et en fit d'abord plier quelques-uns. Le chevalier
de Rosmadec combattit avec le sien contre cinq vaisseaux
anglais dont il soutint avec valeur tout le choc. Les autres
cafiilaines de celte escadre, animés par l'exemple du comte
d'Estrées, leur chef, repoussèrent vivement les ennemis
et les forcèrent bientôt à tenir le vent. Toute leur Hotte
fut tellement maltraitée qu'on les vit mettre à la mer
leurs chaloupes pour se remorquer. L'action avait duré
huit heures, et les Français commençaient déjà à manquer
de munitions.
« Dans sa retraite, Herbert se comporta en marin expé-
rimenté, et ce fut à son habileté que les alliés durent
leur salut. Après avoir demeuré quelque temps à unecer-
taiiie distance de la flotte française, en assez non ordre et
avec tontes ses voiles ferlées, il s'aperçut qu'elle dérivait
p;ir la force des courants. Aussitôt il laissa tomber ses
ancres, dans l'espérance de séparer le-; deux armées, si
celle des ennemis n'imitait pas cette manœuvre. Tourville
mouilla d'abord à la demi-portée du canon de quelques
vaisseaux hollandais; mais sur les dix heures, il leva l'an-
cre |iour les poursuivre. Se trouvant chassé par la marée,
il fut entraîné, pendant la nuit, loin de l'armée ennemie
et d'une partie de la sienne. Cette faute, que ses ofticier.s
(1) On (litnu'un vaisseau est désemparé, Inisijue, dans le com-
b;il, on ,1 détruit ou mis en désonlie son gréemeni, c'esl-à-
diru tout ce qui lui est nécessaire pour qu'il puisse mettre suus
voiles, cotiime mjiiœuvres (cordaçes), poulies à voiles.
Il) Jusant, reflux ou marée descendante.
LES MARINS ILLUSTRES.
65
même lui reprochèrent, laissa aux flottes alliées le temps
J'échaiiper ;i une destruction totale il). »
Le jour du combat, douze vaisseaux de la flotte enne-
mie furent rasés comme des lontons, fait rare et dont
Tourville se montrait d'autant plus lier qu'il avait com-
battu ayant le vent contre lui. Les Français ne prirent
qu'un seul vaisseau hollandais de troisième rang, et ce l'ut
M. de Nesmond qui eut les honneurs de cette capture.
Dans la nuil, deux vaisseaux de la même nation, dont l'un
était celui du vice-amiral, sautèrent en l'air; douze autres
vaisseaux, tant anglais que hollandais, furent ensuite brû-
lés par l'ennemi lui-même, après qu'il les eut l'ait échouer
sur la côte. La perte en hommes fut considérable cl dou-
ble de celle des Français, qui ne perdirent aucun vais-
seau, mais qui en eurent un sçrand nombre de désemparés.
Ces avaries, conséquences inévitablesd'un combat en mer,
la contrariété du vtnt et des marées, la fatigue de ses
équipages ne permirent pas à Tourville de pousser jus-
qu'au bout les conséquences de sa victoire. Il poursuivit
cependant les deux flottes alliées jusqu'à l'entrée de la
Tamise, et les aurait altnquées sous les murs mêmes de
Londr.is, où le retour de Herbert avait jeté la consterna-
tion i t la terreur, s'il n'eut pas manqué de pilotes qui
connussent l'entrée de la rivière, et dont il pouvait d'au-
tant moins se passer, que les Anglais avaient fait enlever
toutes les bouées de leurs côtes. C'est cette hésitation, si
naturelle et si sage d'ailleurs, que lui reprochait amère-
ment Seignelay, ministre hardi dans ses desseins, impé-
tueux dans ses désirs, qui avait assigné pour but à cette
campagne la ruine complète de l'Angleterre par l'incendie
de ses ports et par la destruction de sa marine.
Tourville, cependant, pour donner un commencemeni
de satisfaction au bouillaut Seignelay, opéra une descente
.1 Tingniouth, au fond de la baie de ce nom, sur la côte
du Norihumberland. Dix-huit cents hommes, commandés
par le comte d'Estrées, forcèrent les retranchements de
l'ennemi et le mirent en fuite. Les Français s'emparèrent
de ti-ois frégates et de neuf riches bâtiments marchands,
qui se trouvaient dans le port, et y mirent le feu, après
en avoir enlevé l'artillerie et les marchandises.
Tandis que le roi Guillaume faisait traduire son amiral
devant une cour martiale et cassait les efliciers de sa
fl ilte, Louis XIV faisait frap)ier une médaille pour consa-
crer la victoire de son armée navale et inaugurer sa con-
quête de l'empire maritime sur ses rivaux de la Tamise et
de l'Amstel (2). « Eu effet, dit Voltaire, ce que Louis XIV
souhaitait depuis vingt années, et ce qui avait paru si peu
vraisemblable, arriva. 11 eut l'empire de la mer, enqiire
qui fut, à la vérité, de peu de durée. Les vaisseauxdeguerre
ennemis se cachaient devant ses flottes... Les armateurs de
Saint-Malo et du nouveau port de Dunkerque s'enrichis-
saient, eux et l'Etat, de prises considérables. Enlln, pen-
dant près de deux années, on ne connaissait plus sur les
mers que les vaisseaux français (5) , » Tel fut le résultai de
la journée de Béveziers, malgré les quelques fautes qu'avec
plus de sévérité sans doute que de justice on a repro-
chées au vainqueur.
Quant aux affaires de Jacques 11, qui avaient été l'occa-
sion ou le prétexte de celle guerre maritime, elles en pro-
filèrent peu : car le lendemain même de la victoire de Bé-
veziers. ce roi perdait en Irlande la bataille de la Boyne,
malgré le courage des Français auxiliaires que comman-
dait Lauzun. Le brave dllocquincourl. ce compagnon des
premiers exploits maritimes de Tourville, d Docquincourt,
qui avait quitté son vaisseau pour un régiment de cavale-
rie, y périt, en faisant de vains efforts pour retenir les
bataillons irlandais emportés par une honteuse pani(|ue.
Nous devions ici ces quelques lignes de souvenir au noble
chevalier ijui avait ouvert au vainqueur de Béveziers la
carrière de la gloire et des honneurs maritimes.
L'année 1691 fut marquée par la campagne dite du
large, que les hommes du métier considèrent comme le
(1) Bist. de la puissance navale de l'Atigleterrf, liv. IV.
[i) Cette médaille portait pour légende : Imyerium maris as-
sertum.
(5) SinU de Louis XIV, ch. xv.
chef d'œuvre de Tourville. Le but de cette campagne était
une preuve nouvelle de l'inlérét que Louis XlV portait d
la cause des Stuarls, si compromise par la défaite de la
Bovne; il consistait à tenir incessamment en respect une
tlnlle immense que Guillaume 111, après son désastre de
Beacliy-Head, était parvenu .i réunir de nouveau, dans
l'espoir de ressaisir sur l'Océan la supériorité que ce
désastre avait fait perdre à la marine britannique. Il im-
poilail au contraire à Louis XlV de rester maitre de la
mer, soit pour l'aire passer des secours au malheureux
Jacques II, soit pour proléger la retraite de ses partisans.
A cet effet, Tourville avait été chargé d'armer à Bresl une
flotte de soixante-sept vaisseaux de ligne, avec ordre de
tenir la mer en même temps que la flotte anglo-batave, qui
en comptait quatre-vingt-six. L'amiral avait pour instruc-
tions d'empêcher les ennemis d'insulter nos côtes, en évi-
tant toutefois tout engagement dans la Manche. Sorti de
Brest le 25 juin, il croisa pendant quinze jours à l'entrée
de celle mer, arrêtant tous les navires qui voulaient y en-
trer ou en sortir. « Ayant appris, dit Sainte-Croix, que le
convoi de Smyrne était arrivé sur les côtes d'Irlande, il
s'approcha desSorlingnes pour donnerdes inquiéludcsaux
ennemis. Il tombe ensuite sur la Hotte de la Jamaïque, la
dissipe, prend son escorte et s'empare do quelque? bâti-
ments marchands. Les autres n'échappent qu'à la faveur
d'un brouillard épais. Au bruit de ces exploits, Bussel, qui
commandait les forces navales des confédérés, se réveille,
cherche Tourville, et tâche de l'engager à un combat. Le
général français le tire au large, conserve l'avantage du
vent, et ne lui fournit, pendant l'espace de cinquante
jours, aucune occasion de le combattre, en épiant tou-
jours celle de l'attaquer lui-même avec avantage. L'a-
miral anglais, desespéré, l'abandonne, et va établir sa
croisière dans les parages d'Irlande, où, assailli d'une
violente tenipête. il est forcé de rentrer dans ses ports avec
tous ses vaisseaux désemparés, après en avoir perdu trois
et quinze cents hommes d'équipage. Tourville comptait
proûler de ce désastre, mais les vents s'y opposèrent : il
n'ariiva pas assez tôt pour enlever aux alliés une partie de
leur flotte il). »
Telle lut cette fameuse campagne du large, qui main-
tint l'empire de la mer à notre flotte, sans coûter un seul
vaisseau, pas même un seul homme à la France, tint nos
côtes à l'abri de toute insulte et protégea les convois d Ir-
lande. « Les savantes manœuvres de Tourville dans celte
campagne, dit l'auteur que nous venons de citer, ont été
toujours admirées des marins les plus habiles; et les An-
glais avouèrent que ce général se conduisit avec tant de
vigilance, de précaution et d'habileté, qu'il rendit inutiles
tous les efforts de Russel, son adversaire. » Ce dernier,
qui, de son côté, avait fait preuve d'une habileté remar-
quable, et qui n'avait d'autre tort que de s'être trouvé aux
prises avec un adversaire plus habile encore que lui, fut
incriminé par la chambre des Communes, et obligé de se
jusliQer. Il prouva qu'il avait fait tout ce qui était humai-
nement possible pour obtenir un meilleur succès, en se
conformant aux instructions qu'il avait reçues; mais ces
instructions, suivant un historien anglais, étaient si ob
scures et si contradictoires, qu'elles n'avaient pu que le
mettre dans le plus grand embarras (2;.
Nous voici arrivés à une époque à la fois glorieuse et
fatale de la carrière maritime de Tourville; nous voulons
parler de cette journée de la Hogue {29 mai 1692), qui
aurait pu compter pour une victoire dans les fastes de
notre marine, si elle n'avait pas eu de lendemain.
Plus fidèle que la fortune à la cause du roi Jacques,
Louis XIV avait résolu de tenter un dernier effort en fa-
veur de ce monarque, et de le relever d'une dernière dé-
faite qu'il avait subie sur le champ de bataille de Kilkon-
nel. en Irlande. Les rapports qu'adressaient d'Angleterre
les partisans de ce prince peignaient le pays comme en
proie au mécontentement le plus vif, et n'attendant que
l'arrivée de quelques secours pour s'insurger en masse
(1) Bar m de Sainte-Croix, Bist. delà puissance navale dt
l'Anylelerre, liv. IV.
(2) Campbell, Htst. navale de i.iiiglelerre, t. III.
CA
LES MARINS ILLUSTRES.
contre l'iisiirp:iteiir, et acclamer d'une seule voix le roi
légitime. On ne doutnit pas de nonil)rcuses défections dans
l'armée et dans la Hotte, dont les olTiciers étaient, disait-
on, honteux et las de se voir supplantés en toute occa-
sion, par les Hollandais, dans l'estime et dans la con-
liajice de Guillaume de Nassau. Ce n'étaient là que de
pures illusions; mais les partis vaincus et les prétendants
seront toujours incorrigibles sur ce point; ils semnt
toujours poussés à espérer ce qu'ils désirent, et à pren-
dre leurs espérances pour des réalités.
On armait donc, à Brest et à Toulon, une llolle dont le
commandement était dévolu à Tourville. et qui devait ra-
mener en Angleterre le roi Jacques, escorté de quinze à
vingt mille hommes. Guillaume III, instruit de ces dispo-
sitions menaçantes du roi de France, ne restait pas inactif
de son coté, et les vaisseaux se multipliaient comme par
enchantement dans ses ports. Bientôt, en réunissant les
escadres de la Hollande à celles de l'Angleterre, il eut
sous voiles une Hotte de quatre-vingt-dix-neuf vaiss'eaux.
portant ensemble plus de sept mille cent cinquante ca-
nons, et plus de quarante mille hommes. C'était l'arme-
ment le plus formidable qu'on eut encore vu en mer. —
La Hotte française devait se composer de soixante-huit bâ-
timents, montés en tout d'environ cinq mille quaire cents
canons, et, comme nous l'avons dit plus haut, de vingt
mille hommes tout au plus. Entre les mains de 'Tourville,
ces forces pouvaient suffire pour balancer celles des con-
fédérés; mais telle était l'impatience à Versailles, qu'on
ne lui permit même pas d'attendre, pour appareiller, que
son armement à Brest fût terminé, et que l'escadre que
d'Estrées devait lui amener de Toulon, et qui se trouvait
retardée par les vents contraires, l'eût rejomt. Tourville,
Vous le voyez, messieurs, il ne s'agit plus de délibérer, mais d'agir.
sur une injonction formelle du gouvernement, sortit avec
quarante-quatre vaisseaux de ligne seulement et treize
brûlots, portant avec lui cet ordre écrit de la main de
houis XIV : « Allez chercher mes ennemis, et combattez-
les, forts ou faibles, partout où vous les trouverez, quoi
qu'il en puisse arriver. » L'amiral, non point par excès
lie prudence, mais par un juste sentiment de sa responsa-
bilité, avait cru devoir faire queh|ues objections, fondées
sur la connaissance qu'il avait de la jonction des deux
Hottes ennemies, et sur la nécessité d'attendre qu'il fût au
grand complet pour aller à leur rencontre. Il avait reçu
de l'ontchartrain, alors ministre de la marine, cette im-
périeuse réponse : « O n'est point à vous qu'il appartient
de discuter les ordres du roi; c'est ;i vous de les exécuter
et d'enirer dans la iVanche. Mandez-moi si vous voulez le
l'aire, sinon le roi commettra à votre place quelqu'un plus
obéissant et moins circonspect que vous. » Tourville,
ayant assemblé ses caiiitaines, leur donna lecture de cette
lettre et leur dit : « Vous le voyez, messieurs, il ne s'agit
pas de délibérer, mais d'agir. Si Ton nous accuse de cu'-
conspcction, du moins qu'on ne nous taxe pas de là-
rhele. » Et, sans plus de rcHexions, il donna Tordre d'ap-
nareillcr.
Cependant de meilleurs avis étaient arrivés à Versailles.
Le complot ourdi par les jacnbites avait été découvert,
et tous les chefs du parti arrêtés; les officiers de la Hotte
avaient dans une adresse prolesté de leur fidélité, et témoi-
gné de leur ferme volonti' de mourir loyalement pour la
cause du roi constitutionnel et pour la défense du pays. Le
seul Russel, grand-ainiral, n'avait pas signé cette adresse,
reg:n'dant comme indigne de lui de se défendre contre un
soupçon de trahison, et se réservant de prouver par les
fiits la loyauté et la droiture de ses inttntions. Guillaume
lit un acte de profonde politique en ne tenant aucun
comiite des mauvais bruits qui avaient couru à l'endroit
de ce lord, et en lui laissant le commandement en chef
des deux Hottes.
A la réception de ces nouvelles, on cxpodia de Cher-
bourg jusqu'à dix corvettes, pour |)orler à Tourville la
révocation de Tordre impératif qu'il avait r.çu, et
Tautorisalion d'attendre, avant de s'engager avec la
lloltc ennemie, les renforts que devaient lui amener
d'Estrées, Chàteau-Regnaud et le marquis de la Porte.
Mais aucune de ces corvettes ne rencontra l'amiral, qui
entra dans la Manche le 27 mai, et qui, le 29, à la pointe
du jour, di'couvrit les ennemis à sept lieues au large,
Li:S .M \1',1.\S ILLUSTRES.
65
entre le cap de la Dogue et la pointe de Barfleur. sur la
côte de Normandie. « L'illustre amiral, dii M. Louis Gué-
rie, ne s'était pas nllendu à se trouver en si grande dis-
proportion de forces fiuarante-quatre vaisseaux de ligne
contre quatre-vingt-ilii-neuf; treize brûlots contre Irente-
sept frégates et brûlots). Son courage n'en fut point
ébranlé : il était décidé à se dévouer corps et âme à
l'exécution de l'ordre qu'il avait reçu. Mais, pour qu'on
ne l'accusât pas, sur la llolle, de folle présomption et
d'exposer à plaisir ses vaisseaux et ses nonimes à être
écrasés, il assembla b s ofGciers supérieurs en conseil de
guerre, et leur montra l'ordre écrit de la propre main du
roi, de combattre fort ou faible. Des lors, il n'y eut plus
<ju'un cri dans le conseil : « Il faut combattre. »
La flotte française était aa vent et pouvait éviter le
combat. Tourville ne profita de cet avantage que pour
donner le temps à ses vaisseaux de se mettre en ligne
Telle était la disposition de son armée :
Lavant-garde, au pavillon bleu et blanc, composée de
(jualMrze vaisseaux , était commandée par le marquis
d'Amfreville. moulé sur le Formidable, de quatre-vinït-
douze canons. Chefs de division : de lielinsue et de Nes-
mond.
Tourville commandait le corps de bataille, ou l'escadre
au pavillon blanc, composée de seize vaisseaux; il était
rnonlé sur le Soleil-Royal, de cent six canons. Chefs de
diusion : de Langeron et de Villette-Murcai.
Enfin, l'arriére-garde, portant pavillon 'bleu et forte de
quatorze vaisseau.x, était sous les ordres de Cabaret. Chefs
de division : Pannelier et de Coëtlogon.
Combat de la Hogae.
Du côté des ennemis, l'avant-garde ou escadre blanche,
composée de trente-six vaisseaux hollandais, avnit pour
chef l'amiral .AUemonde; le corps de bataille, ou escadre
rouge, forte de trente et un vaisseaux, dont cinq de cent
canons, obéissait directement au gi\ind-amiral Edouard
Russel; l'arriére-garde, ou escadre bleue, était conduite
par le chevalier John Ashby; on y comptait trente-deux
vaisseaux.
La flotte anglaise, ayant formé sa ligne de bataille, s'é-
tait mise en panne pour attendre les Français, qui avaient
m ce moment le vent pour eux. L'action sengasea sur les
dix heures du matin ("29 mai), et ce furent les llollandais
qui tirèrent les premiers coups. Nous allons emprunter
le récit du baron de Sainte-Croix.
a Quand on fut à la portée du fusil, dit cet historien,
l'action commença de part et d'autre, et devint d'autant
plus meurtrière,' qu'il survint un calme. Le brave Nes-
mond se fit alors remorquer et alla se mettre par le tra-
vers du premier vai>seau de la ligne ennemie. Secondé
par d'Amfreville et Relingue, il empêcha ainsi l'amiral
Allemonde de revirer avec sa division pour doubler l'ar-
raée française et la mettre entre deux feux. Cet inconvé-
45 FiM. - lop Ï.O.01. 114;- Ofl t , rut rt Erlurli., (.
nient arriva, néanmoins, quelques heures après, lorsque
le vent eut tourné du sud-ouest au uorJ-OJest, il qu'une
division de l'arriere-garde, aux ordres de Pannelier,
n'ayant pu encore prendre son poste, fut obligée de
joindre lavant-garde. Les Anglais, après avoir perda
quatre heures ,i poursuivre cet'officier, vinrent tous en-
semble tomber sur le corps de bataille. Chaque vaisseau
français eut alors à se défendre contre plusieurs des en-
nemis, et fut forcé de se battre des deux bords.
« C'est dans ce moment que le chevalier de Coêtlogon
se détache de l'arriére-garde et vient, en ccarlant les en-
nemis par la vivacité de son feu, se placer auprès de
Tourville, son général et son ami. Celui-ci avait attaqué
Russel, qui lui ripostait vigoureusement et ne lui mon-
trait aucune disposition n baisser son p.villon devant lui.
« Un brouillard épais se levé vers les trois heures après
midi ; mais Tourville ne peut en profiter pour se sous-
traire aux ennemis. Le calme et la marée contraire au-
raient fait tomber une partie de sa flotte au milieu d'eux
s'il n'eût pas ordonné de mouiller. Russel n'imita point
cette manœuvre et laissa dériver ses vaisseaux, qui, à la
faveur du brouillard, passèrent entre ceux des Français
66
LES MARINS ILLUSTRES.
et joii;nin?iil le corps de Imlaillc de ces dernirrs, qu'ils
atlaquercnl avec furie. Ils lancèrent plusieurs brùlits, et,
avec le secours de la marée, en amenèrent cinq |tresqne
sons le beaupré de l'amiral français. Cet inlrépiJe géné-
ral n'en fut pas effrayé; il évita lés unsd'nn coup de ffou-
vernail et dériva les autres par le moven de ses cha-
loupes —Cabaret arrive alors avec une pârliedel'arriére-
garde, qu'il commandait; il s'a|qiroclie de Tourville et
jelle l'ancre. Des vaisseaux ennemis tombent snr lui et
l'obligent de couper ses câbles. L'action recommence à
liuit heures et continue jusquà dix avec assez de vivacité.
La nuit seule put mettre lin à ce terrible combat, qui
avait duré douze heures et où la fortune semblait d'abord
ne vouloir se déclarer pour aucun des deux partis, per-
sonne n'ayant encore amené son pavillon. »
A tout prendre, cependant, l'avantage de cette première
journée, outre le grand honneur d'avoir tenu ti'tc à l'en-
nemi avec des forces si inégales, l'avantage était pour les
Français. « En effet, suivant l'observation d'un antre his-
torien, ils avaient fait éprouvir à l'ennemi des perles plus
grandes qu'ils n'avaient eu à en supporter eux-niêmes.
Pas un vaisseau de la flotte de Tourville n'avait péri; il
n'en était même aucun qui ne fût. bien ou mal. en état
de naviguer, tandis que les alliés avaient à regrcllcr plu-
sieurs des leurs et avaient consumé en vain presque tous
leurs brûlots (I). »
Mais les jours qui suivirent cette lutte mémorable
furent marqués par un enchaiuement de désastres qu'il
n'était donné ni à la prudence de prévenir ou d'éviter, ni
au courage d« conjurer, et (|ui prouvèrent, suivant la
remarque de Voltaire, que, « s'il y a des malheurs causés
par la mauvaise conduite, il en est qu'on ne peut imputer
qu'à la fortune. » En effet, tout fil défaut à la fnis à l'a-
miral français : le vent et la marée, qui lui furent con-
traires; des rades sûres dans le voisinage du conib.il, pour
recevoir ses vaisseaux les plus maltraités; un ciel sans
brume mii lui permit de promener son regard sur l'hori-
zon et de rétablir, dans sa retraite, l'ordri? et lensemMe
qu'avaient troublés les incidents du conib.il. Tourville
était cependant parvenu ;t rallier autour de lui, dans la
matinée du 50 mai, les quatre cinquièmes d!> sa flotte;
mais les vaisseaux inégalement maltraités ne purent pas
longtemps marcher de conserve. L'ordre avait été donné
par l'amiral de gouverner pour sortir de la Manche par le
raz Blanchard, passage étroit et périlleux, entre l'ile
d',\urigny et la presqu'île du Cotentin.La tête de la flotte,
conduite par le chef d'escadre Pannetier, parvint à fran-
chir le raz, au nombre de vingt vaisseaux ; mais, la marée
venant ;i manquer, les treize'derniers, parmi lesquels se
trouvait celui que montait Tourville, se virent obligés de
mouiller sur un fond de roches. Au retour de la marée.
les vaisseaux chassèrent sur leurs ancres (2), et la rapi-
dité du courant les rejeta sous le vent des ennemis. Tour-
ville jirit alors le parti de se réfugier à la Hogue et d'y
échouer (3|. Déjà trois de ses plus gros vaisse'iux en
avaient fait autant à Cherbourg, qui, alors, bien que Vau-
ban eût commencé à le fortifier, n'offrait guère un aliri
plus siir(|ue la Uogue, L'un de ces trois vaisseaux était le
Soleil-Royal, sur lequel Tourville avait combattu l'a-
vant-veille. Aux dix vaisseaux qui s'ct;iient échoués ;i la
lingue, vinrent s'enjoindre deux autres détachés d'une di-
vision que le chef d'escadre de Nesmond parvint à faire
rentrer;'! Brest, par un long détour, après avoir gagné la
côte septentrionale de l'Ecosse.
« Les alliés, dit Sainte Croix, avaient formé trois divi-
sions : la première, sous les ordres du chivalicr Ashby,
poursuivit les bâtiments français qui venaient de passer le
raz Blanchard ; la seconde, commandée par Délavai, s'at-
tacha aux vaisseaux qui s'étaient réfugiés à Cherbourg ; la
(1) I,. Guéri», ouvrage cité.
(2) Ou 'lit iju'iin vaisseau chasse sur ses ancres lorsqufî 1,1
violence du veut ou d'un courunt, ou la grosse mer, le force à
cuti'jîucr sl'.s aiiLius.
(3) Echouer, c est toucher sur le fond de la mer, volontaire-
ment ou accidentellement, de manière que le vaisseau ne puisse
plus Doller.
troisn^nie se porta sur la llogue. Le vice-amiral Rooke,
uni conduisait celte dernière "escadre, donna des preuves
ae son habileté et de son com-age. Embarqué sur un
simple canot, et à la tète d'environ deux cents chaloupes
bien armées, qui étaient protég.'cs par l'artillerie d'une
frégate et de deux demi-galères, il s';ivança (le 2 juin)
vers la plage où l'on découvrait les princijiaux débris de
la fl itte française. Pour les défendre, on se h.ila d'équiper
des bateaux du pa\s; mais, l'ennemi arrivant au cornnun-
cement dn flot, ils se trouvèrent échoués; et, lorsqu'il y
eut assez d'eau pour les relever, jamais il ne fut p is-ibl'e
de faire soutenir l'aspect seul des Anglais aux équipages
effrayés, composés d'enfants et de vieillards.
« Tourville. de Villette, Coëtlogou et plusieurs capi-
taines se mirent dans leurs chaloupes, osèrent résister à
Buoke, et donnèrent par là le lemps de sauver quantité de
canons et d'agrès. Bientôt il fallut céder à la force; les
.Anglais se portèrent avec tant d'ardeur sur les vaisseaux
échoués, qu'ils parvinrent à les aborder. « D/s que les
« s ddals et les matelots, dit un écrivain de cette nation
« (Dalryniple), eurent gagné le liane de ces navires, ils
« jetèrent leurs ninusipiets. poussèrent par trois fois de
« grands cris de joie et grimpèrent sur ces hiiutes nia-
« chines avec leurs coutelas à ta main, et plusieurs même
« sans aucune arme. Les uns coupaient les cordages.
« d'autres mettaient le feu aux v;iisseaux; quel(|ues-Hns
« en braquaient les canons contre les chaloupes, les
« plates-formes et les forts. Ils tirèrent peu sur ceux qui
« étaient dans ces bâtiments, parce qu'ils croyaient que
« les vaisseaux étaient les seuls ennemis auxquels ils
« eussent affaire Aussi voyait-on les Français sortir sans
« oi.st,icle d'un côté de leurs navires et s'en aller dans
« lenrs bateaux, tandis que les Anglais, entrant par l'au-
« tre, travaillaient à les détruire. Jl;iis, ennuyés enfin de
« faire du mal en détail, les assaillants se réimirent tous
« pour mettre le feu aux iritinients français; ensuite ils
« eu descendirent avec h s mêmes cris* de joie qu'ils
« avaient poussés en les abordant. »
« C( pendant la précipitation avec laquelle les Français
quittèrent leurs vaisseaux, et l'affreux désordre qui en'fiit
la suite, leur coûtèrent plus de monde que la ])crlc do la
hatiiille. Plusieurs, s'empressant d'entrer dans les chalou-
pes d Jà pleines, en furent repoussés et se noyèrent;
d'aiilros, cherchant à s'y accrocher, eurent les mains cou-
pées; ils se virent aussitôt ojigloulis, la rage dans le cœur,
et n'ayant que le temps de maudire leurs compatriotes.
Le [lèril ne rendit pas lous ceux-ci barbares; mais aucun
ne mérite mieux d'être cité qu'on matelot normand; il
s'appelait Billard, et élait niaitre d'é |uipage de l'ilf/nii-
rablc (capitaine Beaujcu), un des navires échoués. S'expo-
sant nu (eu des ennemis, il alla trois fois à son bord et
en ramena les gens qui s'y trouvèrent. Il sauva encore
tous les hommes qu'il put ramasser à la mer. Les Anglais,
s'étant aperçus de ses efforts réitérés, se respectèrent as-
sez eux niênies pour ne plus tirer sur lui à son troisième
voyage jl). »
L'amiral Booke employa deux jours à consommer l'in-
cendie des douze vaisse.iux échoués à la Ilogue. \.- Soleil-
Royal et un autre vaisseau de ligne furent brûlés dans la
rade de Cherbourg par Délavai, qui en incendia un troi-
sième à la Fosse ile Gali l, tout près de là.
Le roi .lacques fut témoin du désastre qui ruinait ses
dernières espérances. A mesure que les vaisseaux s'em-
biasaient. quelqui s canons, qui n'avaient pas été déchar-
gés, partaient et envoyaient leurs projectiles du côté du
rivage. Quelques boulets tuèrent plusieurs personnes au-
tour du malheureux monari|ue : « Je le vois bien, s'é-
criat-il, le ciel combat contre moi; » et il se retira navré
de diuileur sous sa tente. Il prit la plume alors et il écri-
vit à Louis XIV ces paroles de désespoir et de résigna-
tion : « Je prie Votre Majesté de ne s'intéresser pins pour
un prince aussi malheureux que je le suis, et d'agréer
que je me retire, avec ma famille, dans quelque coin du
monde, où je puisse ne plus être un obstacle au cours
ordinaire de vos prospérités et de vos conquêtes. )i Louis XIV
(I) Uist. rlc la puissance natale de l Angleterre, liv. IV.
LES MARINS ILLUSTRES.
lui assisfna la résidence royale de Snint-Germnin, qu'il no
quitta )ilus jusqu'à sa mort.
(.luant à Tourville. sa coiiscienct' lui disait que lui et
tous les ofDciers sous ses ordres avaient fait nohlenienl et
bravement leur devoir: il était fier d'avoir pu lutter, sans
jamais |)!ier, pendant douze heures, avec quarante-quatre
vaisseaux, contre une llnltc de prés de cent voils; heu-
reux de n'avoir laissé, même après le désastre du lende-
main, aucun trophée .i l'ennemi. « Je n'ai manqué, en
tout ceci, écrivait-il de la Uosue même, le 3 Juin, lorsque
l'incendie di' ses vaisseaux fumait, encore, que par une
trop tçrande ponctualité n suivre les ordres contenus dans
mes instructions, et par le malheur des vents i|ui, m'ayant
retardé de mon côté, ont facilité en mèine temps la jonc-
tion des ennemis. « 11 eut pour lui le témoignage de ses
advi rsaires menus; car lord Russel entassez de grandeur
d'.inie pour lui écrire « qu'il le félicitait sur l'extrême
valeur qu'il avait montrée en l'attaquant avec tant d'in-
trépidité, et en combattant si vaillamment avec des forces
si inégales »
Louis XIV, qui avait la principale responsabilité de la
catastrophe de la Hogue, l'accepta tout entière avec une
dignité et une niagnaniniilé toutes royales; il mesura l'es-
time qu'il devait à i'homme qui lui avait obéi à la
Hogue. ce sont ses propres expressions, moins au résul-
tat qu'à l'habileté et au courage dont son amiral avait fait
preuve dans une entreprise où l'orgueil de son maître l'a-
vait mis aux prises avec l'impossilde, La première fois
qu'il revit l'illustre amiral à Versailles, il lui adressa ces
flatteuses paroles : « (Jointe de Tourville, j'ai eu pins de
joie d'apprendre qu'avec quarante ipi; trede mes vaisseaux
vous eu aviez balla cent de mes ennemis, pendant un jour
entier, que je ne me sens de chagrin de la jierte que j'ai
faite. » Paroles dignes, sans doute, et fort honorables pour
l'eUii qui les recevait, mais où le monarque oubliait trop
le deuil qu'avait jeté dans une foule de pauvres familles
la perte dont il se consolait si facilement. — Louis XIV
voulut (|uc Tourville se trouvât comiiris dans la plus pro-
chaine promotion de maréchaux, et le brave et habile ma-
rin reçut le bâton de maréchal de France au mois de mars
1695. en même temps que Catinat et Villcroi.
Du reste, on a licaucoup trop exagéré le désastre de la
ilogue, en diwnt qu'il avait clé la destruction de notre
marine et avait fait perdre l'empire de la mer à Louis XIV.
Notre flotte n'était pas si pauvre alors qu'elle ne put se
relever d'une perte de quinze bâtiments; aussi voyons-
nous, des l'année qui suivit cette malheureuse alfaire,
l'Océan couvert de nos vaisseaux, et Tourville sortir de
Brest à la tète de soixante-onze voiles, puis prendre, sur
l'amiral Rooke, dans la baie de Lagos, en vue des côtes
du Portugal, une terrible revanche de l'incendie de la
Hogue.
Cet amiral anglais escortait, avec vingt-cinq vaisseaux
de guerre de sa nation et des Provinces-Unies, la flotte
niarchandc de Smyrne, composée, disait-on, de prés de
quatre cents navires, qui revenaient des mers du Levant
avec de riches cargaisons, anxieusement attendues par
les spéculateurs de Londres et d'Amsterdam. Il l'ut ren-
contré le 28 juin par la Hotte de Tourville. La lutte s'en-
gagea, et, après cinq heures de combat, l'escorte anglaise,
foudroyée, se déroba à la poursuite des Français, en leur
abandonnant peu généreusement, il faut le dire, les mal-
heureux et innombrables navires marchands qu'elle avait
sous sa garde. 11 est plus facile de dire que de peindre les
scènes de terreur et de destruction qui suivirent ce sauve-
qui-peut général de la llotte ennemie.
En fin de compte, on estima que les confédérés avaient
perdu plus de cent bâtiments de toutes sortes, et «ne va-
leur commerciale de plus de trente-six millions. Ce fut
une immense débâcle sur les places de Londres et d'Ams-
terdam. A Londres surtout, le désespoir et la fureur étaient
au comble : les négociants de la liilé et la chambre des
l'ommunes ne demandaient rien moins que la tète de
Rmke, et la mise en accusation des trois amiraux de la
(Jrande-Brelagne. Cependant on trouvait, en France, que
Tnurville n'en avait pas fait assez : on regretta qu'il n'eût
p;is pris en bloc toute la (Intle de Smyrne. et il ne manqua
pas de tacticiens pour prouver, sur le papier, que rien
n'était plus facile ! Au faite ou il était arrivé, les critiques,
c'est-à-dire les envieux, ne devaient pas manquer à l'il-
lustre amiral.
Les événements ne lui fournirent plus l'occasion d'a-
jouter qucl(|ue nouvelle page glorieuse à sa biographie.
Les fatigues d'une carrière active de quarante années,
jointes à la faiblesse naturelle de sa constitution, le l'or
cérenl de prendre |iréniaturément sa retraite. Il succomba,
le 28 mai 1701, à ses infirmités, avant d'avoir atteint
sa snixantième année. 11 laissait un fils en bas âge, qui
débuta de bonne heure dans la carrière où s'était illustré
son glorieux père. Ses débuts donnaient les plus belles
espérances; mais il périt à sa première cam|iagne, prou-
vant du moins (jue s'il ne lui était pas donné d'ajouter à
l'illustration de son nom, il était digne de le porter.
TROMB» (.Martin 11.4bp.4Ertz), amiral hollandais, né en
1597, mort en Uià").
Deux hommes, deux grands marins, ont illustré le nom
de Tro.mp Le premier, .Martin-Harpaerlz, père du second,
fut à bon droit le plus illustre; car il serait le plus grand
général de la Hollande, si elle n'avait pas Riiyter, et,
comme celui ci. il dut être l'unique artisan de sa fortune.
Non pas qu'il fût né aussi pauvre que le fils du poiteiir de
bière de flessingue; son père était capitaine dans la ma-
rine marchande"; ce qui suppose une certaine aisance. Né
sur un vaisseau, le jeune Tronip fut bercé au bruit des
vagues et des vents; un tillac fut le théâtre de ses pre-
miers jeux ; son oreilli' fut accoutumée dès l'enfance aux
terribles explosions de la poudre à canon, «it son cœur
aguerri contre tes horreurs des batailles avant même qu'il
pût avoir le sentiment du danger. Aussi avait-il l'œil et le
pied marins au suprême degré, et rien n'égalait son calme,
son sang-froid, on pourrait dire sa sérénité, au plus fort
de l'action la plus chaude et du péril le plus imminent.
A le voir si maiire de lui-même quand tout était ton-
nerre, tumulte et mort autour de lui, on eût dit le dieu de
la foudre régnant sur la tempête.
Tel était Martin Tronip a cinquante ans. A onze ans, le
vainqueur de l'Espagne et de l'Angleterre se révélait
déjà. Il était, comme toujours, sur le vaisseau de son
père : il le vit emporter par un boulet de oanoii parti
d'un bâtiment corsaire avec lequel le capitaine hollandais
était aux pwses. Courant alors de l'avant à l'aiiiére du
vaisseau, pour exciter au combat l'équipage que la mort
du capitaine remplissait de trouble et d'irré.solulion :
« Eh quoi! criail-il à ces hommes effarés, ue vengerez-
vous pas la mort de mon père ! » A la voix de ce généreu.t
enfant, matelots et soldats obéirent à l'envi, comme s'ils
Plissent entendu la voix de leur capitaine, et continuèrent
de combattre. Mais l'effet ne répondit pas à leur courage,
et ils ne |)urent empêcher leur vaisseau d'être pris. Le
jeune Tromp fut obligé de rester pendant plusieurs années
au service du pirate anglais qui avait tue son père. Ce lut
une triste et dure condition sans doute; mais le temps
qu'il y passa ne fut pas perdu pour son instruction mari-
time, et ce fut à l'école même des ennemis de son pays
qu'il apprit l'art de les surpasser et de les vaincre. Il est
vrai que. de retour en Hollande, il trouva des maitres non
moins habiles dans les Uillekens, les Piéter llaynes et
lis Henri Lonk. amiraux de la compagnie hollandaise des
Indes occidentales. Un écrivain français a dit de cette
compagnie : « Ses vaisseaux ne rentraient jamais dans
les ports que triomphants et chargés des dépouilles des
Portugais et des Espagnols... Ses amiraux cherchaient,
par des exploits utiles.^à conserver sa confiance. Les offi-
ciers subalternes voulaient s'élever en secondant la valeur
et l'intelligence de leurs chefs. L'ardeur du soldat et du
matelot étaient sans exemple. Rien ne rebutait ces hom-
mes fermes et intrépides. Les fatigues de la mer, les ma-
ladies, les combats multipliés, 'tout semblait aguerrir,
renl'oiceret redoubler leur émulation... Jamais ils ne ren-
daient leur vaisseau ; jamais ils ne manquaient d'attaquer
ceux de l'ennemi avec l'intelligence, l'audace et l'achar-
nement qui assurent la victoire (1)."
(1) l'ijyiul, Hixt. philosophique, etc.
68
LES MAHi^S ILLUSTRES.
Voilà sous quels auspices et sous quels maîtres Tromp
devint le premier capitaine de mer de son siècle; il ar-
riva jeune encore à la dignité d'amiral, dans un pays où
l'on avait trop besoin du concours actif et dévoué de tous
les citoyens pour laisser croupir dans l'obscurité et l'ou-
bli les plus valeureux et les plus dignes.
Lorsque Martin Tromp, dans la vigueur et la maturité
de l'âge et du talent, fut atteint sur son vaisseau-
amiral du coup mortel, on supputait qu'il avait assisté à
plus de cinquante combats sur mer; c'était à peu prés un
combat pour chaque année de sa glorieuse vie, et il fau-
drait bien un volume pour entrer dans le détail de tous
ses exploits pendant une carrière si Lieu reni)ilie. Nous
ne nous attacherons qu'aux actions les plus éclatantes, à
Tromp.
celles qui ont donné au nom de Tromp sa grandeur et
son importance historique.
En Itlôit, la cour d'Espagne n'avait pas encore reconnu
l'indépendance des Provinces-Unies, bien qu'elle leur fut
acquise de fait depuis plus d'un demi-siècle (1); et la
guerre qu'elle n'avait cessé d'entretenir depuis lors contre
la jeune et industrieuse république, commençait à pren-
dre pour cette dernière un caractère inquiétant, lorsque
.Martin Tromp fut promu par les états généraux au grade
Je^ lieutenant-amiral et mis à la tète de la Hotte hollan-
daise. A peine eut-il pris possession de son commande-
ment «ue les choses changèrent de face. Il battit, le ifî
septembre, pour son début, en vue de Graveliues, la flotte
esjiaguole, qu'il était allé attaquer, bien qu elle eût à lui
opposer des forces très-supérieures. Le combat avait duré
six heures. Tromp détruisit aux Espagnols huit de leurs
vaisseaux, dont l'amiral et le vice-amiral; leur en prit
deux chargés de plus de deux millions en argent; ils per-
dirent, en outre, près de deux mille soldats et matelots
tués, et sept cents prisonniers.
Ce ]jremier avantage ne fut que le prélude d'une série
de victoires qui donnèrent au pavillon hollandais un éclat
qui le fit admirer et respecter de toute l'Europe. A peine
le combat de Graveliues était-il terminé, qu'où vit appa-
raître sur la côte de Flandre une nouvelle Hotte espa-
gnole, la plus considérable qui se fût encore montrée
(1) Giiilbume ^(^ Nassau, dit h Taciturne, (onrlnlo.ur de la ré-
publique (lc•^ Provinces-Unies, et premier stalhoudcr, fut ass.T:-
siné, en 1584, par un scidedu parti espagnol.
dans ces parages depuis la célèbre Armada de Phi-
lippe II, de si désastreuse mémoire. Celte flotte, comman-
dée par l'amiral d'Ocquendo, portait vingt mille hommes
de troupes; elle se composait de soixante-sept voiles et
de quatorze vaisseaux fournis par les Dunkerquois. Vingt
vaisseaux seulement formaient celle de Tromp. En pré-
sence d'une armée ennemie aussi supérieure en nombre,
son premier dessein n'était que de lui barrer le passage;
« mais, ayant aperçu, dit un historien, l'avant-garde, nui
portait l'argent, et quatre mille Espagnols qu'on devait aé-
Larquer à Dunkerque, il l'attaqua sans être arrêté par le
feu, qui prit aux poudres d'un de ses vaisseaux, lequel
sauta en l'air dès le commencement du combat. Il tint sa
petite flotte serrée, pénétra et divisa celle des ennemis, et
prit un galion et un autre vaisseau, (pii furent repris en-
suite, à cause de l'avidité du pillage, qui lit négliger aux
Hollandais de mettre leur prise en siireté.
« Lorsque le jour parut, d'Ocquendo, honteux d'avoir
cédé à une flotte si faiole et si inférieure à la sienne, re-
tourna au combat. Il ordonna à son amiral d'attaquer
l'amiral ennemi. Tromp le reçut avec tant de vigueur,
qu'il voulut se retirer. Mais l'amiral hollandais le pour-
suit, le foudroie et le fait couler à fond avec mille hommes
3ui le montaient. Un brouillard épais sépara les deux
oltes pour le reste de la journée. Les Hollandais avaient
pris quatre vaisseaux, cjui, s'étant trouvés anglais, furent
rendus après; on ne retint que les soldats et les muni-
tions.
« Tromp, (|uî avait reçu un renfort de onze vaisseaux,
recommença i^' combat; mais la flotte ennemie, épouvan-
tée, résolut d'aller se mettre à couvert dans les Dunes et
sous le canon des Anglais. Tromp | rnlila de cette retraite
pour faire venir les vaisseaux de Hollande, de Frise et de
Zélande. D'Ocquendo se radouba sous le canon de la flotte
anglaise, qui s'avança pour le proléger. Les vaisseaux de
l'escadre dunkerquôise, à la faveur d'un brouillard, ten-
térejit le passage. Tromp ne s'en aperçut que lorsqu'il ne
pouvait plus s'y opposer. Il coupa cependant une partie
de l'escadre; mais ks Anglais, qui s'avancèrent, la sau-
vèrent encore, et elle rentra dans les Dunes. Tromp, au
nom des Etals, fit ses plaintes au roi d'Angleterre, et les
ajqiuya de (juatre-vingts vaisseaux et de deux mille sol-
dais que lui envoya le prince d'Orange (liuillanme II de
Nassau), stalhouder de la république. Le roi défendit tout
acte d'hostilité et promit de garder une neutralité par-
faite.
« La flotte espagnole, dépourvue de ce secours, résolut
de n tourner en Espagne; mais Tromp étant venu à sa ren-
contre. d'Ocquendo se vit forcé d'accepter le combat. 11 fil
couper les câbles et marcha à l'ennemi (18 octobre IGô'J).
Le calme arrêta quelque temps la fureur des combat-
tants; mais, un vent du nord s'élant élevé, le combat de-
vint si terrible, que le bruit du canon et de la mousque-
terie ébranla les maiscnis voisines des côtes d'Angleterre,
de France et de Flandre. Les peuples, accourus au rivage,
frémissaient. La fumée, qui pendant cinq heures enve-
loppa les deux flottes, dérobait aux spectateurs cette scène
horrible. Tromp et les EoHandais portaient partout l'épou-
vante et la mort. Les Espagnols tinrent jusqu'à la der-
nière extrémité. Mais leur flotte était écrasée; il n'y avait
pas un vaisseau qui ne fut hors de combat, lien périt qua-
rante avec leurs équipages, au nnmlire desquels était le
grand galion de Portugal de quatorze cents tonneaux, de
quatre-vingts pièces de canon et de huit cents combat-
tants, presque tous gentilshommes. Vingt et un allèrent
aux Dunes : les Hollandais les suivirent avec leurs brû-
lots; mais les .\nglais en sauvèrent dix-huit par commi-
sération. Les Hollandais, de treize qu'ils emmenaient, n'en
purent sauver que onze.
« Les vainqueurs et les vaincus avaient fait des pro-
diges de valeur. L'Esjiagnol Lopez. resté presque seul sur
sou vaisseau, se battait encore, et quoiqu'il le vit brûler
d'iiu bout et submergé de l'autre, il continua de se battre,
eut un bras emporté" et n'en fut pas moins intrépide. Il
combattait du bras gauche, jusqu'à ce que, le feu ayant
gagné sous ses pieds, il fut englouti à demi consumé par
ies flammes.
LES MARI>S ILLUSTRES.
m
« Les Hollandais rc perdirent que soisante-treize sol-
dats et un vaissoau, qui ]irit feu avec le galion de Porlu-
gal. Les Espagnols perdirent prés de huit mille hommes,
eurent quiilrc mille blessés el deus mille prisonniers, u
Telle fut la cé'ebrc b faille des Dunes, qui renouvel.i
fnnr la monarchie esprgnole le désisire de \' Armada de
hilippe II, et ruina ses forces sur l'Occ.in. Ce ne fut
qu'après In di siruclion de cette Hotte imposante qu'on sut
sa véritable dcsliualion. et qu'elle n'élait pas direclement
dirig'e emilre les Provinces-Unies. On a| prit, dit Pufl'en-
dorf. qu elle &n voulait aux Suédois, et qu'elle allait porter
secours au roi de l'anemark dans la guerre qu'il soute-
nait contre son voisin de la B ;llii|ue. Mais la victoire de
Tromp n'en eut pas moins un résultat immense pour la
Ëollande; aussi les états généraux décernèrent ils les plus
grands honneurs à leur glorieux amiral, Louis Xlll, qui
était leur allié, envova au vainqueur des Dunes une lettre
autographe de félicitations, avec des lettres de noblesse et
un présent considérable.
Tromp continua de commander avec le même snccés la
llolle des Provinces-Unies jusqu'à la paix de Munster, si
gnée en ItiiS, et par laquelle la couronne d'E-p.igne re-
connut enlin, en termes formels, l'indi'pejidance des Pro-
vinces-Unies, renonçant à toutes les prétentions qui avaient
été la cause de la guirre, leur nbanilonnanl toutes les
pinces qu'elles avaient acquises sur le conlinenl par droit
de cunqi;êle, et renonçant à les troubler dans leurs pos-
sessiojis et leur commerce des Indes orientales et occi-
dentales.
Le génie de Tromp avait été le principal instrument de
celte paix glorieuse, dont le résultat incontestable fut de
faire passer entre les mains de ses compatriotes le .sceptre
des mers. Cette grandeur marilinie des Hollandais était
insupportable ri l'orgueil et à l'ambition de leurs voisins
les .\nglais. Nous avons déjà dit, dans la notice de Ruyier,
comment la guerre éclata, en 165'2, entre les deux nations.
Cromwcll, qui exerçait alors la dictature en .Angleterre,
sons le titre de Protecteur, avait écrit à l'amiral l'ilake,
que Tromp, a la tête d une croisière, tenait en respect sur
les côtes de Kent et de Suffolk: « 11 y va de voire hon-
neur et de celui de tous vos braves capilaines de ren-
voyer ces grenouilles îles Hollandais) dans leurs marais,
et de ne pas souffrir qu'elles nous importunent plus long-
temps par leurs coassements. »
La croisière hollandaise s'était retirée, et pendant que
les étals généraux, qui avaient trop besoin de la paix pour
se laisser entraîner d'enthousiasme dans les aventures de
la guerre, négociaient avec le parlement britannique, les
armateurs de cette nation continuaient leurs dépréciations.
EnDn, Tromp eut ordre de mettre à la voile; mais une
horrible tempête dissipa ses vaisseaux. Elle l'empêcha de
sauver une iloltille de plusieurs centaines de pêcheurs de
hareng, que l'amiral Blake prit tout entière. Les bâtiments
qui lui payèrent le dixième de leur cargaison furent ren-
voyés, et les autres coulés à fond. « Irrités par ces mal-
heurs, dit le baron de Sainte-Croix, les états généraux
ôterenl le commandement de leur flotte au brave Tromp,
qu'ils voulaient rendre res|ionsal)le des caprices d ■ la for-
tune. Ce général, qui, pendant quinze ans, av.iit rendu des
services signalés à sa pairie dans le commandement de
ses armées de mer, eut beaucoup de peine à se garantir
des insultes du peuple. »
Ce qui fait pardonner aux républiques les injustices
dont elles se rendent souvent coupables envers leurs plus
grands citoyens, c'est la promptitude et la grandeur
qu'elles mettent presque toujours à les réparer. Tromp ne
tarda pas à être remis en possession de son commande-
ment, ou nul ne s'était senti digne de le remplacer. 11 re-
prit la campagne, ayant pour vice-amiraux Corneille de
Wilt. frère du grandpensionnaire île Hollande, et Ruyier,
qui devait bientôt égaler, sinon surpasser sa gloire.
« 11 y cul deux combats dans une même journée (29
novembre 10.52). Dans le premier, l'amiral anglais (Blake)
vint fondre, vent arrière, sur la flutte hollandaise, qui ne
put ni former l'ordre de bataille ni se rallier. Néanmoins
aucun bâtiment ne fut pris : les .Anglais entrèrent dans
un seul abandonné par son capitaine; mais, à la vue d'un
i-anonnicr, qui, le boute-feu à la main, allait le faire sau-
ter, ils se retirèrent avec iirceipilation. — D.ins la se-
conde aclion. après un vif engagement, où quatre amiraux
se ballirenl bord à bord, Blake ayant été blessé, son esca-
dre, quoique supérieure, — il avait quarante vaisseaux
contre trente, — prit chasse, et ne se déroba à la pour-
suite des ennemis qu'.i la faveur de la nuit: elle ne perdit
que trois vaisseaux. Si larrière-gnrde hnllandnisc eut se-
condé Trom|i dans celle dernièrf affaire, il aurait remporté
une victoire signalée. Ses ennemis prétendent (|uc ce gé-
néral, enllé de ce sucrés, continua sa route, aprèsavoirinis
à s in grand mat un balai ou une branche de bouleau,
pour montrer que son projet était de netloyer la Manche
de b.iliments anglais il). » — Ceci pouvait cire une ré-
ponse aux paroles insultantes de Lrorawell, que nous
avons rapportées plus haut.
L'hiver suspendit les hostilités; mais elles reprirent
vers le mois de février de l'année suivante (16i)3). La llolle
de Hollande était sortie de ses ports pour aller au-devant
d'une (lolle marchande de deux cents bâtiments qui reve-
n. il des Indes, et pour la proléger pendant son trajet dans
la .Manche. Bi.'.ke, de son côlé, avait appareillé, ri I,-» lèle
de soixanle-dix vaisseaux de guerre; il rencontra Tromp
entre Porl-Land et Boulogne, le 18 février, dans l'après-
midi. L'amiral hollandais avait le vent pour lui. ce (pii
srniblait devoir l'engager, dans l'inlérèl de la llolle mar-
ch nde qu'il iscorlait, à éviter un engagement. Néan-
moins, prévoyant un changement du vent, il trouva plus
prudent de se débarrasser immédiatement de l'ennemi.
Apres avoir divisé son armée en trois escadn s, il iondit
iinpélueusement sur la flotte anglaise; mi.is la nuil vint
trop vile et ne lui permit pas de tirer tout le parti qu'il
avait espéré de celle attaque subite et vigoureuse. Les .An-
glais ayant reçu le lendemain un renfort de seize vais-
seaux, Tromp rangea les siens en demi lune, et fit passer
son ciuivoi du veut au milieu de la flotte.
Ce fut en cet ordre qu'il soulint Ions les efforts de Blake,
dont il eût sans doute triomphé, si quelques capilaines
hollandais n'eussent pas quille leur posle. S'nperceiant
que les frégates ennemies iiénéiraient alors dans les brè-
ches ouvertes par ces biches déserteurs. Tromp se forma
do nouveau en bataille, et c mballit encore jusqu'.i la
nuit, qui lui donna le temps de se millre en ordre de
relraile. Le troisième jour, malgré quelques canonades
dis ennemis, il rentra dans ses ports, n'ayant plus ni pou-
dre, ni boulets, mais amenant avec lui presque tout le
riche convoi qui avait élé confié à sa vigilance. Une pa-
reille défaite, si c'en était une. n'avait rien qui pût porter
ombre à la gloire de l'amiral qui l'avait subie. Elle coula
vingt-quatre vaisseaux aux Hollandais, mais ils purent se
consoler en apprenant que les .Anglais avaient payé leur
avan'age du prix de douze vaisseaux, dont sept ue furent
péniblement remorqués jusque dans le port que pour y
être condamnés.
Cromwell ayant repoussé avec hauteur les propositions
de paix qui lui furent faites par les étals généraux, il fal-
lut continuer la lutle avec des moyens que Tromp lui-
même et les autres amiraux déclaraient insuflisanls. Le
liculenant-amiral général se plaignait surtout de la fai-
blesse des vaisseaux qu'on lui avait confiés : les Anglais
en avaii-nt dans leur ligne cinquante plus forls que celui
qui portait son pavillon. Celle infériorité, jointe à celle des
équipages, rendait impuissants tous les eff iris du courage
cl toutes les combinaisons de l'habileté. Aussi, après deiix
affaires qui eurent lieu dans le mois de juillet 1055,
Tromp, nui avait, celle fois, pour adversaire le général
.Monck, aidé des conseils de l'amiral Deane, se vit-il obligé
de céder, malgré des prodiges de valeur el de lactique,
non sans avoir fait éprouver à l'ennemi des perles graves
et sensibles.
Les Anglais avaient établi une croisière en vue mémo
du Texel,"ce grand arsenal de la marine hollandaise, et
faisaient main basse sur les vaisseaux marchands jusque
sous le canon de ses balteries. Les choses en étaient ve-
nues au poiut que le vice-amiral de Witt s'était vu forcé
• 1) Sdiate-Croix. Bisl. du la puissance navale de lAngleitrrê.
70
LES MARINS ILLUSTRES.
de dire, dans une assemblée leniie à la Ilaye : « Les An-
i,'lais sont à firésent nos maîtres, et par conséquent ceux
de la mer. » On se répandait en imprécations dans les
ports et dans les comptoirs contre l'imprévoyance des étals
généraux, et les amiraux de la Uotte n'étaient pas plus
épargnés dans les plaintes injustes que la perspective d'une
ruine imminente arracliait à la crainte et au désespoir de
ce peuple de pêcheurs et de marchands.
Cependant les états {généraux, à force de nouvelles le-
vées et d'activité dans les ports, étaient parvenus à met-
tre sur pied une flotte de deux cent vingt voiles, que
Tromp et Corneille de Witt firent sortir, en deux grandes
divisions, des rades de Zélande et du Texel. Les deux ar-
mées ayant opéré leur jonction, Tromp alla à la rencontre
de la flotte anglaise, toujours commandée par le général
Moncli. Elle était égale par le nombre, mais toujours su-
périeure par la force des bâtiments. Les deux armées se
trouvèrent en présence, et engagèrent l'action dans la
matinée du 10 août (1653), jour "de Saint-Laurent. « Ja-
mais, dit un auteur. Une s'était vu de spectacle si terrible
sur les eaux. » Monck, avant le combat, avait ordonné à
ses capitaines de ne donner ni recevoir aucnn quartier;
de sou coté, Tromp était bien fermement résolu à vaincre
ou à mourir. Il sentait que cette journée devait décider
du sort de la Hollande, (t que, s'il succombait, la mort
seule pouvait le soustraire à la honte cl à la res]ionsabi-
lilé d'un si grand désastre. Il rompit trois fois la ligne de
la flotte anglaise. « Bientôt après, dit un historien, in-
vesti de toutes parts, ne pouvant voir ni le ciel ni la
mer, et son armée étant dérobée à sa vue par une épaisse
fumée, presque enseveli dans des tourbillons de flamme,
Tromp se trouva abandonné des siens. « 11 faut donc,
« s'écriail-il, que je périsse, puisque personne ne vient a
« mon secours ! » Au bout de six heures de combat, au
moment qu'il animait son équipage, et que, résolu d'a-
border l'amiral anglais, il s'avançait pour ordonner quel-
que manœuvre, ce grand homme l'ut tué sur le tillac de
son vaisseau. En expirant, il prononça ces mots : « Cou-
rage, mes enfants ! pour moi j'ai achevé ma carrière. »
Le vice-amiral Everlzen, qui prit aussitôt le comman-
deuRUt de la flotte hollandaise, voulut que le pavillon de
Tromp continuât à flotter sur le vaisseau de cet illustre
général. C'était tout à la fois un hommage à sa mémoire
et un moyeu de ne pas révéler à l'enncuii le secret de la
perte immense que venait de faire la flotte batave. Ailleurs
(voyez Ruyter) nous avons dit quelle fut la suite de cette
journée, et comment se termina la guerre dont elle fut un
des derniers épisodes.
Tromp venait à peine d'atteindre sa cinquante-sixième
année, lorsqu'il reçut le coup mortel. Il ne touchait pas
encore au seuil de la vieillesse, mais il était arrivé au
sommet de la gloire et des dignités navales : né sur un
vaisseau, il devait mourir comme il est mort, sur un
vaisseau et au milieu d'un combat. Pour honorer la mé-
moire de ce grand homme, les états généraux firent frap-
per à son effigie une médaille qui rappelait ses titres à
la reconnaissance de la république et aux hommages de
la postérité, avec cette inscription : Il est mort pour la
patrie.
Martin Tromp se montra toujours simple et modeste au
sein de la plus grande fortune. Il était bien de ce pays
dont on dit que « le travail et la sobriété furent les pre-
mii rs gardiens de sa liberté (1). » De tous les litres d'hon-
neur (lu'on lui prodigua pendant sa vie, il n'accepta que
celui ae Grand-'pèrc des matelots, dont il était l'idole, et
ne prit jamais d'autre qualité que celle de bourgeois de
Rotterdam.
Quant à Corneille Tromp, second fils de ce héros, ce
que nous en avons dit eu parlant de liuyter suffit pour le
faire connaître. Nous ajouterons seulement à ces |)arlicu-
larilés quelques dates. En 1U76. après la mort du grand
Ruyler, il lui succéda dans la dignité de lieutenant-ami-
ralgéuéral des armées navales de Hollande; mais le rôle
subiillerne que jourrenl depuis lors les Hollandais, comme
puissance maritime, ne lui fournit pas d'occasion de se
signaler sous ce titre, et d'ajouter à la gloire qu'il s'était
déjà acquise avant de l'obtenir. Moins modeste que son
pore, il ne croyait pas déroger à la fierté républicaine en
prenant le titre de comte. 11 est vrai qu'après le rétablis-
sement du stalhoudérat en la personne de Guillaume III,
prince d'Orange, et ensuite roi d'Angleterre, on s'était
bien relâché de ce puritanisme démocratique dont le
grand pensionnaire Jean de Witt avait fait le principe de
son gouv'eruement. — Corneille, comte de Tromp, né à
Rotterdam en 1629, y mourut le 51 mai IHUI.
Le plus bel éloge que l'on puisse faire de cet amiral,
c'est que sa gloire se confond assez volontiers, dans les
souvenirs et dans l'estime de la postérité, avec celle de
son père.
(1) Voltaire, fissoi sur les mœuri., etc.
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